ET RECTIFICATIONS A L ETAT-CIVIL
Le vingt-quatre novembre, en l'an mil huit cent huit, Ma jeune àme, un beau soir, curieuse, étourdie, Du paisible néant imprudemment sortit.
Et gagna cette maladie
Qu'on appelle la vie, Mais dont, avec le temps, tout le monde guérit.
Je sais...
Des almanachs payés pour ma ruine, Mil huit cent huit... novembre, ont répandu ce bruit, Ma barbe, k gros flocons, neige sur ma poitrine, .Je le sais... J'ai trouvé des halliers, dans le bois. Que je n'ai pu franchir d'un bond, comme autrefois. Je l'avoue — et s'il faut tout dire avec franchise, Les roses et les lis de mon teint ont souflert Du surouest et de la bise, Et du soleil, et de la mer.
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Je vis fort retiré des hommes et des choses, Et l'on me fait plaisir, dans ma close maison. De me laisser en paix causer avec mes roses.
Aux almanachs cela semble donner raison. Cependant mes pensers sont rarement moroses ; Désœuvré, ce matin, passe-temps peu commun, J'ai compté mes cheveux...
Il n'en manque pas un.
Sur une mer houleuse, et, debout à la lame. Je passe pour donner un joli coup de rame, Et quand, malgré le ciel, il faut faire pleuvoir. Mon bras ne se plaint pas du poids de l'arrosoir. Aux yeuxnoirs, bleus ou verts dérobant quelques flammes J'attise et j'entretiens un foyer dans mon cœur, Secret orviétan pour garder l'àme en fleur. J'aime la femme encor...
Mais sans le dire aux femmes
Pourtant, quoique ce cœur fût bien brisé jadis, Les morceaux en sont bons, et pas par trop petits. J'aime toujours le vrai, le grand, le beau, le juste, Et je les aime avec la même ardeur;
Et d'une haine aussi robuste Je hais le sot, le lâche et l'effronté menteur. Je me sens libre et fort, et toujours bien moi-même,
Et je ne crains que ceux que j'aime Aussi bien aujourd'hui qu'en ma verte saison. Et tiendrais, au besoin, selon l'occasion, D'une main ferme encor l'épée...
Ou le bâton.
Giroflée et lilas, roses et violettes.
Chèvrefeuille et muguet, vivantes cachelettes, Me gardent leurs parfums, m'invitent à leurs fêtes. Et j'en jouis autant qu'à mes premiers printemps. — La nuit, le rossignol me dit les mêmes chants.
LES BlÎTES A U0.\ DIEU 151
Kt, dans la mer d'azur, — à la fin des journées, Quand le soleil descend, embrasant les nuées. De tons jaune, lilas, rouge, vert, violet, Ilosanna !
De mon cœur monte un hymne muet...
Et je cherche à tâtons pour presser dans la mienne Vne petite main qui sente et qui comprenne. Quatre-vingts ans ! Qui ? Moi ? Vieil almanach, tu mens. Quatre-vingts ans ! Jamais...
J'ai quatre fois vingt ans.
Plus sérieusement.
L'homme qui a dépassé les limites ordinaires de la vie, par un chemin plus ou moins diliicile, où il a vu tomber le plus grand nombre de ceux qui sont partis avec lui, arrive à un sommet, à une plate-forme sans issue, de toute part escarpée et exposée aux coups incessants d'une invisible artillerie. — Là, il voit tomber à leur tour ceux qui ont atteint ce sommet avec lui. — Le feu continue : en voici encore trois qui viennent de tomber, c'étaient presque les derniers avec moi. — Me voici bientôt seul. J'entends siffler les balles. — Comment et pourquoi suis-je par exception arrivé jusqu'ici ? — Pourquoi et comment y suis-je seul? Pourquoi et comment y suis-je encore? Tous ceux qui, le jour de ma naissance, entraient sur la terre et en couvraient la surface sont aujourd'hui défunts.
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Alors on ne pense plus à demain, qu'on n'est pas certain de voir; on se désintéresse de soimême, pour soi on est mort, et on commence à se consoler, — presque à s'oul)lier.
Mais on pense aux jeunes qu'on aime, et qu'un pli du terrain protège encore pour quelque temps. — On va les laisser aux hasards, aux luttes, aux déceptions, aux amertumes qui foisonnent même dans la vie la plus heureuse; on évoque les circonstances où ils auront besoin d'appui, de secours, et où je ne serai plus là pour combattre pour eux, et, en songeant aux tristes conditions de la société actuelle, en songeant qu'ils ont devant eux le chemin bien rude que j'ai derrière moi. — Je voudrais presque les emporter tous avec moi dans la paix éternelle où je vais entrer.
Je pense au chagrin que mon départ va leur faire, à des degrés diflërents et pour un temps plus ou moins long. Je voudrais le leur épargner, je voudrais hâter l'oubli, cette seconde mort dans leur cœur. — Je voudrais leur épargner jusqu'aux soins funèbres que va leur imposer mon cadavre, qu'il leur faudra ensevelir, mettre dans une boîte et enterrer. — Pourquoi le corps ne disparaît-il pas avec la vie ?
Quelques personnes bienveillantes pensent
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me consoler, comme si j'avais besoin d'être consolé d'un sort commun et inévitable, et qui, d'ailleurs, à tout prendre, a bien ses petits avantages. — Ils me promettent un sursis. — Vous êtes très fort, vous vivrez encore trois, quatre, cinq et peut-être six ans.
S'il y a sursis, profitons-en pour nous préparer à nous endormir dans un doux rêve. — rrofitons-en pour arracher encore le plus possible des épines et des ronces que ceux que je laisse trouveront dans le chemin à parcourir. — Assurons-leur des amitiés, des appuis, laissons-leur des conseils — autant de ressources qu'il me sera possible.
Semons des fleurs, plantons des rosiers et des fraisiers.
Je ne verrai pas, je ne respirerai pas les fleurs, je ne mangerai pas les fruits, — mais, le deuil fini, le chagrin passé, je reviendrai parfois parmi eux à l'état de plaisir, sous la forme, avec les couleurs, avec les parfums, avec les saveurs que je leur aurai préparées
Endormons-nous dans cette pensée, et que ce soit la dernière.
Et, le moment venu, bonsoir à tous !
Lors de la première République, — une vieille femme qui avait été belle sous le règne de Louis XV, et était restée spirituelle, disait :
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« J'ai VU des guerres, des duels, des émeutes, quelques tueries dans les rues — et je me disais: « C'est un accès de fièvre, ça se passera, » et les Français ne tarderont pas à redevenir » eux-mêmes. » Mais, quand je les vois manquer de grâce, de politesse, de bon goût, d'esprit, de galanterie et de gaieté, alors je m'alarme et je m'afflige, c'est le caractère qui s'altère change et se perd. »
Elle aurait grand'peur aujourd'hui.
Il me revient que quelques personnes reprochent à mes bêtes à bon Dieu d'avoir laissé clandestinement rentrer dans leurs rangs quelques vétérans de mon vieil escadron de guêpes.
C'est qu'il m'est impossible de ne pas m'irriter eii voyant ce qu'on fait aujourd'hui des Français.
Les Maures prétendaient que la partie du ciel où est l'empirée, le paradis, se trouve précisément au-dessus delà ville de Grenade.
Il aurait été aussi facile de dire et plus facile de prouver que le paradis en ce monde, le lieu de délices, ou au moins la terre promise, était la France, si évidemment protégée, presque gâtée, et presque jusqu'à l'injustice par la Providence.
Sans parler de sa situation, de son climat.
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de la fécondité do son sol — elle devait en grande partie son bonheur au caractère de SOS habitants, à leur esprit chevaleresque, à leur bonté, à leur gaieté, à leur verve, à leur bravoure, à leur légèreté, à leur amour pour les femmes, à leur galanterie. — Entre autres causes de leur supériorité, c'est qu'ils possédaient un sévère, un inflexible législateur, presque un Dieu, aussi redouté par les rois que par les moindres de leurs sujets : — Le ridicule.
Le crime même redoutait parfois plus utilement le ridicule que les supplices.
Ce grand législateur a été détrôné, peut-être tué — et le monde français est tombé dans la plus déplorable anarchie.
Non seulement on est aujourd'hui impunément absurde, grotesque, mais tel doit sa notoriété au ridicule, et la notoriété le porte au pouvoir.
Sous le règne du ridicule, il y avait trois ou quatre vices, trois ou quatre défauts, qui déshonoraient et perdaient un homme à tout jamais : le mensonge, la lâcheté, l'emphase, la boursouflure, l'avidité, l'avarice, la vanité, cette sale écume de l'orgueil.
C'est ce qui manque surtout aujourd'hui. — Pour sauver ce peuple et ce pays, il faut trou-
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ver quelque chose qui déshonore, soit réputé ridicule, crève par des piqûres ces héros, ces orateurs, ces législateurs, ces hommes d'État, ces tyrans de baudruche.
Mais comment a-t-on ainsi métamorphosé ce peuple bon, gai, spirituel, aimable, poli, galant et brave, en un peuple violent parfois jusqu'à la férocité, — triste, envieux, crédule jusqu'à la bêtise — grossier, crapuleux — misérable ?
A qui peut-on attribuer ce triste changement ?
Aux ambitieux, aux avides, aux avocats de plume et de bec — qui ont eu besoin d'empoisonner, d'abrutir le peuple pour s'en faire une armée qu'ils conduisent à la conquête des places, des honneurs, de l'argent surtout — en leur promettant une part qu'ils ne lui donnent pas ; — ils, la ville prise, licencient l'armée, — comme on licencie les chiens après la chasse, en les faisant, à coups de fouet, rentrer au chenil.
Aujourd'hui, ne parlons que de Paris — qui, par les tendances de son conseil municipal — en train de devenir un comité de Salut public — tyran du reste de la nation, de Paris, qui devrait, au contraire, être resserré dans ses limites et donner des garanties à la France,
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qui finira peut-être par se lasser d'attendre anxieusement l'heure de la poste et un courrier en retard pour savoir quel gouvernement les voyous de Paris ont institué sur l'air des La7n2')ions.
L'Allemand Heine, qui a passé d'assez longues années et est mort à Paris, et se proclame Prussien IWé^^é, — disait de Paris :
« 0 Lutèce — la grande lécheuse d'ours. »
En effet, c'était encore alors Paris qui décapait, polissait, vernissait, contrôlait et poinçonnait les talents, les réputations, assignait les rangs et les places aux poètes, aux artistes, aux hommes politiques, aux rois, aux héros et même aux femmes; tous venaient un peu anxieux demander à Paris un dernier point de perfection, une estampille et comme un dernier sacrement.
Dans ma toute première jeunesse, j'ai eu la chance heureuse d'être élevé dans un jardin. — Mon père, musicien qui a eu son heure de célébrité, un de ceux qui changèrent le clavecin en piano avec les frères Érard, et dont on joue encore la musique, aimait les fleurs et passionnément les tulipes. — Il en semait et en cherchait de nouvelles avec son confrère et ami Méhul — et tous deux furent à la tête de la révolution qui eut lieu en faveur des
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tulipes à fond blanc contre les tulipes à fond jaune, traités de brouillons, de terroristes par les amateurs des fonds jaunes, qu'ils traitaient par représailles do rétrogrades et de perruques.
Je dirai, en passant, que c'est un devoir, lorsque ce n'est pas trois et quatre fois impossible d'élever les enfants à la campagne, de les élever pour le moins dans un jardin. — Ils y acquièrent, sans travail, une première couche de connaissances qui ont une heureuse influence sur toute leur vie : — les arbres, les plantes, les fleurs, les oiseaux, les insectes — le grand air, le soleil, un peu de rêverie qui, plus tard, les garantit du positivisme excessif.
Pour avoir un jardin et un assez grand jardin, auquel il tenait plus qu'à un grand salon, mon père se logeait dans un faubourg — et c'est dans le faubourg du Temple que se passèrent mes premières années.
C'est là que, le dimanche, je voyais monter à Belleville et à Romainville des familles d'ouvriers — hommes, femmes et enfants, tous joyeux, bien portants, — les hommes, pour la plupart, vêtus de pantalons et de vestes de velours — qui laissaient libres et apparentes des formes vigoureuses, — les femmes avec de jolies robes blanches rayées de bleu, de
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rose ou de violet, et des bonnets bien blancs, bien frais, bien coquets. — Le soir, tout le monde redoscondait do Belloville et de Romainville — avec des bottes de lilas qui devaient, en parfumant la chambre, prolonger toute la semaine la joie du dimanche. — Le plus souvent, l'homme portait sur son bras ou à califourchon sur son col le plus petit des enfants, tandis que la femme en tenait un de chaque main. — Parfois on chantait. — Quelquefois aussi on était un peu plus animé et plus gai qu'en partant. — On avait bu — en dînant d'une gibelotte et d'une salade — de ce petit vin clair, rose, un peu pointu — mais non sophistiqué et empoisonné, qui se récoltait sur les coteaux d'Argenteuil. — Si, par impossible, une querelle s'élevait entre ces joyeux compagnons qui avaient fait provision de courage et de gaieté pour la semaine — le pire qui pouvait arriver, c'était l'échange de quelques coups de poing — car, à cette époque un avocat, membre du ministère public, put prononcer en plein tribunal, sans que personne s'inscrivît en faux contre la pensée, tout en trouvant la phrase un peu ridicule : « L'assassin n'est pas Français — car le couteau, ce n'est pas en France qu'on le cultive. » Hélas ! il en n'en est plus de même aujour-
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d'hui ; chaque jour, le couteau et le revolver entrent dans les querelles, parce que ces querelles ne viennent pas de taquineries après avoir bu trop de vin rose, mais après s'être empoisonnés à la fois de vin sophistiqué, d'idées fausses et de discours haineux. — Il n'y a plus de lilas à Belleville et à Romainville ;
— les hommes y montent pour faire de la politique et n'emmènent ni leurs femmes ni leurs enfants ; — leurs femmes, ils ne les trouvent plus assez bien habillées ; — et, d'ailleurs, comme ce n'est pas seulement le dimanche, mais aussi les jours consacrés autrefois au travail que l'on monte à Belleville, la misère est entrée dans tous les logis ; — les femmes n'auraient même plus leurs jolies robes et leurs frais bonnets d'autrefois ; on les laisse s'ennuyer tristement à la maison, et obligées, pour nourrir leurs enfants dont le père a adopté la profession d'ouvrier sans ouvrage, d'avoir recours aux bureaux de bienfaisance. Leurs maris, déguisés autant que possible en bourgeois, délaissant leurs femmes pour les filles du ruisseau et de l'égout
— Venus cloacina — qu'ils trouvent superbes dans leurs robes de soie fripées, tachées, chifïbnnées, éraillées comme celles qui les trament ; et, comme ils ne peuvent pas les
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payer, le nombre va toujours croissant de ceux qui se font payer par elles, tandis que le trottoir va se recrutant de femmes, de filles abandonnées par leurs maris et par leurs pères.
Plus de promenades et de dîners joyeux avec les femmes et les enfants, — mais des banquets en l'honneur de choses et de gens qu'ils ne connaissent pas, — des x^unclis cVî7uUgnation. Plus de lilas dans les chambres, plus de hannetons pour amuser les petits. D'ailleurs, les galopins qui, à grands cris, vendaient ces pauvres et malfaisants coléoptères prisonniers dans un vieux bas, à quatre pour un liard, sont aujourd'hui, quelques-uns, hommes politiques, crieurs de journaux, orateurs de clubs, — beaucoup SQuteneu7's, voleurs et, à Toccasi on, assassins.
C'est un symptôme qui se manifesta en 1792 et 1793. Le républicain Prud'homme constate, dans son Miroir de Paris, qu'on ne voyait plus sur les places ni escamoteurs, ni faiseurs de tours, ni dentistes en plein vent, etc., tous ces hommes accoutumés à parler en public s'étant faits hommes politiques.
.Je veux rappeler ici — comme je l'ai déjà fait ^ les soins paternels que prenaient les
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tyrans, no.s anciens rois, pour que leurs sujets ne fussent ni volés, ni empoisonnés, ni abrutis et rendus fous, et souvent criminels et scélérats. D'abord on distinguait deux sortes de marchands de vin, de tavernes, de cabarets ; les cafés sont d'invention moderne et les brasseries d'invention récente.
La première classe se composait des taverniers {tabernœ, Taêeivcta), vendeurs à pot, c'est-à-dire chez lesquels on venait chercher le vin pour l'emporter — et les cabaretiers [popinœ, xaTTYi), chez lesquels on vendait le vin à nappe et assiette, c'est-à-dire qui le donnaient à boire chez eux. Les premiers pouvaient acheter le vin en gros et en province, tandis que les autres ne pouvaient s'approvisionner qu'à la halle anx vins, c'est-à-dire de seconde main, ce qui les obligeait de vendre plus cher.
En janvier 1397. parut une ordonnance du roi Charles VI : « Pour ce qu'il est, venu à notre cognoissance que gens de métiers, de petit estât, de petite faculté, estant et fréquentant en la ville de Paris, délaissent à faire leurs besongnes, à gouverner leurs mesnages et gaigner leur vie aux jours ouvrables, et sur sepmaine, pour l'inclination qu'ils ont aux tavernes, cabarets, etc. :
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» Dont plusieurs (Vieeux, quand ils ont ainsi perdu leur clievance auxdits lieux sont devenus et deviennent, de jour en jour, larrons, meurdriers, robbeurs et gens de très mauvaise vie ;
» Défendons à tous cabaretiers de tenir assiette de ville et faul)()urgs es jours de feste à gens et personnes domiciliaires, surtout aux mariés et ayant mesnage, ains seulement pour les forains et estrangers. »
Même défense en 1546, au mois de novembre, sous Henri II.
Même ordonnance en 1560, sous Charles IX.
Et sous Henri III, une ordonnance, datée du dernier jour de 1579, porte :
« Il est défendu à tous cabaretiers de recevoir chez eux les habitants domiciliés des villes, bourgs et villages où ils résident en leurs tavernes et cabarets pour y banqueter, boire, etc., ains leur soit loisible seulement d'y recevoir les estrangers passant.
» Il est défense et inhibition à toutes personnes de hanter, aller et venir es tavernes et cabarets du lieu où ils sont domiciliés.
» Et sera le présent arrêt publié à son de trompe et cry public. »
L'ancien droit coutumier de France permettait aux taverniers vendant vin à pot et à
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mesure à empoter, — ce qu'on appelle encore aujourd'hui en Normandie, à dépoteyer, de poursuivre en justice le payement du vin vendu àpot — et déniait toute action aux cabaretiers pour vin vendu à nappe et assiette, et bu dans leurs cabarets.
Une ordonnance du roi Jean défend aux marchands de vin tout mélange de vins différents ou toute adjonction d'eau (1350).
« Le vin ne pourra être vendu sous aultre nom que son cru et provenance réels,
» Il est permis à tous ceux qui vont prendre du vin à la taverne d'entrer, aller ou descendre dans la cave pour le voir tirer, et enjoint aux cabaretiers de le souffrir. »
Même sévérité pour les mesures et poids, dont les étalons, sous Charlemagne, étaient conservés dans le palais des rois, et sous Louis XV, à l'hôtel de ville, confiés aux prévôts des marchands et échevins.
Comparez avec ce qui se passe aujourdliui, — la Seine, dont l'empereur Julien mettait l'eau limpide et savoureuse au nombre des charmes de cette Lutèce qu'il aimait, — cette eau est aujourd'hui empoisonnée, et ne pouvant plus être bue comme eau, est vendue et bue comme vin au litre et à la bouteille avec autorisation du gouvernement.
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L'art de faii-e un ministère et de s'assiuVr nne majorité.
J'ai vu le temps où la Chambre des députés ne se divisait qu'en trois fractions :
La droite, la gauclie et le centre. — En ce temps-là, dans la langue parlementaire, à la tribune et dans les deux ou trois journaux qui existaient alors, on disait très volontiers le « navire de l'État », figure qui entraînait à sa suite toutes les métaphores et tous les troves qui y sont attachés.
La droite et la gauche s'efïorçaient de faire pencher le bâtiment tantôt à tribord, tantôt à bâbord. Mais la lutte, au moins par son poids, servait de lest et maintenait ou rétablissait l'équilibre — jusqu'au jour où, se déplaçant tout entier, il ferait couler le navire — c'était donc surtout du centre que le pouvoir avait à se préoccuper pour établir et conserver une majorité dans l'Assemblée.
Ce n'est que plus tard que ce centre se divisa en centre droit et en centre gauche ; plus tard encore, une extrême gauche, la montagne, et une extrême droite, les ultras. Ça devenait plus difficile ; on changea la métaphore, on ne dit plus le « navire de l'État », mais le « char de l'État », avec la série des figures, tropos et métaphores compris et ac-
coptes, et tel cocher qui conduisait à peu près bien un attelage de deux chevaux, se trouvait embarrassé ou impuissant pour en mener quatre ou six. Cependant ça marchait encore, et on pouvait, pour le ministère, clioisir un ministre de la marine parmi les marins ; prendre pour ministre de la guerre quelque illustration militaire ayant appris son métier sur les champs de bataille- —pour ministre des cultes, un évêque ; pour ministre de l'instruction publique, un grand écrivain, etc., en un mot, des hommes ayant passé leur vie dans rétude de ce qu'ils avaient à faire.
Il était réservé à notre époque de voir la Chambre des représentants divisée en une foule de groupes hostiles les uns aux autres et rendant tout simplement leur gouvernement impossible — si l'on continue à appeler gouvernement l'action de gouverner, de conduire — le panier « ex-char de l'État » est devenu une charrette embourbée attelée tout à l'entour de chevaux mal dressés, sans compter les mulets et les ânes, chacun tirant de son côté, les uns se cabrant, les autres ruant, échangeant des coups de pieds et des coups de dents.
Il iji'est plus question de donner le gouvernement de la marine, de la guerre et des
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finances à des hommes ayant donné le plus de preuves de capacité dans ces différentes carrières ; il faut chercher et prendre des chefs de groupes menant à la bataille et aux urnes un certain nombre de soldats. On partage entre ces chefs de groupes le gâteau qu'ils subdivisent en menus morceaux entre leurs hommes, après avoir prélevé une part léonine.
Peu importent les études, les capacités, les principes, les antécédents. Il s'agit de savoir combien de voix tel ou tel apporte et représente; ainsi on ne s'étonne plus de lire dans les journaux, tel homme politique, ou soidisant tel, prendra le ministère des finances ou celui des relations extérieures ; tel autre hésite entre Tes cultes et la marine : et il y a peu de jours, dans un de ces fœtus, de ces avortemonts de ministères, on désignait comme ministre de la guerre, M. de Freycinet, auquel — comme Thiers Ta déclaré à l'Assemblée — « La France a dû la moitié de ses pertes en argent, en territoire et en honte », à force d'incapacité et d'outrecuidance.
Dans tout cela il n'y a pas l'ombre de gouvernement, et la France n'a que l'anarchie d'en haut poui' la défendre do lanarchie d'en l)as.
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On se range, on se groupe derrière tel personnage, et on parie pour lui ; — comme à la roulette rouge ou noire on suit la veine d'un joueur qu'on croit heureux ; — il en est de la politique comme de certains cercles et tripots, où on dit :
— Vous voyez cet homme qui a des décorations de toutes les couleurs : cuisse de nymphe, caca dauphin, espagnol mourant, puis cheveux de la reine, etc. ?
— Oui.
— Eh bien, c'est un grec, c'est un filou ; il a « des portées entières » dans ses manches et dans ses poches.
— Merci de m'avoir averti.
— Vous allez le faire arrêter, ou du moins l'expulser ?
— Non pas, je vais parler pour lui.
Toujours — excepté moi — il n'y a pas de républicains en France ; — on ne saurait trop le redire — parce que beaucoup s'obstinent à ne pas le voir : — « la république n'est pas un but, mais une échelle — et on n'attaque pas les abus pour les renverser, mais pour les conquérir ».
Un exemple curieux a été celui de ce petit malfaiteur de Thiers. Il avait, sous la royauté
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do Juillet, fait tuer dans les rues de Paris une notable quantité de républicains. Après la Commune, il en avait fait une hécatombe. Il avait dit de la république : Elle finira toujours par le ridicule ou par le sang.
Eh bien, — il vint un moment où les électeurs ayant envoyé une Chambre réparatrice, il eût presque dépendu de lui de restaurer la monarchie, à laquelle il devait tout, ainsi qu'on avait quelques droits de l'attendre de lui — il se dit alors : « Sous la monarchie restaurée, je ne puis être plus que premier ministre, comme je l'ai déjà été, tandis que si ces républicains ou soi-disant tels étaient assez oublieux ou assez bêtes pour m'accepter, je serais roi de France, sous le nom de président.
L'échelle était dressée, il y monta.
Lorsque, tout récemment, on a nommé président de la République M. Sadi Carnot — uniquement pour ne pas laisser nommer M. Freycinet ou M. Ferry — on est tombé sur un homme honnête, bien élevé, bien intentionné, je crois ; — mais j'ai été frappé de lire dans les journaux qu'à cette nomination M. Sadi Carnot et son père étaient tombés dans les bras l'un de l'autre en versant des larmes de joie — c'est sans contredit un spectacle touchant que celui dune pareille famille bien
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unie — mais il m'a semblé que ni le père ni le fils ne comprenaient bien ce qui arrivait, il ne s'agissait pas de succès, de gloire, d'avantages obtenus, il s'agissait de devoirs ardus, de fonctions plus que difficiles, de hasards, de luttes, de combats: — j'aurais mieux compris une autre émotion, — celle, par exemple, du père d'un jeune acrobate qui va pour la première fois s'élancer sur la corde roide à une grande élévation ; — le père vint lui frotter lui-même ses semelles de blanc d'Espagne, et il lui dit : « Sois hardi, mais sois prudent, pas de vertige, tiens ton balancier par le milieu. » Et il le suit d'un regard plein d'anxiété.
En 1848, la femme d'un homme qui est encore dans les plus hautes fonctions avait dit, plus énergiquement que grammaticalement le vrai secret des républicains : « A présent, c'est nous qu'est les princesses, et, en effet — c'est nous qu'est les princesses, c'est nous qu'est les rois et les empereurs. »
M. Sadi Carnot paraît jusqu'ici assez réussir. D'abord il s'annonce comme devant faire le contraire de ce que faisait M. Grév}', — et il promet des fêtes ; — les républicains s'inscrivent déjà avec ardeur pour les bals de « la cour » ; — quelques gandins Tout déclaré un président assez chic.
Les journaux ont signalé, aussitôt après la nomination de son mari — une visite de madame Carnot chez le grand couturier ; — on publie le détails de ses toilettes, entre autres, une robe crème et or, — et un diadème de diamants, et, pendant ce temps-là, le président lui-même n'a rien de si pressé que d'aller chasser sur les plaisirs du roy.
Cela me remet en mémoire la femme de Ginguené.
Ginguené, un oublié, — qui a eu ses jours de succès et de célébrité, — était un brave homme, instruit, non sans talent ; — il avait adopté de bonne foi la république, comme il avait adopté le parti du piccinisme dans la guerre que se firent les partisans de Picciniet ceux de Gluck.
Naturellement modéré, ennemi des mesures violentes, il fut emprisonné sous la Terreur, et ne dut qu'à la mort de Robespierre de n'être pas guillotiné.
Un peu plus tard, — resté républicain sans l'avoir jamais été beaucoup," — il fit de l'opposition aux projets de Bonaparte, fut un peu persécuté par lui et vécut dans la retraite, tandis que tant do républicains avancés, devenaient, comme Carnot et tant d'autres, comtes de l'empire, etc. Lors do la chute de l'empire,
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on lui demanda un écrit « contre le tj'ran ».
— Non, dit-il, je laisse cela à faire à ceux qui l'ont adulé pendant sa puissance.
Précédemment, il avait été nommé par le directoire ministre plénipotentiaire auprès du roi de Sardaigne. Sa femme émit la prétention de paraître à un bal de la cour avec le costume « des dames républicaines » : en bas de coton, en pet-en-l'air et en bonnet à cocarde. — Le maître des cérémonies s'y opposa; — l'ambassadeur en écrivit au directoire, qui insista auprès du roi de Sardaigne, lequel crut devoir céder, et la citoj^enne Nancy Ginguené dansa avec ses bas de coton et son pet-en-l'air, puis fit écrire par son mari : « Nous avons remporté une victoire sur les préjugés. » La conduite du couple fut jugée « chic » en ce temps-là.
A propos de costume, — lorsque M. le comte de Paris vint à San-Remo il y a quelque temps pour recevoir la visite d'une partie de ses amis, — un journal des plus avancés du parti soi-disant républicain — a déclaré que le l^etit-fils du tyran était fort mal mis et avait acheté son vêtement à la Belle-Jardinière pour trente-cinq francs. — p]n même temps, il portait aux nues le général républicain Boulanger, aujourd'hui évanoui, dont on vendait le
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portrait couvert de toute une joaillerie, une ferblanterie de décorations.
Il me revient que le comte de Chambord fut aussi déclaré mal mis, mais cette fois par un de ses partisans — c'était un jeune homme extrêmement chic qui soutirait de voir le roy nullement à la mode — et qui demanda à Sa Majesté la permission de le faire habiller à Paris ou à Londres, déclarant qu'il serait heureux d'obtenir cette faveur.
— Monsieur, répondit le comte, j'y penserai, mais je ne suis pas le premier roi de France auquel on reproche la simplicité de ses vêtements — vous n'ignorez pas la chanson du roi
Dagobert
Le grand saint Éloi Lui dit : — 0 mon roi, Votre Majesté Est mal culottée.