ARRIVÉE A CAMBRAI. —: PREMIÈRES IMPRESSIONS
blicaine, 8 messidor, 26 juin i 1794. A cette heure déjà avancée de la matinée, le marché devenait plus animé, l'affluence était considérable, les faubourgs surtout se trouvaient largement représentés, aussi ]a mémoire de ces événements est-elle vivante, aujourd'hui encore, dans les environs de Cambrai.. Dès ce moment la foule semontra sympathique, elle voyait lés sœurs prier avec ferveur et, de bouche en bouche, on se répétait que la plus âgéeprononçait des paroles de consolation et d'espérance. L'impression de cette première apparition fut très grande, elle devait augmenter encore et devenir assez forte pour traverser sans faiblir tout le dix-neuvième siècle.
La charrette fut dirigée sur la maison d'arrêt du tribunal, située rue de la Force, tout près de l'Hôtel de Ville. C'est aujourd'hui la seule maison d arrêt de la ville et la rue s'appelle « de la Prison ». Elle renfermait quatre-vingt-quinze détenus, dans un local qui peut à peine en tenir quarante. L'accusateur public Caubrière s'y trouvait, pour régler les exécutions delà journée. Le geôlier n'attendait pas les nouvelles venues : mécontent, il prétexta 1er trop-plein de la prison, et, tout en les inscrivant sur son registre, fit des difficultés pour les recevoir. Caubrière ne chercha pas à les lui imposer; son plan était tout arrêté : la voiture dut se remettre en marche et prendre le chemin de l'ancien Collège ou Séminaire. C'est là que le tribunal révolutionnaire tenait ses séances, et où lui-même allait se rendre incessamment. La cause des Filles de la Charité devait passer avant toutes les autres et ne souffrir aucun retard.
Pendant les pourparlers et la distribution des-
ordres donnés par l'accusateur public, la nouvelle se répandit très vite dans la prison que des sœurs d'Arras venaient d'arriver et qu'elles étaient conduites directement au tribunal et à l'échafaud. Les détenus se pressèrent curieux et anxieux aux fenêtres, ils voulaient voir les sœurs, les saluer de la main, leur montrer de la sympathie. Des femmes surtout leuï* disaient avec larmes : a Demain ce sera notre tour ». La sœur Fontaine, pleine de confiance ea Dieu, répondit au salut de ces malheureux. Elle voulut sécher leurs larmes, relever leur courage, rendre à tous l'espérance qu'ils avaient perdue. Fixant sur eux un regard plein de compassion et d'amour, elle leur redit les paroles réconfortantes adressées déjà au peuple : « Ne vous désolez pas, vous ne mourrez points nous set^ons les dernières victimes ».
La charrette partit lentement pour le Séminaire et le tribunal. Toujours entourée, elle traversa la Grande Place, cette fois dans toute sa longueur, passa de nouveau devant la guillotine et la mare de sang, et longea les rangées de marchands et d'acheteurs venus pour le marché. L'impression produite quelques instants auparavant à l'arrivée du convoi, n'était pas calmée, la nouvelle apparition des sœurs l'augmenta. Celles-ci, toujours dans l'attitude calme et confiante de la prière, répétaient avec beaucoup d'assurance leurs paroles de tranquillité et de paix prochaines; chacun les commentait; les esprits s'en montraient frappés et intrigués, d'autant que le projet de Caubvière ne faisait de doute pour personne. L'accusateur public n'envoyait-il pas ses victimes au Séminaire et au tribunal pour faire prononcer immédiatement leur