CHAPITRE III
DÉPART POUR CAMBRAI. RELAI. LA SŒUR FONTAINE ANNONCE UNE SECONDE FOIS LA FIN DE LA PERSÉ- CUTION.
Le premier relai. — Rencontre de deux convois. — La sœur Fontaine console un groupe de dames, et leur promet la vie saujve. — Habile manœuvre d'un prisonnier, Roussel- Capron. — Les dames échappent à la mort.
Jean Payen sortit enfin de l'Hôtel-Dieu « chargé de chaînes » ; il monta avec les sœurs dans la voiture, et, à une heure du matin, l'ordre du départ fut donné. Les chevaux: lancés au grand trot, suivant les. instructions pressantes: de Gaubrière, arrivèrent très vite au relai de Vis ou de Marquion, peutrêtre ai celui de Tilloy-les-MofiQaines^ où se trouvait encore le convoi régulier, parti le premier de la prison des Baudets.
Les conducteurs- et les gendarmes^ entrés selon leur habitude dans le cabaret de la route, s'étaient attardés à boire et; à deviser. Au dehors, parmi les infortunés destinés > à la mort, étaient M™^ Nicolas, imprinieur à Arras> M'^' de Goâson de Barlin, Roussel-Capron de Humbercamps, dont les noms se retrouveront tout à l'heure.
La désolation de tous était grande. Ils connaissaient la rapidité et l'injustice des jugements prononcés à Cambrai, ils se voyaient personnellement désignés à l'accusateur public et se sentaient déjà condamnés, sans espoir, aune mort certaine. Les dames surtout, mères et épouses arrachées à leurs eafants et à leurs maris, étaient accablées par la séparation, l'isolement et la pensée des traitements inhumains qu'elles pouvaient subir. La sœur Fontaine s'approcha du groupe où elle reconnaissait une dame de la Charité, probablement M""* Nicolas, soutien de ses œuvres et bienfaitrice des pauvres. Elle compatit aux maux de chacune, s'efforça de relever les courages abattus, supplia de ne pas désespérer; puis, continue le manuscrit qui relate ces faits, elle éleva la voix et dit avec l'accent d'une simplicité douce et persuasive : « Mesdames, Dieu aura pitié de cous, ne vous désolez pas, vous aurez la vie sauve. Nous allons vous précéder au tribunal et nous serons les dernier.es victimes. »
Et elle parlait ainsi avec une grande conviction i Les dames découragées n'osaient pas et, semblet-il, ne pouvaient pas ajouter foi à une prédiction si précise et si consolante. Elles recevaient avec reconnaissance ces paroles, comme l'exhortation d'une âme bonne, pleine de compassion pour leurs maux et désireuse de les adoucir, mais elles n'allaient pas plus loin. Humainement parlant, en effet, les choses ne pouvaient se passer comme l'annonçait la bonne supérieure. Le convoi où se trouvaient les dames, parti d'ArraS et arrivé au relai avant celui des sœurs, devait le précéder à Cambrai, et Joseph Lebon déférait-il des prisonniers à son tribunal pour les faire languir dans les prisons?
Les traditions de la Maison de Charité approuvées par l'historien Paris rattachent à cet incident le don d'un second chapelet. La sœur Fontaine, voyant l'abattement des dames et leur étonnement devant les promesses de salut qui leur étaient faites, offrit à l'une d'elles, comme pour la convaincre davantage, un souvenir semblable à celui qu'elle avait donné à M™* Cartier. Ce second chapelet a été conservé également dans la famille Béreux,
Les voitures ne tardèrent pas à se remettre en marche et s'avancèrent à peu de distance l'une de l'autre sur la route de Cambrai. Bientôt celle des dames subit une grave avarie. Une roue brisée, par l'habile manœuvre d'un prisonnier Roussel-^ Capron, empêcha d'aller plus avant. La voiture des sœurs prit les devants, et les dames surprises commencèrent à se demander si les paroles de consolation qu'elles hésitaient à recevoir tout a l'heure, n'étaient pas inspirées par l'esprit de prophétie.
Plusieurs documents, dont deux très précis, confirment cette tradition importante. Le premier est une Pétition adressée à la Convention par une dame Vicogne, dont le mari, imprimeur, avait été pour-» suivi par jalousie de métier, dépouillé de ses biens et mis à mort à la suite d'un jugement inique. A la chute de Lebon, cette dame vengea la mémoire de son mari et demanda à la Convention la restitution des biens confisqués. Dans son exposé, elle nous apprend qu'une de ses amies, M™^ veuve Nicolas, imprimeur à Arras, jetée en prison par jalousie également, sur l'ordre de l'imprimeur Darthé, fut « envoyée par Joseph Lebon au tribunal de Cambray, la veille de sa suppression, et que sans
un accident heureux y arrivé sur la route, elle était sacrifiée »i Le tribunal de Cambrai fut pratiquement supprimé le 9 messidor, mardi 27 juin, le lendemain de la condamnation et de l'exéeution des sœurs; « l'accident heureux » eut- donc lieu le 8 messidor et retarda jusqu'après le 9, l'arrivée des victimes dans lès prisons de Cambrai. Cette remarque importante concorde de tous points avec notre tradition et la confirme pleinement. M™* Nicolas attribuait son salut à l'accident de voiture et;au retard qui en fut la conséquence ; ce sentiment serait inexplicable et dénué de tout fondement, s'il se rapportait k un événement postérieur au 8 messidor et étranger à l'incident des sœurs ^
Le second document cité par Parisi précise davantage j donne le jour du départ de M'"* Nicolas et empêche de se méprendre sur le moment de la rencontre des deux convoisi L'historien de Joseph Lebon a consulté un registre de la prison des Baudets, d'après lequel M™® Nicolas fut dirigée sur Cambrai, le 'j messidor^ dimanche 25 juin. Cette indication cadre parfaitement avec la tradition rapportée tout à l'heure et avec Tasser lion de la pétition Vicogne sur la dame Nicolas et' sur l'accident heureux qui lui sauva la vie;
Mais il y a plus encore, et le registre aux écrous de la prison des Anglaises à Cambrai, nous fournit les renseignements les plus; précieux sur le convoi de Madame Nicolas. Sans mentionner explicitement l'accident, il laisse supposer; quelque; événement extraordinaire et- indique les compagnons de route de l'infortunée veuve; or; des récits de famille remontant à deux de ces compagnons^ confirment clairement la partie essentielle de notre tra-
dition. Voici tout d'abord la liste de ces prisonniers^ qui furent écroués aux Anglaises le M messidor, jeudi 29 juin, deux jours après» la suppression » réelle du tribunal. A gauche des noms, en marge, se trouve indiquée la destination ultérieure de chaque détenu, à l'exception des deux premiers. Nous reproduisons exactement ces notes, parce qu'elles servent beaucoup à mettre en lumière le point étudié :
« Antoine-François Fontaine, ex-curé de Brimeux.
« Jean Baptiste Fontaine, greffier dudit Brimeux.
La veuve (de) Gosson, de Barlin.
La veuve Nicolas, imprimeur à Arras.
Pierre-Philippe Duquesnoy, ex-député.
La femme Huart-Hubert, de Cambrai.
« Conduite à Arras le^ ïZtherTriidor. i
« Transférés à Arras le 4 fructidor.
« Partie le 5 fructidor f par ordre du Comité} de surveillance. [
<c Transférés à Arras.
« Transférés en leur District le 9 fructidor par ordre du Comité de surçeillance.
« Antoine-Joseph Briez^ marchand à Arras.
« Genevièvre ( de Gennevières), veuve de Baulaincourt, comte de Maries (Beaulencourt) .
« DelZebarre, ex -curé de Camblain.
« Kir Patrick, anglais.
« Roussel-Capron, de Humbercamps ».
m CAMBRAI.
Vient ensuite cette remarque importante :
« Amenés par le citoyen André Patte Brigadier, un gendarme et un détachement de chasseurs à cheçal du i3' régiment, par l'ordre de l'accusateur public près le tribunal révolutionnaire d'Arras i'° section, séante à Cambrai ».
En parcourant les feuillets du registre, il est facile de constater que les convois n'étaient pas habituellement escortés par de semblables détachements de cavalerie. Pourquoi ce luxe de précautionis et ce déploiement de forces extraordinaires? N'est-on pas en droit de supposer qu'il s'était passé quelque chose d'anormal?
Cette supposition se change en certitude, devant les explications que donnèrent les prisonniers. Les descendants de Madame de Gosson et de Rousgel-Capron conservent encore aujourd'hui, après plus d'un siècle écoulé, le souvenir d'un « heureux accident », survenu en chemin au fameux convoi, et lui attribuent également le salut de leurs parents envoyés à l'échafaud; ils nous font même connaître l'auteur et la nature de l'accident.
Monsieur Tierny, ancien élève de l'école des Chartes, arrière-petit-fils de Roussel-Capron, a bien voulu nous communiquer les détails suivants, puisés dans les traditions de sa famille. Roussel, nous a-t-il écrit, fut dirigé avec d'autres condamnés sur Cambrai. A un relai, trompant la surveillance des gardiens occupés à boire, il parvint à défaire le chapeau d'une roue. La voiture se remit en route, mais la roue ne tarda pas à tomber, et force fut de remettre le départ à plus tard. « Cet accident occasionna un retard qui fut le salut des prisonniers ».
L'accident heureux, dont il est parlé ici, est le même que celui de la Dame Nicolas et de la tradition des sœurs, il arriva dans la nuit du 8 messidor avant la condamnation et l'exécution des quatre Filles de la Charité, la veille de la suppression du tribunal. Tous ces document se complètent, se confirment et nous donnent la suite naturelle des événements jusqu'au 1 1 messidor.
Quant au convoi du 7 messidor, mis par l'accident dans l'impossibilité de continuer sa route, il rentra à Arras dans la journée du 8, pour en repartir trois jours plus tard. Lés agents chargés des prisonniers crurent en effet plus pratique et trouvèrent beaucoup plus avantageux de revenir sur leurs pas. Trois jours après ils repartirent, peutêtre avec un plus grand nombre de prisonniers, mais cette fois sous la garde d'un détachement de chasseurs à cheval. Le nouveau départ d' Arras, le 1 1 messidor, est signalé à cinq endroits différents dans le registre d'écrous de la prison des Baudets. Les prisonniers arri\èrent ce jour-là sans encombre. C'était trop tard, pour qu'ils fussent traduits au tribunal et condamnés à mort. Selon la promesse des sœurs, ils étaient tous sauvés.