‹ Les bêtises vraiesChapitre 15 sur 16 · IVROGNE SANS LE SAVOIR · texte numérisé non relu

IVROGNE SANS LE SAVOIR

Après manger, boire. Oui, boire, mais pas jusqu'au delirium tremens, cette terre promise qui attend le pochard.

A ce propos, réparons une injustice.

Quand fut discutée la loi sur l'ivrognerie, on dauba sur les marchands de vin, cause première, disait-on, de ce delirium tremens qui fait tant de victimes.

Personne ne sait que, sur cent cas, ce sont préci-

sèment les marchands de vin eux-mêmes qui comptent pour quatre-vingts.

Le fait est si vrai que, dans certains hôpitaux, le delirium iremens s'appelle simplement « Un marchand de vin ».

— Qu'a donc le nouveau venu? demande un interne.

— Un marchand de vin à congé, lui répond son collègue.

La désignation : à congé, veut dire que le malade en est à la troisième crise qui emporte toujours son homme.

Il y a quelques mois, ayant à parlera un de mes amis, médecin en chef dans un hôpital, je me rendis à l'hôpital à l'heure de sa visite. Je me mêlai aux internes et je suivis le groupe à mesure qu'il défilait devant les lits des malades. Les marchands de vin affluaient dans ce service!

Et le plus singulier était (jue tous ces malheureux n'avaient pas même le soupçon que la boisson fût pour quelque chose dans leur cas.

— Vous allez voir que celui-ci va prétendre qu'il ne boit pas, me dit mon ami, le médecin en chef, en nous arrêtant au chevet d'un de ces pauvres diables.

Je ne saurais exprimer avec quelle bonne foi,

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quand on lui demanda s'il buvait, le malade répondit :

« —Boire? moi? Dieu m'en garde! Le matin, c'est l'un ou l'autre qui me taquine pour trinquer au vin blanc avec lui ; mais je me méfie... tout au plus un verre par ci, parla, pour ne pas avoir l'air fier avec la pratique... mais rien de trop... et puis, vous savez? c'est bon pour la santé ; ça tue le ver I

» Vient le déjeuner; ah ! là, je l'avoue, j'y vais de mon litre... mais en mangeant, cane fait pas de mal... puis deux ou trois petits verres pour combattre l'humidité de la cave où je descends, après le repas, pour mettre mon vin en bouteilles. Je goûte un peu pour me rendre compte, mais pas tant seulement la valeur d'un demi-litre.

» Alors arrivent les courtiers en vins et en eauxde-vie faire leurs offres avec des échantillons dans des fioles grandes comme le pouce. Dame I on ne peut pas acheter chat en poche, il faut bien se rendre compte, je vide donc cinq ou six des fioles... mais à peine de quoi me mouiller la langue !

» Sur les quatre heures, je reprends le comptoir, car c'est le fort de la journée. Là, je m'observe, car on ne peut pas boire absinthe, vermouth ou bitter avec tous ceux qui vous offrent... C'est tout

au plus si je me laisse aller avec trois ou quatre vieux clients.

» Par exemple, au dîner, tout comme le matin, j'y vais encore de mon litre... toujours en mangeant... pour faire passer les aliments; puis le café et les deux ou trois petits verres... mais de la fine Champagne qui ne peut pas faire de mal, d'une bouteille que j'ai à part, rien que pour moi.

» Le soir, je suis libre, je laisse le comptoir à mon garçon; je vais faire mon domino au café avec des voisins. Là, je me laisse tenter... quatre ou cinq chopes... rien de plus. Pas de liqueurs... excepté la bonne eau-de-vie, je les déteste... Tenez, dans toute ma vie, je n'ai peut-être pas bu haut comme ça de cassis et j'en suis encore à connaître le vespétro... Ah ! non, docteur, je ne bois pas... et heureusement! car, dans mon état, si on ne s'observait pas, on aurait trop d'occasions d'être tenté. »

Le docteur l'avait laissé parler.

— Ils sont tous comme cela ! me dit-il en quittant le malade qui, trois heures après, attaché sur son lit et bouclé dans une camisole de force, expira dans les tortures d'un troisième accès.

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