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L'IGNORANCE DU LIVRE

On dira peut-être qu’il faut faire la part.

des illettrés, de ceux qui ne savent ni lire ni écrire, et que pour ceux-là l’usage des bibliothèques reste absolument inutile.

Tl faut reconnaître tout d’abord qu'avec les ressources dont nous disposons, qu'avec les écoies primaires et presque gratuites qui pullulent dans tous les quartiers de la ville, la catégorie des illettrés tend à se restreindre de

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plus en plus. On peut même avancer, sans «

être taxé d’exagération, qu’il n’y a plus guère aujourd’hui dans la ville de Québec et même

à Montréal de familles qui ne comptent un ou M plusieurs de leurs membres ayant reçu au moins les bienfaits d’une éducation élémen-

taire.

Le chef de famille, la mèreelle-même peu- M

vent encore ne pas savoir déchiffrer les lettres M

de l’alphabet, mais quel appoint déjà, quelle À

jouissance et quelle consolation pour eux, si # un de leurs enfants, un jeune garçon ou une M jeune fille, sont en mesure de faire la lecture 4 en commun ! C’est encore ici un nouvel argu- #

ment en faveur de la création des bibliothè- |

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ques gratuites. Les illettrés en bénéficieront

‘indirectement comme ceux qui sont plus ins- ‘ truits.

On ne peut concevoir sans doute la pensée de transformer tous ceux qui lisent en savants ou même en demi-savants. Ce n’est pas d’ailleurs ce résultat que l’on doive viser. Le livre est utile et recommandable parce qu’il forme à lui seul une mine inépuisable de renseignements, et que c’est à lui qu’il faut toujours recourir pour dissiper les ténèbres de l'esprit.

L’ignorance du livre—on l’a dit bien avant ce jour — est une chose regrettable. C’est comme la privation de la lumière pour les aveugles. L’aveugle ne peut pas juger des couleurs qu’il ne voit point; celui qui ne lit pas ou qui ne se délecte que dans la lecture des ouvrages frivoles n’entrevoit rien au-delà d’un certain horizon qui est lui-même fort borné.

Les journaux ont raconté récemment un joli trait qui fait voir à quelles balourdises expose parfois l'ignorance du livre sérieux.

L'on mettait en cause dans cette anecdote, non un illettré, mais un brave homme qui, ayant dépensé une bonne partie de sa vie à se meubler la cervelle de romans, de ces

romans qui finissent invariablement par un

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mariage ou un suicide d'amour, entre un jour chez un libraire avec l'intention bien arrêtée d'acheter ce qu’il y avait de plus nouveau en fait d'œuvres romanesques.

Le libraire—complaisant comme le sont tous ceux qui flairent une bonne vente—fait défiler devant les yeux de son client les auteurs les plus en vogue, mais aucun ne paraît lui convenir. Le libraire tente un dernier assaut.

—Nous avons, dit-il, un ouvrage unique comme intérêt et celui-là je vous le recommande : Ce sont Les Derniers jours de Pompéi.

Les Derniers jours de Pompéi ! exclame le visiteur, qui en fait d’histoire n’y voyait pas plus loin que le bout de son nez. Ça doit être très joli en effet. Maïs ce M. de Pompéi que vous me recommandez si fort, de quoi est-il mort ?

—De quoi il est mort! reprend le spirituel libraire qui a déjà deviné son homme, il est mort, monsieur, d’une éruption !

Et notre homme achète le livre, heureux d’avoir pu mettre enfin la main sur un héros qui avait pris la peine de ne pas mourir comme tout le monde puisqu'il était mort d’une éruption ! Ce brave lecteur n’était coupable que d’avoir confondu le nom d’une ville avec celui d’un personnage de roman |

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Ces méprises — qui sont plus communes

“que l’on ne pense —se rencontrent surtout © chez ceux qui font de la littérature légère leur + principal aliment.

{lons de bibliothèques populaires, nous n’en- | . tendons * la plus Le. part à cette catégorie d'ouvrages

Aussi, lorsque nous parpas des établissements qui feraient

. frivoles dont le marché est inondé et qui

| n’apprennent rien. On ne pourrait sans doute “ prononcer l’exclusion totale du roman — sur- « tout lorsqu'il est de bonne facture et qu'il

constitue une œuvre saine — mais le genre

… sérieux, le livre utile doit prédominer, si l’on } tient à former des hommes capables d'engager . avec courage et succès les batailles de vie, et

des femmes et des filles qui n’exigent point de leurs époux ou de leurs amants ces qualités surnaturelles dont le roman habille ordiuairement les héros qu’il met en cause.

En résumé, il faut à l’ouvrier comme à tout autre homme une nourriture intellectuelle qui laisse son âme calme et pure et qui n'y fasse naître que de généreux sentiments,

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