‹ Les bêtises vraiesChapitre 16 sur 16 · MOYEN D'EVITER LE DELIRIUM TREMENS · texte numérisé non relu

MOYEN D'EVITER LE DELIRIUM TREMENS

Citer un fait bien clair, bien probant, bien intelligible vaut cent fois mieux qu'une longue tartine scientifique. Donc je cite un fait.

Il y a vingt ans, vint à Paris une ambassade marocaine.

A son arrivée, on l'installa dans un hôtel qu'on lui avait préparé.

C'était par une torride chaleur de juillet... l'ambassade entière mourait de soif 1

Nos Marocains, pea habitués à notre civilisation et surtout à certains de nos usages, se mirent à parcourir la maison pour trouver de quoi étancher leur soif. Ils ouvraient toutes les portes et fouillaient chaque chambre, sans oublier le plus petit réduit.

Munis de cette tasse que tout bon musulman porte sans cesse avec lui, ils allaient donc furetant partout, quand l'un d'eux fil enfin la découverte... d'une source!!!

Lorsque l'interprète, qui était resté en bas pour surveiller le transport des bagages, se mit à la recherche de ses Marocains, il fut longtemps avant de les dénicher.

Jugez de sa stupéfaction !

Ambassadeur, secrétaires, domestiques se pressaient tous en certain endroit, où il est d'usage d'aller seul.

Dans leur quête de l'eau, un d'eux était entré là... une blanche faïence l'avait intrigué ; il avait voulu se rendre compte d'un bouton placé dans le voisinage et, en appuyant dessus, il avait vu aussitôt l'eau jaillissante ruisseler dans le récipient conique.

Peu au courant, je le répète, de nos usages, le découvreur de source avait appelé les autres, et, quand l'interprète arriva, ils étaient tous en train de puiser l'eau à pleine tasse dans un bassin où personne, avant eux, n'avait encore eu l'idée de se désaltérer.

L'interprète eut le bon esprit de ne pas les désabuser et, durant tout leur séjour, les fils du Prophète continuèrent d'aller à la source.

Quand l'ambassade quitta Paris, pas un des Marocains n'était atteint du delirium tremens.

Et il n'est pas besoin d'être grand médecin pour affirmer que quiconque ne se désaltérera jamais qu'à cette même source des Marocains a toutes les chances d'échapper à cette mort terrible qui attend les pochards !

HOKRIBLE CATASTPtOPHE

(La fantaisie suivante remonte à un peu plus de vingt années. L'auteur, la croyant trop vieille, avait retiré de son livre cette plaisanterie qui fut un canard des mieux réussis et obtint, à son époque, un immense succès. — Nous avons tenu à ce que cette boutade humouristique fut rétablie, car la vraie gaieté ne vieillit pas.) Note des éditeurs.

Vendredi, minuit.

Mon cher de Villemessant,

Foudroyé par l'épouvante et lame en proie à la [)lus terrible douleur, je vous écris à la hâte ces

quelques lignes sur la sinistre catastrophe du Cirque.

Adolphe Choler vient d'être dévoré par un lion ! ! !

Peut-être ignorez-vous les commencements de l'horrible drame dont le sanglant dénouement nous prive d'un bon et dévoué camarade ?

Le malheureux vaudevilliste, après la première exhibition des lions du Cirque, avait témoigné quelques doutes sur la férocité de ces animaux qu'il traitait de chiens en pain d'épice. Comme on cherchait à le dépersuader de cette fausse idée, il eut l'imprudence d'ajouter :

— Je suis si sûr de ce que j'avance que, pour mille francs, j'entrerais dans la cage.

11 a dit : « mille francs », comme il aurait dit : « mille baisers » ; car, vous qui l'avez connu, vous savez combien il était désintéressé, et nous ne devons pas laisser planer sur la mémoire de notre pauvre ami le soupçon qu'il ait mérité son sort par une avidité monstrueuse de l'or.

Bref, ce propos, qu'on aurait dû laisser tomber, fut colporté par des indifférents, et, quelques jours après, Adolphe Choler recevait cette lettre, qui, le matin même, était aussi insérée dans le Figaro :

HORRIBLE CATASTROPUE i69

Monsieur Choler, à Paris.

Monsieur,

Un de mes amis est venu me rapporter un propos tenu par vous sur mes exercices, lors de mes débuts au Cirque.

Vous auriez dit que mes lions étaient des chiens en pain d'épice ; et que vous entreriez dans ma cage pour mille francs.

Mille francs, monsieur... je n'offre pas si peu 1

J'ai l'honneur de vous prévenir que je suis autorisé à vous offrir, de la part de mes commandi-^ taires, 500 livres sterhng (12,500 francs) si vous consentez à entrer dans la cage de mes hons à une représentation.

En attendant l'honneur d'une réponse, recevez, monsieur, l'expression de mes sentiments distingués.

J. Crockett, esq., Au Cirque du boulevard du Temple.

Ah i que le Figaro a été imprudent en accordant l'hospitalité à cette lettre de défi, car la catas-

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trophe n'a d'autre cause première que cette publicité qui engageait l'amour-propre de A. Choler.

Après la mention faite par le Figaro^ notre ami devint nerveux et inquiet. La bravoure et la prudence se livraient sans doute un rude assaut en son âme ; c'est, du moins, ce que comprirent ses intimes, qui, par crainte, établirent autour de lui une surveillance incessante. On chercha par tous les moyens à le distraire, et, le soir, comme on craignait pour lui l'isolement de la nuit, on l'entraîna à une soirée particulière donnée au Grand- Hôtel. Soit que la pensée fatale fût sortie de son cerveau, soit qu'il voulût donner le change à ses amis, Choler fut aimable et galant ; il dansa toute la nuit et conduisit le cotillon avec un joyeux entrain.

A six heures du matin, on lui offrit un déjeuner qui se prolongea jusqu'à dix heures, puis il fut entraîné à Montmorency où une partie d'ânes avait été organisée. — On espérait ainsi endormir l'esprit par l'immense fatigue du corps. — Durant cette journée, Choler fut d'une gaieté charmante : il ne souffla mot du projet sinistre sur lequel ses amis évitaient avec soin toutes allusions. Quand la pluie força de regagner Paris, on pouvait croire qu'il avait renoncé à son fatal dessein, et, par mal-

nORllIBLE CATASTROPHE 171

heur, on se relâcha de la surveillance. A cinq heures, on arrivait au café prendre l'absinthe et l'on entama une partie de dominos à quatre pendant laquelle Choler, qui ne jouait pas, demanda une plume et se mit à commencer une lettre.

— A qui donc écris-tu ? lui demanda d'Ennery avec un dernier soupçon.

— A ELLE, répondit-il tranquillement.

Vous comprenez que d'Ennery n'insista pas. — Fatale discrétion qui devait tout perdre ! On laissa partir cette lettre pendant une dispute à propos d'un six-cinq qui avait été posé sur un as blanc.

Cette lettre n'était autre que l'ACCEPTATION DU DÉFI pour la soirée du vendredi !!!!

C'est quatre jours après que cette décision fut connue; aussi, hier matin à la pointe du jour, quand ses amis pénétrèrent chez lui pour le supplier de renoncer à son projet, le trouvèrent-ils profondément endormi.

Il fut inébranlable. A la menace qui lui fut faite de le tenir enfermé, il répondit :

— Reculer maintenant serait un déshonneur et je me brûlerais la cervelle.

Puis, nouveau Socrate, il se mit à consoler ses intimes en pleurs, prodigua des secours à Jules Moineaux qui s'était évanoui, et, chose étrange, s'efforça de donner du courage aux assistants comme si, seuls, ils étaient menacés. Enfin il fut si calme, son dédain pour les lions fut à tel point superbe que, devant une pareille assurance, ses amis se prirent à espérer.

Sur sa- demande, on le laissa seul.

Il s'habilla tout en noir, déjeuna d'une tasse de chocolat et se rendit au Jardin-des-Plantes où il alla visiter les lions de la ménagerie. Durant deux heures, il étudia leurs allures et obtint du gardien de nombreux renseignements sur ses pensionnaires.

C'est de cet homme qu'il apprit que l'accès de fureur chez ces animaux s'annonce par le frétillement de la queue.

A six heures il arrivait chez le restaurateur

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Brébant où l'attendaient les amis conviés par lui à dîner.

Hélas ! C'était pour lui un dernier repas de Girondin I

Bien grave, comme vous le pensez, fut ce dîner dont tous les convives se sentaient le cœur serré par une émotion indicible. Choler, après son potage, consomma uniquement trois portions de truffes à la serviette, et refusa de toucher à aucun autre plat. Quant aux vins, comme on lui offrait du chambertin, il refusa en disant assez haut pour être entendu :

— - Je ne veux pas qu'il soit dit que j'ai eu besoin d'être ivre.

Et il ne but que de l'eau très peu rougie.

A neuf heures, comme on se levait de table, le dernier appel à la prudence fut tenté par Brébant, qui, plus blanc que sa serviette, avait surveillé le service :

— Monsieur Choler, lui dit-il, cette année les asperges s'annoncent magnifiques, vous devriez bien rester parmi nous.

Choler se contenta de sourire sans répondre.

Puis, on prit à petits pas la route du Cirque que l'on atteignit cinq minutes à peine après l'heure fixée.

Je VOUS l'ai dit, on était en retard, et M. Crockett triomphait déjà. A l'entrée de Choler il pâlit, salua froidement, puis s'éloigna ; — il allait chercher l'argent du pari.

Pendant que la cage était traînée sur le cirque, un instant Choler resta seul. A ce moment quelles furent les pensées de ce malheureux? Dieu seul les connaît !

Quand on le rejoignit, il contemplait par une fenêtre le ciel étoile, et Eugène Labiche affirme l'avoir entendu murmurer:

— Les étoiles scintillent, signe de froid; mais dans deux mois les arbres d'Antony reverdiront encore.

Etait-ce un pressentiment de son sort?

Peut-être, en cet instant suprême, le malheureux, remontant par la pensée dans sa vie écoulée, revoyait-il les frais ombrages d'Antony où s'écoula son insouciante jeunesse !

Ce moment de faiblesse fut bien court, et le

hardi vaudevilliste avait repris tout son sang-froid quand M. Crockelt reparut avec l'argent. — C'était un billet de 500 livres (12,500 francs) de la Banque d'Angleterre.

Choler repoussa cet argent avec mépris, et déclara qu'il entrerait dans la cage pour sa seule et propre satisfaction.

A ce moment, Sardou, se dégageant d'un groupe, vint lui dire :

— Prenez au moins cette somme pour en faire un acte de charité.

Choler réfléchit un instant, puis tendit la main en ajoutant :

— Je donnerai cet argent à l'œuvre du Rachat des petits Chinois.

Comme il allait mettre le billet dans sa poche, Aurélien Scholl s'avança à son tour :

— Permellez-moi un conseil dans l'intérêt des petits Chinois.

— Lequel?

— Ne prenez pas un billet de banque qui, tout à l'heure, peut se trouver déchiré en mille morceaux. — Exigez la somme en écus, — au moins,

s'il VOUS arrive malheur, tout ne sera pas perdu, et, tôt ou tard, l'argent sera retrouvé.

— C'est juste, dit Choler, qui exigea que la somme lui fût comptée en or.

Cette demande ayant été satisfaite, notre ami s'empara du revolver, des cerceaux et autres instruments de travail.

Dix secondes après il était dans la cage 1 1 1

La police, comme vous le pensez bien, n'avait pas été avertie.

D'abord tout alla des mieux.

Les petits lions s'exécutèrent gracieusement, le lion payé ad hoc se mit à rugir ; l'autre fit le canapé de bonne grâce, etc.. c'était à croire qu'on avait mis du suif.

Quand vint l'instant de fourrer sa tête dans la gueule, Choler s'exécuta bravement. — Alors, soit que l'animal fut inquiété par un changement d'habitude, soit que Choler eût touché à une dent malade, soit enfin que l'animal fût alléché par l'odeur des truffes qui parfumait sa proie, il fit une profonde aspiration, et notre malheureux ami fut entraîné dans le gouffre jusqu'aux genoux.

A ce moment, je ne sais par quelle indiscrétion, le bruit de la substitution fut répandu dans la foule qui, voyant cet homme englouti jusqu'aux jarrets, se mit à battre des mains en criant :

— Bravo 1 il fourre mieux sa tête que Crockett ! c'est plus consciencieux ! I

Vous comprenez que, dans cette position exceptionnelle, Choler devait imparfaitement se rendre compte des frétillements de la queue de son hôte. — De ses deux pieds qui sortaient, l'un remuait et l'autre n'allait plus.

On conçut d'abord quelques craintes de cette situation trop prolongée, puis l'horrible vérité se fit jour.

Choler ne devait plus sortir par le même chemin! ! !

Le cas était pressant, et, faute de trouver au plus vite un médecin spécialiste, on courut aussitôt rue de Provence, 3, chercher le docteur Levrat, médecin habituel de la victime, qui, connaissant à fond son tempérament, savait seul ce qui pouvait la soulager dans ce malaise.

A l'arrivée du docteur Levrat, les deux pieds

avaient disparu ! ! ! Ce médecin — un vrai puits d( science ! 1 — commença par s'informer si parei cas de mort ne s'était pas déjà présenté dans il famille du malheureux, puis il se recueillit quelj ques instants, fouilla dans son profond savoir dit enfin :

— Il n'y a plus d'espoir ! !

Cet arrêt retentit terrible au milieu de la fouL muette et glacée d'effroi.

Telle fut la fin de notre pauvre ami 1 !

Adolphe Choler était un de ces hommes froid et énergiques qui sont mal à l'aise dans notre civ lisation. Avec son moral de fer qui l'incitait a danger et aux luttes, il eut le tort d'entrer en c monde cinq cents ans trop tard.

Il était né en 1836.

Devenue héritière, la Société du Rachat des peti Chinois a immédiatement constitué un notaire qu ne quittant pas de l'œil le lion dépositaire, gueti la succession à sa sortie.

Le conseil d'Aurélien SchoU avait du bon.

Pardonnez-moi, mon cher Villemessant, tout le lécousu de ce récit fait à la hâte. Les deux mille )ersonnes qui assistaient hier à la représentation )euvent vous attester comme moi la vérité de ce Irame, qui a vivement impressionné les assistants, urtout les hommes — car, malgré tout ce que la ?*rovidence a mis de bonté et de sensibilité au ;œur des femmes, elles ne détestent pas tout genre l'émotion un peu forte. La preuve m'en a été lonnée par une dame qui, en sortant, demandait i son cavalier :

— Est-ce que tous les jours on fait dévorer un vaudevilliste ?

Et, ce disant, elle promenait sa langue sur ses èvres avec un petit air de satisfaction.

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