‹ Les bienheureuses Filles de la Charité d'Arras [microform]Chapitre 22 sur 58 · CHAPITRE y · texte numérisé non relu

CHAPITRE y

LA BETTXIBME PBISOU : LA. PHOVIDESCS.

120 Ventôse -^ 15 Germinal an II.

10 Mars — 4 Avril 1794.

Le inonastère de la Providence. — Il est affecté aux femmes diles. suspectes. — Parmi elles se trouve Madame Cartier, bienfaitrice de la Maison de' Charité. — Règlement barbare de la prison. — Rigueurs exercées contre les prisonniers. — La directrice Lemaire, sa. cruauté. — Industries des détenues pour tromper leur ennui. — Rôle joué par les sœurs. — Prétendue découverte de papiers contre^révolutionnaires à la Maison de Charité. — Dénonciation de Mùry. — Comparution des sœurs. — Interrogatoire. — Valeur juridique de l'accusation.

Le monastère des dames de la ProTideiice ou du Bon-Pasteur, fondé en i^oSipar M^' Gui de Sève de ' Roohefihouarty servait, i avant laïRévolutidn, ( de maison de corpection ou de refuge pour les femmes, et d'asile' pour les folles. Après la confiscation des biens • • eceiésiastiques, le Département du Pasde-Calais s'en empara. Le 3 frimaire an II (2 3 novembre 1793), le District d'Aî-ras en expulsa; les religieusesi qui refusaient le serment et cbangea le monastère en maison d'arrêt qu'il réserva aux. filles débauchées.

Pendant trois moiis la Providence ne reçut pas d'autres • hôtes. Mais le célèbre arrêté de Joseph Lebon sur-' les I prisons j qui distribuait les détenus par catégories, l'affecta .aux seules ! femmes arrêtées comm^ suspectes. L'ancienne Providence devint après la Révolution et resta petit séminaire d'Arras

jusqu'à l'application de la loi de séparation ; elle est aujourd'hui une caserne. L'Hôtel-Dieu, devenu aujourd'hui la maison principale des Religieuses de la Providence, situé à proximité « à portée de fusil », fut en même temps réservé aux hommes suspects. Les deux maisons d'arrêt ne se trouvèrent séparées que par les jardins, et des deux prisons on pouvait se voir et même se parler. Il est nécessaire d'insister sur cette proximité, à cause d'événements importants qui seront racontés plus loin et qui occupent une grande place dans les derniers moments de la sœur Fontaine, Disons, en attendant, quelles étaient les femmes réunies à la Providence comme suspectes.

D'après une interprétation de la loi un peu particulière au représentant Lebon, on arrêtait comme suspectes dans le territoire d'Arras, les femmes qui appartenaient à des familles nobles ou riches, celles dont les maris ou les proches parents, connus par leurs talents, ne pouvaient fournir des preuves suffisantes de civisme, celles encore qui avaient eu des relations avec les gens suspects. Dans celte manie furieuse d'arrestations en masse, on alla jusqu'à créer, selon la remarque très juste de l'historien de Joseph Lebon, une catégorie de détenus « comme suspects d'être suspects ». Ainsi, les femmes, dont les sœurs allaient partager la dure captivité, étaient les dames les plus honorables de la ville d'Arras et du Pas-de-Calais.

Il y avait des dames de la Charité, des amies des pauvres, des bienfaitrices des sœurs et de leurs œuvres. Il s'y trouvait en particulier Madame Cartier-Mathieu, épouse du chrétien généreux qui avait aidé les sœurs Fabre et Micheau à passer la

frontière. Nous devons dès à présent attirer l'attention sur cette amie dévouée des sœurs, que nous retrouverons dans des circonstances singulièrement émouvantes, au moment du départ des victimes pour Cambrai et pour la mort. Madame Cartier se vit alors l'objet d'une attention toute particulière de la sœur Fontaine, et reçut ses dernières communications et comme son testament. Dans la suite, fidèle à la mémoire des sœurs, elle se plut à relever et à perpétuer le souvenir de celles qui étaient à ses yeux des saintes et des martyres.

Enfermée à la Providence le 21 mars, tandis que son mari était conduit à l'Hôtel-Dieu , Madame Cartier, mère de cinq enfants, se vit, le 3 mai, amener à la prison ses quatre, filles dont l'aînée Sophie avait douze ans et Lucie, la plus jeune, six ans à peine. Son fils Désiré, enfant de sept ans, fut envoyé avec Monsieur Cartier à l'Hôtel- Dieu. Sa troisième fille, Célénie, alors âgée de neuf ans, témoin et victime, dans un âge si tendre, des rigueurs de la prison, s'unit plus tard en mariage à M. Béreux et devint mère d'une famille bénie, qui a conservé des traditions et des documents précieux sur les relations de Madame Cartier et de la sœur Fontaine. Nous avons recueilli ces traditions et nous les citerons dans la mesure où nous avons pu les contrôler et les confirmer par des documents ou par d'autres preuves. Revenons à la Providence.

Les dames prisonnières se trouvèrent réunies au nombre de cinq cents, dans une maison où pouvaient à peine tenir trois cents personnes. Toutes allaient bientôt être réduites k une condition lamentable.

118 ; AERAS.

Non -601116111 de les priver .-de la liberté ,i-Lebon les soumit à<un régime .des .plus sévères. Le 6 germinal (a6i mars), il approuva .et:.fit appliquer, un nouveau règlement beaucoup .plus rigoureux que celui de .brumaire analysé i plus haut. Il mérite d'être connu, .car il. nous donne une idée exacte de la vie que. menèrent les sœursv pendant trois longues semaines :

« Art. 1°'^. — Une. nourriture. (Szwz^Ze et frugale sera. préjjarée dans chaque maison,' de> détention, elle sera la même pour tous.

« Art.: 2". — ir y aurai dans ciiaque chambre le nombre de lits qu'eUer pourra ;contenir.

a Art. 3^. Tousles détails relatifs a laMUOur-

riture seront réglés par le directeur ou le sous direeteur de chaque maison, ce, sous la ;surveillance de la munieipalité. Les directeurs ou sous-directeurs : seront tenus de rendre leurs comptes par écrit toutes les décades à la munieipalité, qui de>son côté sera tenu (sic) de rendre le même compte, par écrit et dans les mêmes délais, à l'Administration du Distriet qui fera expédier les mandats nécessaires, après avoir vérifié les comptes.

«Art. ^^. .— aucuns: comestibles de quelque , nature . qu'ils -. soient, ne pourront entrer dans ces maisons sous aucun prétexte, excepté ceux qui l'Aèrent destinés pour la nourriture des détenus.

« Art. 5^. — Les portes demeureront toujours ferîïïiées, pour ce, il y aura un portier par chaque luaison de détention.

« xA.rt. 6®. — - Les .clefs seront remises au direeteur ou auMSOusrdireeteur de chaque ■ maison de* détention, tous les jours à cinq heures du soir, etles

directeurs ou sous-direeteiirs îiue ; les reiHettront aux' portiers que < le matin h huit heures .

« Art. 7®. Lesi directeurs ou sous-directeurs

ne pourront laisser entrer- ni sortir des maisons de détention les «personnes attachées à ces maisons, comme barbiers, ni celles qui seront pour le service de rintériear, telles que celles qui seront pour préparer la nourriture, et les infirmiers, avant huit heures- du matin, ni après cinq heures du soir^

« Art. 8«. — ' Toutes les personnes qui sont détenues comme suspectes ou ci-devant nobles, étant au secret, il ne leur est point penmîs d'écrire, ni de recevoir de lettres } en' conséquence; aucune lettre ne pourra entrer dans ces maisons ni en sortir sous quelque prétexte que ce soit.

« Art. 9^. — Les directeurs ou sous-directeurs saisiront toutes les lettres écrites par des détenus, et les Jeront parvenir sur-le-champ à la municipalité.

«Art. io«. Les directeurs ou sous-rdirecteurs

ne laisseront entrer i dans les maisons à i détention, que les citoyens chargés d'ordres par les. représentants du peuple dans les départements ou près les arméesj ou parle Comité de Salut public, ou par celui de Sûreté générale, ou ceux munis d'arrêté en due forme des autorités constituées, civiles, criaiinelles et militaires .

« Art. 11^. Les officiers municipaux chargées

de la police des prisons, maisons • d'arrest et de détention pourront, ainsi que les citoyens dont il est parlé dans l'article ci-dessus, entrer à toutes heures et même la nuit dans les maisons de détendon.

« Art. ï2®. — Chaque fois que les fonctionnaires

publics ou autres personnes reprises dans les deux articles ci-dessus, entreront dans les maisons de détention avant huit heures du matin et après cinq heures du soir ou de l'après-midi, les directeurs ou sous-directeurs seront tenus d'en instruire par écrit le Conseil général de la Commune.

« Art. i3*. — Il sera pris par la municipalité des mesures pour rendre moins facile l'entrée .des prisons et maisons d'arrest, et pour que les lettres n'y entrent et n'en sortent qu'après avoir été ouvertes.

« Art. i4^^ — Les condamnés à la déportation, les déportés par la loi, tels que prêtres réfractaires, ne peuvent communiquer avec personne, il leur est défendu d'écrire ou de recevoir des lettres. Toutes celles qui leur seront adressées et qu'ils écriront seront interceptées et portées sur-le-champ à la municipalité, pour y être ouvertes et pour, par ladite municipalité, faire arrêter de suite comme suspects, ceux qui correspondent avec ces ennemis irréconciliables de la Révolution.

« Art. 1 5«. — Les officiers municipaux chargés de la police des prisons, des maisons de détention et d'arrest, les directeurs ou sous-directeurs des maisons de détention, concierges ou geôliers des maisons d'arrest, cexïx. ans prisons qui n'exécuteront point àla lettre les dispositions de cet arrêté, chacun en ce qui le concerne, seront regardés comme cherchant à laisser évader les détenus ou prisonniers , ils seront en conséquence considérés comme complices de monstres qui conspirent contre la patrie et comme tels livrés au tribunal révolutionnaire.

« Art. i6^. — L'exécution pleine et entière de ce

règlement est confiée au civisme, au zèle et à la surveillance du Conseil général de la Commune d'Arras et aux agens nationaux près cette Commune.

« Art. 17". — Le Conseil général et les agens nationaux sont chargés de dénoncer au District ceux qui, chargés de la police des maisons de détention, d'arrest et des prisons, laisseront par faiblesse, négligence ou autrement, violer le présent arrêté, afin de les livrer de suite, comme il est dit dans Varticle i5, au tribunal révolutionnaire.

ce Art. 18*. — Le présent règlement sera de suite envoyé au représentant du peuple Joseph le Bon, pour avoir son approbation, en lui donnant connaissance qu'il ne concerne en aucune manière les maisons de réclusion jusqu'à ce qu'il en soit autrement ordonné. »

Ainsi l'article premier veut que la nourriture, simple et frugale, préparée dans la prison, soit la même pour tous ; l'article quatrième défend d'introduire dans les maisons de détention « aucuns comestibles, de quelque nature qu'ils soient et sous aucun prétexte ». De telles dispositions donnent à des geôliers sans cœur, toute facilité de torturer des femmes et des enfants élevés avec délicatesse, car l'expression nourriture simple et frugale, est très vague et un ennemi peut l'interpréter d'une manière bien odieuse ! Nous verrons qu'il en fut ainsi à la Providence.

Avec le nouveau règlement, l'isolement des détenus comme suspects est complet : aucune visite ne peut être reçue, aucune lettre, même insignifiante, ne peut être écrite, aucun signe de vie ne peut être donné. Or les membres d'une

• 'même 'famiUe .sont -enfermés .. .dans des prisons différentes : quel tourment; pour ^ tous !

L'ancien r^le ment; était, plus ou moins appliqué, celui-ci porte des peines terribles contre les directeurs, (Surveillants,. :geôliers, qui seraient surpris en . défaut. Gomment obtenir .le moindre adoucissement! A la Providence, ce n'était p; s -chose facile, pour les pauvres. La prison était .gouvernée par deux créatures .de Lebon , insensibles . .au malheur et incapables de la moindre pitié. ia directrice,. une veuve Lemaire, avait étéairée d'uoie petite boutique delà i\ue SaintrAubert. «rElle avitit sacrifiéibeaucoup, d'après Lebon, à JaBévolu lion, elle- s'était exposée personneUémenlipourla bonne cause i), et on l'avait choisie pour ces .motifs. La -50us-direGtricer était Ujne Catherine Allard, jfiUe du concierge de l'Hôtel-Dieu, qu'on avait i trouvée dans une cave, où elle faisait le commerce de pommes et de peaux de lapins. Xa .direction .de ces deux âmes basses et vénales, les dures privations physiques, multipliées à dessein, les souffrances morales augmentées : par l'éloignement de Ja famille, par l'incertîtiude de l'avenir et par la pensée du sang qui coulait à flots au dehors, toutes ces. circonstances peuvent nous donner une idée -assez exacteldela vie de prison à ,îa Providence , d'Arras pendant la Terreur : les sœurs la partagèrent pendant vingt-six jours. "

« La vie de prison était dure,' disait; plus tard Madame Cartier à ses.enfants; onme nous, donnait que du pain noir et mon estomac .ne ponvait le supporter » . Pour .faire entrer la moindre provision, il fallait avant tout . acheter le consentement des gardiennes,- celui-rci «se vendait assez facilement,

mais' toutes les détenues n'avaientpas les moyens de tenter un semblable marehéy et la directriee qui, Lien payée, eonsentait • à ne rien ' voir et à tout iajsser passer, devenait à eertains jours tout à fait intraitable. Un exemple typique de sa méchante humeur nous a été conservé' dans le eurieux procèsverbal d'une -séance tenue, le 12. germinal an II (i*"" avril 1794) î par le Conseil g-énéral de la Commune, en vue de faire exécuter à la lettre l'article premier du règlement. Le District avait ordonné, le I®"" germinal, d'étabJir à la Providence des chaudières avec tout le matériel nécessaire pour préparer la ■ nourriture des détenus. Quelques jours après, le président Lefetz, croyant probablement l'installation terminée, "défendit l'introduction des eomeslibles dans la prison. Rien cependant n'était prêt, les chaudières n'étaient pas montées, les ustensiles secondaires n'avaient pas été apportés, aucun aliment ne pouvait être préparé à l'intérieur. Soit crainte, soit caprice, soil espérance de mieux rançonner autour d'elle, la veuve Lemaire, d'ordinaire si peu scrupuleuse, se prit d'un beau zèle pour l'exécution des ordres reçus et, le 11 germinal au matin, elle refusa de laisser entrer le lait que les mères demandaient pour leurs enfants, et que réclamait l'état des malades; à midi, elle repoussa de même le dîner préparé au dehors et commandé précédemment avec son autorisation.

L'émoi fut grand dans la prison, parmi' les enfants et les femmes. Très heureusement, conduit par les exigences du service, peut-être aussi averti en secret, le commissaire EfFroy se présenta dans la soirée à la Providence; il reçut de toutes parts des plaintes trop fondées, constata le triste état des

choses et se hâta d'y remédier. Mais qu'attendre d'une directrice capable de tels excès !

« Sous les plus légers prétextes, elle faisait mettre les femmes dans des cachots infects et malsains. » Les jours d'exécution étaient pour elle des jours de fête, elle les annonçait en disant : « Aujourd'hui je crache du sang », et, quand les malheureuses victimes avaient quitté la prison, il lui arrivait, d'accord avec ses aides, de se jeter sur leurs provisions et de boire jusqu'à en perdre l'usage de la raison. Et attendait-elle toujours que les victimes eussent quitté la prison? Une enquête, faite après Thermidor, révéla qu'habituellement elle s'appropriait la moitié de ce qui était envoyé aux détenues, tant en comestibles qu'en effets et habillements.

La prison de la Providence fournit cinquante et une victimes à la Guillotine d'Arras et six à celle de Cambrai. L'huissier Tacquet fit d'abord les appels pour le tribunal révolutionnaire, puis ce fut la directrice de la prison : « Allons, çenez, dépêchez-vous, vous vous faites bien attendre », disait-elle après l'appel. Quand les détenues voulaient prendre quelque chose, « vous n'avez plus besoin de rien », leur criait-elle. Elle disait encore au sujet des condamnées : a plus il y a de monde dans le sac, plus nous rions » .

Parfois la citoyenne Lemaire se plaisait à créer des équivoques entre les détenues, pour jouir de leurs angoisses. Ainsi dans une même salle, se trouvait avec Madame Mathieu, épouse Cartier, dont nous avons déjà parlé, une autre Dame Mathieu, épouse Deliège. Celle-ci eut le malheur d'attirer davantage l'attention et la haine des complices de Lebon, fut citée au tribunal révolutionnaire, et

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condamnée à mort. La Directrice dut l'appeler sur l'ordre de l'accusateur public. Elle cria sans préciser : « Citoyenne Mathieu ! » Madame Cartier-Mathieu, plus rapprochée, croit que son heure est venue d'aller à la mort. La vue de ses pauvres enfants fondant en larmes, lui brise le cœur ; elle les serre entre ses bras, les confie à ses compagnes de captivité atterrées, prend ses dernières dispositions et se prépare à partir. Alors seulement la geôlière sans cœur, qui a joui à son aise du spectacle cruel de la désolation maternelle, dît tranquillement : « Citoyenne Mathieu, dame Deliège ».

Une telle plaisanterie vis-à-vis d'une mère, caractérise bien la gardienne des prisons de la Terreur, sous Joseph Lebon et ses pareils !

D'autres fois se promenant dans la cour, quand toutes les détenues s'y trouvaient réunies, elle indiquait par manière de plaisanterie celles qui seraient exécutées !

Quand des nouvelles leur arrivaient des prisons où étaient enfermés leurs époux, leurs fils, leurs autres parents, les infortunées détenues de la Providence apprenaient, avec un douloureux serrement de cœur, que les privations, les souffrances et les dangers se retrouvaient les mêmes partout. Les prisonniers étaient souvent malheureux dans leurs démarches pour se procurer les choses les plus nécessaires, et leur embarras fut quelquefois très grand. Plusieurs ne purent en particulier se procurer l'étoffe nécessaire pour entretenir ou remplacer des vêtements usés.

Le fils de. Madame Cartier, le jeune Désiré, âgé de sept ans, enfermé à l'Hôtel-Dieu avec son père, expérimenta dans des circonstances tragiques

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