AU SEJOUR DES OMBRES
Frédéric II et Sully, à 1 "ombre de l'ombre d'un grand laurier, attendant Henri IV qui arrive un i)eu essoufflé.
FRÉDÉRIC
Arrivez, donc ; nous vous attendons depuis une demi-heure, Rosny et moi, pour jaser avec vous, car c'est le seul plaisir qu'aient imaginé pour les âmes immortelles les dieux et les poètes, si ingénieux pour les supplices des enfers, et si peu inventifs pour les paradis. Que faites-vous donc?
HENRI
C'est que, au bord de l'ombre d'un ruisseau, j'ai rencontré l'ombre do Gabrielle que je n'avais pas vue depuis longtemps; je lui ai donné l'ombre d'une rose et je lui ai pris l'ombre d'un baiser — et, ventre-saint-gris ! ça m'a fait plus que Tombre d'un plaisir.
FRÉDÉRIC
Incorrigible ! vous avez trop aimé les femmes, c'était votre seul défaut.
HENRI
Et vous, vous ne les avez pas assez aimées, c'est ce qui vous a manqué.
FRÉDÉRIC
Avez-vous quelques nouvelles de là-haut?
HENRI
Rien, sinon que le monde est plus méchant et plus fou qu'il n'a jamais été, — et, ce qu'on n'avait jamais ouï dire, que les Français deviennent bêtes ; ils se livrent à tous les charlatans, à tous les marchands de poudre à gratter.
FRÉDÉRIC
Alors je retire ce que j'ai dit autrefois — que le rêve le plus ambitieux que puisse faire un homme, c'est d'être roi de France.
176 LES lîKTKS A ItO.N DIEU
HENRI
Dites donc, grand maître de l'artillerie, mon bon Rosny, dites donc à quelque ombre de page de nous apporter quelques bouteilles, de l'ombre de ce bon vin d'Arbois que vous me donniez quand j'allais chez vous sans façon dîner à l'Arsenal.
Des ombres de toutes sortes et de toutes conditions passent devant eux ; — quelques-unes s'arrêtent un moment pour les écouter; — il en est qui jettent leur mot dans la conversation.
FRÉDÉRIC
Tiens! voici mon vieux Prussien de de Moltke qui passe. — Hé ! de Moltke ! viens t'asseoir et causer avec nous. — Tu as l'air tout à fait sombre et de mauvaise humeur. As-tu de mauvaises nouvelles de chez nous ?
DE MOLTKE
Non, mais nous ne tarderons pas àen avoir ; — voici l'empereur Guillaume parti pour ici, son fils est empereur, mais juste à temps pour mourir empereur.
FRÉDÉRIC
Et pour s'acquérir un grand nom dans l'histoire et dans la vénération des peuples, — le temps d'écrire trois lignes :
LKS lîKTKS A 130.\ DIEU 177
« Je rends à la France l'Alsace et la Lorraine ;
— je veux que l'Allemag-ne vive avec elle en bonne voisine — et je mets mon empire sur le pied de paix.
DE MOLTKE
Mais on ne parle encore que de guerre, et ça nous fera descendre ici pas mal de monde.
— Ce qui me fâche, c'est que je suis mort trop tôt; — j'aurais eu encore de l'ouvrage là-haut que j'aurais aimé à faire aussi proprement qu'en 1871.
SULLY
Et pourquoi faire encore la guerre? Est-ce que c'est celui qui vient de gagner une partie qui doit désirer et proposer la revanche.
FRÉDÉRIC
Et, comme je l'écrivais à Voltaire, plus je fais ce métier de la guerre, plus je me convainc de la part qu'y a sa Sacrée Majesté le Hasard.
DE MOLTKE
Il y a les Français qui ne s'habituent pas à nous voir l'Alsace et la Lorraine ; — et Bismarck, le grand chancelier...
SULLY
Le grand chancelier a fait la plus énorme sottise, si c'est lui qui a imaginé de prendre à
178 LES UKTES A UON DIEU
la France ces deux provinces ; il faut un siècle pour que les Alsaciens s'accoutument à être Prussiens. — Ce n'est ni la génération actuelle, ni les enfants qui formeront la suivante qui en prendront leur parti, — ni encore les enfants de ceux-ci ; — ce sont et ce seront longtemps des ennemis que vous avez fait entrer et gardez chez vous malgré eux. C'est la ruine de l'Allemagne obligée, par la crainte de la revanche et de la revendication de ces provinces, de consacrer toutes ses forces, toutes ses ressources, à se tenir sur le pied de guerre imminente.
HENRI
Et comme ça oblige les autres États de l'Europe à prendre la même attitude, on ne tardera pas à savoir mauvais gré aux Prussiens, et à le leur montrer, de la ruine générale dont ils sont cause.
DE MOLTKE
Le fils de notre Fritz, qui ne tardera probablement pas à succéder à son grand-père, est d'un naturel guerrier ; il aspire à la gloire des héros, et dit qu'il prend pour modèle Frédéric II, le grand Frédéric.
FRÉDÉRIC
Ah ! mais non ! je ne veux pas qu'on dise cela
LES l!KTr:> A BON DIEU 179
et qu'on rende ma mémoire solidaire des sottises que l'on veut faire ; je n'ai pas aimé la guerre pour la guerre : — je ne l'ai faite que pour me défendre et m'arrondir assez pour être en état de me faire respecter, et vivre en paix.
SULLY
Quand les rois ne sont pas des faux vaniteux et des bêtes brutes et féroces ayant adopté le métier de conquérant, — ils ne font la guerre que pour acquérir et maintonirla paix.