CHAPITRE IX
Traditions d'Arras et de Cambrai. — Documents écrits.
Nous venons dé dire que parmi les circonstances extraordinaires de la mort des sœurs, la prophétie tient une grande place et semble avoir attiré plus particulièrement l'attention des contemporains. Il ne sera pas inutile d'en faire ressortir les principales preuves et d'en bien préciser l'objet. Cette prophétie nous est attestée aujourd'hui par deux traditions bien distinctes, conservées l'une à Arras l'autre à Cambrai, et par plusieurs ouvrages et documents imprimés ou manuscrits.
La tradition d'Arras n'a jamait été interrompue chez les Filles de la Charité ni dans les familles Béreux, Paris, Delignières, Meynieux. Elle remonte pour ces quatre, familles à M™° Cartier et à ses enfants, qui avaient entendu les paroles prophétiques de la bouche même de la soeur Fontaine et en avaient éprouvé la vérité. Pour les Filles de la Charité, elle se rattache en partie k la même dame, — car les relations entre la Maison de Charité d'Arras et la famille Cartier furent toujours très intimes, — en partie aux autres compagnes de captivité des sœurs
LES BrEKHEDREUSES FILLES. 13
et aux dames qui sur la route de Cambrai, avaient reçu une promesse formelle de retour prochain au sein de leurs familles. Les sœurs Fabre et Micheau, en efîet, vécurent longtemps avec ces prisonnières de la Révolution et recueillirent auprès d'elles des souvenirs et des détails qui complètent très heureusement ceux de M""^ Cartier. Les Archives des Filles de la Charité à Paris en possèdent des preuves authentiques dans les lettres écrites par la digne sœur Duprat, sixième supérieure de la Maison de Charité depuis la sœur Fontaine, et par la sœur Douriez son assistante.
La tradition de Cambrai se présente dans des conditions encore plus favorables. Aussi aflSrmative et aussi précise que celle d'Arras, elle conserve plus de détails, et se maintient très vivante dans plus de cinquante familles et dans les deux Maisons des Filles de la Charité. Quant à ses sources, elle remonte aux prisonniers derniers compagnons des sœurs, à la foule sympathique qui accompagna la charrette fatale dans les rues, pénétra au tribunal révolutionnaire, assista tout émue à la toilette des condamnées, aux derniers préparatifs, à l'exécution; enfin elle remonte surtout, au peuple tranquille et paisible que les affaires avaient attiré sur la Grande Place, ou que des exigences barbares obligeaient à se tenir sur le seuil des portes, pendant les exécutions. Ce peuple vit malgré lui couler, le sang innocent, il resta vivement frappé de la vertu angélique des victimes, remarqua leur ferveur dans la prière, écouta avec étonnement leur prédiction consolante et se hâta de redire partout ce qu'il avait vu et entendu. Or, de tous les souvenirs, le plus précis et le mieux conservé, c'est la prophétie
ou l'assurance donnée plusieurs fois par les sœurs, qu'après elles il n'y aurait plus d'autres victimes : ce point se dégage de tous les récits et domine tous les autres détails.
La même remarque s'impose pour les ouvrages et documents imprimés ou manuscrits. Ce que font principalement ressortir dans leurs Mémoires, Souvenirs, Essais, Notices, Martyrologes, etc.,Flandrin, Coquelet, Guillon, Leroy et Dinaux, Thénard, Gosselet, Lécluselle, Destombes et les autres, dont nous avons eu déjà occasion de parler, c'est la prière et l'attitude calme et résignée des victimes, paais surtout c'est la prophétie ou l'annonce d'événements qu'aucune prévision humaii^e ne pouvait faire deviner, et qui se déroulèrent effectivement quelques jours après.
On saisit même chez quelques-uns de ces écrivains, une préoccupation et une hésitation qui donnent plus de poids à leur témoignage. L'extraordinaire de la prophétie et l'impossibilité de consulter les pièces officielles qui fixent sans conteste le jour de l'exécution, portèrent quelques auteurs à se demander si les souvenirs ne manquaient pas de précision et si le peuple de Cambrai ne confondait pas messidor et thermidor. On sait que le mois . de thermidor amena la réaction qui fit cesser la Terreur à Paris et en France. De là, à faire coïncider la prédiction, dont tout le monde parlait, avec la chute de Robespierre, il n'y avait qu'un pas, et plusieurs documents écrits reculèrent d'un mois la mort des sœurs et la transportèrent, sans la moindre remarque, au 8 thermidor : la prophétie devenait en apparence plus facile à expliquer.
C'est que ces auteurs ne s'étaient pas suffîsam-
ment rendu compte de l'objet précis des paroles des sœurs et de leur prédiction. --
L'objet de la prophétie doit être en effet remarqué avec attention : il a trait aux événements de Cambrai et nullement à ceux d'Arras. Les sœurs se disaient les dernières victimes, de Cambrai seulement, ou envoyées à Cambrai ; la sceur Fontaine n'annonça la fin de la persécution qu'au moment de monter en voiture pour Cambrai. Juqu'à ce moment elle avait prié, encouragé ses sœurs et ses codétenues, souffert avec patience, mais elle n'avait rien annoncé ; après sa mort , les exécutions continuèrent à Arras comme par le passé, et plusieurs prisonniers des Baudets furent immolés sur la Place d'Arras jusqu'au 24 messidor. Mais le convoi des sœurs fut le dernier qui fournit des victimes à la guillotine de Cambrai; tous ceux qui furent envoyés après elles à Joseph Lebon, trouvèrent à Cambrai leur salut et recouvrèrent plus tard la liberté; le registre aux écrous de la prison des Anglaises est tout à fait explicite sur ce point; , enfin Madame Cartier et ses enfants , premières confidentes et, on peut l'ajouter, occasion de la prophétie, furent épargnées.
Après le départ d'Arras, les sœurs redirent plusieurs fois leurs paroles prophétiques, mais elles se trouvaient déjà : sur la route de Cambrai, dans les prisons de Cambrai, dans les rues, sur la Grande Place, sur la guillotine de Cambrai. C'es't quand elles appartiennent en quelque sorte à cette dernière ville, par l'effet de la haine et des réquisitions de l'accusateur public, qu'elles ne cessent d'annoncer la fin de la persécution ; elles profitent alors de toutes les circonstances, pour affirmer
somme une chose certaine qu'elles seront les dernières victimes, et à Cambrai aucune victime ne les suivît sur l'échàfaud. Le Registre oflBcîel des actes du tribunal, tenu par lé greffier Galand, ne porte après les sœurs que le lieutenant de dragons acquitté comme nous l'avons dit, malgré l'aveu de propos contre-révolutionnaires et aristocratiques.
^nsi, même en dehors de la réalisation, le moment et les autres circonstances de sa promesse solennelle, prouvent clairement que la sœur Fontaine parlait directement et immédiatement de Cambrai : Dieu lui avait fait une révélation pour le lieu seulement où elle et ses compagnes allaient répandre pour la Foi leur sang virginal.
Les communications entre Paris et le Pas-de- Calais ne permettaient-elles pas de .connaître à Arras, dès le 7 messidor, ce qui s'était passé à Paris la veille, au sein de la Convention, où une motion violente, motivée, de Guffroy, acharné depuis peu contre Joseph Lebon, avait été bien accueillie et renvoyée au Comité de Salut public ?
Disons d'abord, qu'un mois plus tard, les événements du 8 thermidor et la chute de Robespierre ne furent connus, à Cambrai, que trois jours après, le II thermidor. Nous le lisons dans la déposition, devant les Assises de la Somme, de Alexis Mion dit Dupré, directeur du spectable d' Arras ^.
I. « Le 28 floréal je fus mis en réquisition avec ma troupe par l'accusé (Lebon) pour le suivre à Cambrai... », p. 140.
« Le II thermidor, on reçut à Cambrai la nouvelle du danger où se trouvait Robespierre. Lebon pérora en sa faveur à la société populaire et y excita ses braves bougres (ce sont les termes impropres dont il se servait habituellemeiit) à marcher à son secours » p. i4i-i43.
Une journée pouvait suffire à un express pour se rendre de Paris à Arras, cela est très vrai, mais l'express serait-il allé directement à la prison des Baudets et aurait-il averti exclusivement les Filles de la Charité ? La nouvelle des événements n'arriva à Joseph Lebon que le 8 messidor après la mort de la sœur Fontaine et de ses trois compagnes. Celles-ci auraient-elles été prévenues avant le représentant du peuple ? Dans cette hypothèse tout à fait invraisemblable, pour ne pas dire absurde, comment les sœurs auraient-elles pu naturellement prédire la fin des exécutions sanglantes pour le 8 messidor, pas un jour avant pas un jour après? Joseph Lebon, bien que connaissant lui aussi les événements de Paris, le 8 messidor au soir, continua pendant quinze jours à faire fonctionner la guillotine à Arras, et pour Cambrai il avait l'intention de reprendre au plus tôt les exécutions sanglantes, le fait ne peut être nié. Pourquoi les sœurs jugeaient-elles autrement les événements?
La difficulté soulevée nous semble donc confirmer la prophétie et les grâces de choix accordées aux martyres.