SALLUSTE
Un roi honnête ne doit faire la guerre que forcé, et ne jamais la pousser à outrance.
HENRL
Est-ce que, aussitôt les Espagnols chassés et la Ligue vaincue, — nous avons pensé à guerroyer? Nous nous sommes occupés des finances et de l'agriculture ; j'ai renvoyé mes capitaines et ma noblesse et tous ceux que Sully appelait les marjolets dépenser et manger sur leurs terres les revenus qu'ils en
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tiraient et qu'ils restituaient ainsi aux paysans qui les produisaient. — Nous avons encouragé l'agriculture par tous les moyens. — Il existe encore, sur beaucoup de points de la France, de vieux arbres respectés plantés par Sully et qu'on appelle des « Rosny ». Ce sont des monuments plus honorables, plus vénérables cent fois que des portes Saint-Denis et des arcs de triomphe du Carrousel et de l'Étoile. C'est moi qui ai planté les premiers mûriers, — et cela malgré mon cher grand maître de l'artillerie, qui m'a assez grogné pour cela, comme pour deux ou trois autres choses.
SULLY
Et je grogne encore aujourd'hui, mon bon roi, car si vos vues se sont réalisées, si vous avez réussi à établir de grandes et belles manufactures de riches étoffes de soie et de brocard, — il n'en est pas moins vrai que toutes ces manufactures ont attiré tant d'hommes vigoureux, des champs et du labourage, aux villes et aux ateliers, que beaucoup de terres sont restées en friche, qui sont la vraie fortune, et les vraies mamelles de la France, assignée par la Providence. Ces hommes se sont affaiblis et dégénérés par les occupations sédentaires et la vie renfermée. Ces fortes races
OÙ VOUS trouviez au besoin de si hardis et robustes soldats — en même temps vous jetiez, vous disais-je, vos peuples dans le luxe, les voluptés, les excessives dépenses qui ont toujours été les causes principales de la ruine des empires.
Vous me retrouvez ici-bas, mon cher et bon roi, tel que j"ai été toute votre vie, trop courte auprès de vous, quand vous me disiez si gentiment :
« Je vous sais gré, mon ami, du soin que vous prenez à me dire mes vérités, de quoi encore que je m'en mette quelquefois en révolte et colère pour un moment ; je ne vous en veux jamais de mal, car, tout au contraire, je penserais que vous ne m'aimeriez plus si vous cessiez de me remontrer ce que vous estimez utile pour l'amélioration de la France, l'honneur de ma personne, et le soulagement de mes peuples. »
HENRI
Et je le pense toujours ainsi, mon cher Rosny.
FRÉDÉRIC
Une fois maître chez moi, — je n'ai plus pensé qu'à l'agriculture : comme je me mêlais de littérature, je voulus me faire un jardin, les Géorgiques de Virgile à la main ; — mais
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quel climat ! mes oliviers, mes citronniers, mes orangers sont morts de froid et de faim. ~ Le prince de Ligne me dit un jour : « Décidément, dans vos États, il ne pousse que deux choses : — d'abord les lauriers, dit-il en s"inclinant pour me flatter, mais aussi, — ajoutat-il, car c'était un homme de bien de l'esprit et un diseur de vérités, — mais aussi les grenadiers, qui mangent tout » ; — el, en effet, mes grenadiers, mon armée, avaient tout mangé. J'y mis ordre, — etla issant là Virgile, j'appris des paysans que les terrains les plus ingrats, les plus stériles, sont fertilisés par le labourage et les engrais, et les meilleurs sols se bonifient encore par ces. moyens. — J'obligeai les fermiers de mes domaines et j'engageai les propriétaires à labourer profondément et souvent leurs terres et à les fumer solidement. — Aussi quand j'étais attendu dans une province, les gentilshommes, les fermiers, les paj'sans faisaient de grands tas de fumier devant leurs portes, sachant qu'on, ne pouvait mieux me faire sa cour, — > et, au bout de quelques années, je vis les sables de la Marche, les bruyères et les marais de la Prusse donner une abondante moisson des plus beaux grains et, conséquence, de florins et de thalers.
Qui donc a enseigné ce jeune homme, et l'a si mal renseigné sur mon compte qu'il croie m'imiter en faisant la guerre pour la guerre et pour le sot et criminel but de ce qu'on appelle la gloire des armes ?
LOUIS XYI.
J'écrivais au gouverneur de mon fils : — « Ce n'est pas des exploits d'Alexandre et de Charles XII qu'il faut l'entretenir, si ne n'est pour qu'il sache que ces princes sont des météores qui ont dévasté la terre. — Parlez-lui des princes qui ont protégé l'agriculture, le commerce, les arts ; — enfin, des rois tels qu'il les faut aux peuples, et non tels que l'histoire se plaît, trop souvent, aies louer ; — qu'il ne soit pas tenté d'imiter ceux de ses ancêtres qui ne furent recommandables que par des exploits guerriers ; — la gloire militaire tourne la tête — et quelle gloire que celle qui répand des flots de sang humain et ravage l'univers! — Apprenez-lui, avec Fénelon, que les princes pacifiques sont les seuls dont les peuples conservent un religieux souvenir. — Le premier devoir d'un roi est de rendre son peuple heureux, et, s'il sait être roi, il saura toujours au besoin défendre et son peuple et sa couronne. »
SULLY
Je ne comprends pas comment les peuples sont assez, aveugles et assez bêtespour se laisser mener à la guerre. — On voit souvent un seul homme armé d'une baguette faire marcher devant lui et mener à l'abattoir un troupeau de puissaûts bœufs dont le moindre éventrerait sans efforts vingt hommes comme lui, — mais au moins ils n'admirent pas, ils n'honorent pas, ils n'adorent pas, ils ne déifient pas le boucher, leur conducteur. — Il y a encore là-bas, pour peu de temps et nous le verrons bientôt ici, un homme de plume et d'écritoire, appelé Jean-Alphonse, qui. retournant un vieux proverbe, a dit avec raison :
Aime bien qui est bien châtié DE MOLTKE.
Le grand chancelier...
FRÉDÉRIC
Tu m'ennuies avec ton grand chancelier ; en voilà encore un que la bêtise et la lâcheté humaines ont singulièrement et absurdement surfait, outre l'ânerie criminelle d'avoir pris aux Français l'Alsace et la Lorraine. Est-ce parce qu'il vous force à vous tenir, sans trêve, à la veille d'une guerre dont ré'\ énement est
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toujours si douteux ? — Vous le considérez comme rennemi de la France ; il est surtout Tenncmi de rAllemagne. — Supposez une nouvelle guerre — sans préjuger du résultat que décidera sa Sacrée Majesté le Hasard, quel bien en arrivera-t-il pour vous ? — La grandeur de l'Allemagne ! Mais l'Allemagne, qu'est-ce que ça veut dire ? — L'Allemagne est composée d'Allemands et les Allemands sont des hommes comme les Français. — Si vous êtes Aainqueurs, c'est-à-dire si les Allemands tuent plus de Français que les Français ne tueront d'Allemands, — ceux des Allemands qui seront tués n'en laisseront pas moins dans la douleur des pères, des mères, des fiancées. — Votre vieil empereur a vu avant de mourir que c'est triste de craindre de perdre son fils, et on lui demande peut-être compte en ce moment de tous les fils qu'il a fait tuer. Une guerre, même heureuse, comme on dit, n'eùtelle fait tuer qu'un seul fils de paysan, est un crime de la part de celui qui doit être le père de son peuple.