‹ Les bibliothèques canadiennes [microforme]Chapitre 2 sur 8 · ET LEUR HISTOIRE · texte numérisé non relu

ET LEUR HISTOIRE

À place que tient le livre dans les premiers temps de notre histoire Canadienne n’est pas considérable, Pendant un temps assez long, elle n’est même pas - perceptible, et, pour en découvrir vaguement les premiers vestiges, il faut absolument s’aider du microscope de l'imagination. Et cela se comprend fort bien. Les hardis aventuriers qui, À cherchaient à se frayer un chemin vers le royaume de Cathay, ne s'embarrassaient guère de livres en ce temps-là. Sur la Grande et sur la Petite Hermine, véritables coquilles de noix, il n’y avait Pas de place pour des salons de lecture comme on en voit sur nos palais flottants d'aujourd'hui Pour charmer  loisiveté des touristes. Et aussi bien qu’en auraient fait les matelots de Cartier le Malouin et du sieur de Roberval ? C’étaient de rudes gâs qui s’entendaient mieux à hisser un

à travers une mer inconnue,

Cacatois et à nouer un grelin qu’à déchiffrer l'alphabet. Un livre devait leur peser plus au bras que la barre du cabestan. Etendus au pied du grand mât, le soir, ils se contentaient

d’épeler au grand livre de Dieu, le firmament d'azur, lorsque,

semblables aux conquistadores de Hérédia,

Ils regardaient monter dans un ciel ignoré Du fond de l'océan des étoiles nouvelles.

Et sur terre, lors de leurs débarquements passagers, ils en avaient assez de repaître leurs Jeux des merveilles d’un monde nouveau; ils en avaient assez surtout de se défendre contre les Indiens et contre le scorbut, plus redoutable encore.

Les compagnons eux-mêmes de Samuel de Champlain, soixante-et-dix ans plus tard, avaient bien d’autres préoccupations que la tranquille lecture. C'est bien le cas de rappeler le vers de Virgile, même au prix d’une faute de quantité:

Tantac molis erat Canadensem condere gentem !

Etablis dans un pays sauvage où tout était à créer, les premiers habitants de Québec et même de Villemarie n’eurent pas trop de toute leur énergie pour faire face aux pl':s pressantes nécessités. C’étaient les temps héroïques du laboureur-soldat. Les deux mains étaient prises. Pendant que l’une tenait le mancheron de la charrue, l’autre serrait le mousquet, toujours prâte à parer l'attaque sournoise du cruel Iroquois. Le livre devait attendre.

Et ceux qui s’enfonçaient dans la profondeur des forêts vierges, soit pour accompagner les missionnaires, soit pour traquer les animaux à fourrures? Ils songeaient bien moins encre à se charger de bouquins. Un mousquet, une corne à poudre, une paire de raquettes, quelques couvertes et un peu

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de verroterie pour l'échange avec les sauvages, ©.‘ iit à peu près tout le bagage dont un Etienne Brulé un N' as Marsolet ou un Raymond de la Ralde pouvaient charger leur traîne ou leur canot d'écorce,lorsqu'ils Partaient pour quique expédition aventureuse vers la région de Tadousac ou dans la direction des grands lucs.

Il n'est cependant pas probable que le livre ait été totalement inexistant dans la colonie nouvelle, même aux premières heures. Sans parler des “‘issionnaires qui portaient né. cessairement avec eux quelques livres liturgiques et de spiritualité, il se peut difficilement que Champlain lui-même, qui était un homme de science, sinon un lettré, n’ait pas disposé au moins un modeste rayon de bibliothèque dans son Abita tion de Kébec. De chacun de ses voyages en France, en même temps que les traités savants et les livres pieux entre lesquels se partageaient ses goûts, il a très certainement rapporté ses Propres ouvrages à mesure qu’ils paraissaient, et non moins probablement les écrits de Jean-Alfonse et de Marc Lescarbot qui l’intéressaient de si près. Mais, encore une fois, nous ne Pouvons faire ici que de simples conjectures.

Le premier livre dont, à notre connaissance, la présence en la Nouvelle-France ait été mentionnée par nos annalistes, se trouve être l’Anticoton. Ce célèbre libelle, on s’en souvient, avait été écrit au lendemain de l'assassinat d'Henri IV, pour établir que les Jésuites, à la suite de Mariana, prônaient le régicide. Comment ce pamphlet sévissait.il en la Nouvelle- F:ance vers 1626, alors qu’il était déjà vieux de 16 ans et, partant, sorti de l’actualité? C’est que l’année précédente, en 1625, douze ans après la première mission des Pères Biard et Massé en Acadie, les Jésuites étaient revenus dans la colonie, avec l'intention de s’y établir définitivement cette fois. Quelqu’un, évidemment intéressé à soulever les esprits contre les nouveau-venus, eut l’ingénieuse idée d'importer de France

l’Anticoton et de le faire circuler dans l’Abitation de Québec de chambre en chambre. Cela se passait pendant une des absences de Champlain et sous le règne intérimaire du huguenot Emery de Caen. Mais, selon leur louable habitude, les Jésuites ne tardèrent pas à avoir le dessus dans cette affaire. Au mois d'octobre 1626, peu de temps après le retour de Champlain, l’Anticoton était bel et bien saisi, puis triomphalement brûlé sur la place publique, ainsi que nous l’apprend le Père Charles Lallemant dans sa Relation de la même année. Tel fut ie triste sort du premier embryon authentiquement reconnu de nos bibliothèques canadiennes.

Mais ce n’est encore là qu’un livre isolé et l'Anticoton apparaît bien solitaire, dans la vaste étendue canadienne, en l'an de grâce 1626.

La première bibliothèque qui mérite un tant soit peu ce nom et dont il nous a été donné de rencontrer le catalogue est celle de Jean Nicolet, le découvreur fameux du Wisconsin.

Arrivé au pays en 1618, Jean Nicolet a vécu pendant plus de seize ans, jusqu’en 1635, cette vie d'aventures dont je disais tout à l’heure qu’elle s'accordait si mal avec le commerce des lettres. 11 séjourne d’abord deux ans chez les Algonquins de l'île des Allumettes. I1 pousse ensuite jusque chez les Nipissiniriens dans ce qui est aujourd'hui le Nouvel Ontario et il y passe encore douze années, interrompues seulement en 1623 Par un court voyage à Québec, Enfin, en 1634, il part pour sa lointaine expédition du Wisconsin. Qu'avait-il donc besoin d’une bibliothèque, au milieu des bois, cet aventureux explorateur ? Mais il faut se souvenir que Jean Nicolet, au lendemain de son retour du lac Michigan, en 1635, s'était définitivement fixé aux Trois Rivières. 11 avait alors tout près de 40 ans et, lassé sans doute de ses longues courses, il lui sembla que le temps était venu de prendre quelque repos, de se créer un foyer. Pour se mieux enchaîner et pour se pré-

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munir en quelque façon contre sa toujours vivante passion des voyages, il alla jusqu’à prendre femme deux ans plus tard, vers 1637, en la personne de Marguerite Couillard, une gente bachelette de douze ans, C'est vraisemblablement vers cette époque de son établissement que Jean Nicolet songea à se composer une bibliothèque. 11 ne prévoyait pas qu’il périrait bientôt victime de son dévouement, au cours d’une tempête, devant Québec, et il ne songeait qu'à occuper ses loisirs de coureur des bois en retraite.

Quelques jours après la mort tragique de Nicolet, en 1642, il fut procédé à l'inventaire de ses meubles en sa maison des Trois-Rivières. Ce précieux document, qui nous a ‘ conservé, contient la liste des livres trouvés au logis de l’explorateur. La voici, telle qu’elle est reproduite d'après l’original par M. l'abbé Auguste Gosselin dans l'intéressante monographie qu'il a consacrée à Nicolet.

Ung livre intitulé L'Inventaire des Sciences, — La découverte des Portugais aux Indes Occidentales, — Le recueil des gazettes de l'année 1634, — L'art de naviguer. — Le recueil des gazettes de l'année 1635, — Ung livre pour tirer l'épée. — Les Métamorphoses d'Ovide mises en vers. — Une relation de la Nouvelle-France de l'année 1637, — Le tableau des passions vivantes, — L'histoire de sainte Ursule, — Les méditations sur la vie de Jésus-Christ, — Le Secrétaire de la Cour. — L'horloge de dévotion. — L'adresse pour vivre selon Dieu. — Les éléments de logique. — Les saints devoirs de la vie dévote, — L'histoire de Portugal, — Ung petit livre couvert de sattain intitulé le rituel de la messe. — La vie du Sauveur du monde, — Deux livres de musique. — L'histoire des Indes Occidentales, — Une vie des Saints, in-folio, — Une liasse de cinq autres livres vieux.

“ Voilà, ajoute M. Gosselin, la bibliothèque d’un honnête Canadien duns la première moitié du dix-septième siècle. ” Elle est bien modeste ; une trentaine de volumes tout au plus. Mais comme elle est bien représentative de celui qui l’a si laborieusement composée ! Les livres pieux y dominent ainsi qu’il

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convenait chez un fervent chrétien de nos temps primitifs. Mais, même dans les bornes étroites où elle se renferme, l’on n’est pas sans 3 découvrir un certain éclectisme. On voit que Nicolet tenait à avoir quelques clartés de tout; sciences, histoire, géographie, philosophie et morale. La note artistique et la note littéraire elles-mêmes ne sont Pas absentes, grâce aux deux livres de musique et aux Métamorphoses d’Ovide ; mises en vers.

J'imagine qu’elle ne devait pas être bien différente de celle-là, cette autre toute petite bibliothèque dont nous trou- VOns tuention, à vingt ans de distance, dans l'inventaire des biens-meubles de Lambert Closse, fait au lendemain de sa mort, en 1662, Malheureusement, -e rédacteur de l'exploit, qui n'était autre que le sieur Bénigne Basset, n’a pas cru devoir en donner le détail. Avec une concision que l’on n’a

Pas souvent à lui reprocher, il se contente d’enregistrer simplement :

Item, trente Un livres de Plusieurs hauteurs et Volusmes prisé et estimé ensemble à la somme de trente Deux livres.

Je noterai ici que ce n’est pas par un lapsus que je viens d'écrire “plusieurs hauteurs” et non pas “plusieurs auteurs *. J’ai vu le texte original qui m'a été fourni par M. Massicotte, le complaisant archiviste du Palais de Justice, et c’est bien “ hauteurs ” qui y est écrit, Tout le monde connaît cette plaisante histoire d’un Calino quelconque qui se présente chez un libraire pour acheter un livre et qui, lorsqu'on lui a demandé: “ De quel auteur, s’il vous plaît? ”, répond candidement: “ Oh! haut comme ça! *” Est-ce à croire que le bon notaire Basset usait du même critérium pour apprécier et évaluer les ouvrages de l'esprit ? Quoi qu'il en soit, il est regrettable que l’on ne nous ait Pas Conservé le catalogue de la bi-

Connaître ce que lisait un brave colon aux Premiers temps de

Villemarie, et Particulièrement le dévoué lieutenant de Mai. sonneuve,

I n’y aurait qu’à explorer les anciens greffes Pour y dé. Couvrir en bon nombre Probablement les traces d’autres bi. bliothèques privées au temps de Jean Nicolet et de Lambert

Sulpice, nous €n possédons un bon nombre de ces très vieux livres, que feuilletèrent, au temps de Maisonneuve et de Mar. guerite Bourgeoys, les doigts tachés de Poudre de nos arrièregrands-pères, et certainement aussi les doigts Plus gracieux

à M. Dudouyt, son Correspondant de Paris l'on voit combien le grand évêque s’intéressait à Ja bibliothèque naissante de sa

chère institution. M. Poitevin, curé de Saint-Josse, mort à Paris, venait de léguer au séminaire de Québec sa bibliothèque dont une partie provenait de l’abbaye de Lestrées. Il arriva malheureusement que cette dernière partie ne fut pas comprise dans l'expédition et Mgr de Laval s’en plaignait dans les termes suivants à M. Dudouyt :

Vous avez fait faute de ne pas envoyer tous les livres de feu M, Poi-*

tevin, légués au Séminaire; tout sert à une bibliothèque, même les doubles, Te m'attendais bien que ceux qu'il avait eus de l'abbaye de Lestrées reviendraient ici; l'on ne vena pas grand chose des livres qui ont servi, et de cette nature; et il en faut acheter bien cher. C'est une affaire faite ; il n'y faut plus penser.

Mgr de Laval faisait bien d'en prendre philosophiquement son parti, car il ne paraît pas en effet que les livres dé l'abbaye de Lestrées soient jamais venus à Québec.

En dehors du séminaire de Québec et du collège des Jésuites, il y avait encore, vers la fin du dix-septième siècle et au commencement du dix-huitième, dans plusieurs presbytères, des bibliothèques d'une importance relativement considérable. Une des plus notables sans contredit est celle de l'abbé Philippe Boucher---un des quinze enfants du patriarche Pierre Boucher---curé de Saint-Joseph-de-Lévis de 1690 à 1721. On en trouve le catalogue complet au 2e volume de l'Histoire de la Seigneurie de Lauzon de M. J.-Edmond Roy. Il est impressionnant pour le temps. La bibliothèque du curé Boucher ne comprenait que 400 volumes environ,mais elle devait quand même occuper assez de place dans un modeste presbytère, la majeure partie en étant faite de majestueux in-folios. On en conserve encore aujourd’hui les glorieux débris, tout ce qu’en a pu laisser après deux siècles l’irrésistible fléau des emprunteurs. Je pourrais encore citer, parmi les bibliothèques notables du temps, celles de M. Remy, curé de Lachine, de M. de

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