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LA CHANSON DES BOUCS

Nous sommes les amants ravis.

Toujours prêts, jamais assouvis, Les plus féconds dans la nature, Ensemenceurs degéniture.

Pour saillir net et d'un coup ! Floue! A nous l'honneur! Vive les boucs !

En amour, jamais déconfits.

Nous tiendrions tous les défis.

A l'étable et sur la verdure

Nous sommes toujours en posture Oblique sur les chèvres : Floue !

Nous les grimpons ! Vive les boucs !

Les plus durs sentiers sont suivis, Les plus hauts rochers sont gravis Par nos élans, si d'aventure Nous reniflons dans la pâture L'odeur de la femelle! Floue !

Nous nous ruons ! Vive les boucs!

Et pourtant nous sommes maudits, Fils du Diable à ce qu'on assure Nous symbolisons la luxure.

Eh bien ! tant mieux ! Allons-y ! Floue î Vive l'Enfer! Vive les boucs !

Sa prunelle qui fut limpide Exprime en son vitreux noyé L'accablement stupéfié, La résignation torpide.

Ratatiné de long en large,

Très vieux, infirme, il se maintient

Dans le tourment quotidien

Des coups, du jeûne et de la charge.

Sa croix noire sur ses reins gris Est encore des mieux marquées, Mais ses côtes, saillant arquées, Semblent cercler ses flancs meurtris.

Ses fatigues, toujours pareilles, Aujourd'hui, demain, comme hier, Ont fait perdre leur aspect fier A son cou comme à ses oreilles.

Celui-là tortueux se tend Vers ses pieds, champignons de corne; Celles-ci ploient leur longueur morne, Tombent flasques en s'écartant.

Tout à l'aise la mouche pique, La teigne mange à belles dents Son ventre si creux en dedans Qui pend chenu, presque hydropique.

Coudant ses jambes si peu hautes, Il a l'air de crouler. Son dos Tout encoche par les fardeaux Se cintre au rebours de ses côtes.

Assurément, il est entier.

Mais jamais plus il ne le montre A la femelle qu'il rencontre Sur la route ou par le sentier.

11 pleure son ardeur éteinte Par son mutisme sépulcral, Ou par un hi-han guttural Qui tient du râle et de la plainte.

Jadis, ses dents h coups égaux

Rhythmaient son broutement avide.

Maintenant sa mâchoire est vide

Et n'a J^lus mc'iiie de chicots.

De son mieux il suce, il triture Herbe ou grain qu'il ne peut broyer ; C'est à force de la mouiller Qu'il avale sa nourriture.

Et tandis que sa tête blanche Se laisse de plus en plus choir, Sa queue est un vain émouchoir Dont il ne reste que le manche.

Cette ruine m'intéresse, J'aime ce baudet dévasté Et j'ai pour sa difformité Une pitié qui la caresse.

Nettement peinte et prononcée, Sa silhouette m'apparaît Et, comme un cauchemar secret, Est vision dans ma pensée.

Demeuré longtemps sans le voir, Là, par hasard, à l'improviste, En un marécageux coin triste, Je le retrouve enfin ce soir.

Moutons et vaches se rassemblent.

Sans paître, il reste éloigné d'eux, Il va d'un boitement hideux En cognant ses jarrets qui tremblent,

Ses pieds de devant à la chaîne, Se levant tous deux à la fois, Il saute raide comme en bois, Et puis retombe et se retraîne.

Seul, hélas ! du petit troupeau, Il s'appareille à la ravine, Montrant ses rocs sous son épine, Comme lui, ses os sous sa peau.

Tout le lugubre de l'endroit En cet infortuné s'incarne, Sa forme encore se décharné Avec la clarté qui décroît.

Spectral sur l'ombre déjà noire, Maudit, sinistre, à l'abandon, 11 rampe affreux près du chardon Trop impossible à sa mâchoire.

Et l'horreur me prend à la fin, Je me sens l'âme épouvantée Par cette maigreur qu'ont sculptée Le temps, le travail et la faim.

En frémissant je me retire ; Dans la nuit, la brume et le vent, Me suit le squelette vivant De la pauvre bête martyre.

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