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LES BIENHEUREUSES FILLE.S

tyre, comme toutes les grâces, est préparée de longue main et donnée, en quelque sorte, par degrés : les Etienne, les Laurent, comme les Agnès et les Cécile furent de grands saints, avant de faire éclater leurs vertus par Théroïcité de leur morr précieuse devant Dieu.

L'historien des victimes de la Révolution française doit interroger, dans la mesure du possible, le passé de ses héros; il y trouve souvent des faits d'ordre surnaturel qui dénotent, de bonne heure, des âmes prédestinées, dociles à une grâce de choix.

Il en est ainsi des quatre Filles de la Charité d'Arras ; que de fois dans leur altitude, dans leurs succès, comme dans leurs épreuves, apparaissent vivement la délicatesse, la force, l'efficacité de la grâce d'En-Haut, qui les prépare au grand honneur de donner leur sang pour la Foi !

Ecrire la vie de chacune d'elles, depuis son enfance jusqu'à la Révolution, montrer l'origine de sa Vocation, faire ressortir sa préparation éloignée au Martyre, serait plein d'intérêt, mais dans quelle mesure la chose est-elle possible ? Quand il s'agit des pauvres à soulager et d'un bien quelconque à faire, les Filles de Charité se dépensent sans calculer, mais elles ne cherchent pas à laisser des traces de leur action personnelle 7 chacune s'efface dans la Communauté et, pour passer inaperçue, attribue facilement à la collectivité la part de travaux et de

^succès qui lui revient en propre. De là, pour l'hisiferien avide de détails, des difficultés sans nombre,

'^sift-tout après plusieurs générations.

■-^ Dft côté des familles, les difficultés ne sont pas

■'ièbind^s. Après plus d'un siècle écoulé, on trouve

peu de choses sut les membres qui, de bonne beure ■et pour toujours, abandonnent le toit paternel; il n'y a plus de. lettres, plus de notes écrites, il ne reste guère, avec les traditions de familles, que les pièces officielles : aussi les lacunes sont-elles p-randes ! Pour rie rien laisser perdre, nous avons, sans grand résultat, hélas! fait des recherches minutieuses chez les Filles- de la Charité, dans les familles et aux différentes archives municipales.

Par ailleurs, nous connaissons la vie des Filles de la Charité, nous savons quelle formation elles reçoivent à leur maison mère, par quelles séries d'épreuves chacune passe avant d'être admise à l'honneur des saints vœux. Grâce à cette formation identique, qui connaît une Fille de la Charité les connaît toutes, du moins en ce qui regarde la vie commune, les exercices de piété, les rapports avec les pauvres, les enfants, les malades. Il nous sera dès lors facile de retracer, à peu de choses près et sans possibilité d'erreur, la vie religieuse de nos quatre bienheureuses.

Toute Fille de la Charité, avant d'être définitivement admise dans la Communauté, passe par une triple série d'épreuves : le Postulat, le Séminaire, Quatre années dans les œuvres. La sœur Fontaine les traversa avec une grande générosité.

Nous avons malheureusement peu de détails sur elle. Les descendants de sa famille ont depuis longtemps quitté le pays, et, pour étudier ses premières années, nous sommes contraints de nous en tenir à quelques pièces officielles très laconiques qui, en dehors de leur but bien déterminé, nous fournissent peu de renseignements.

Marie-Madeleine Fontaine, premier fruit du ma-

4 PREMIÈRES ANiNÉES DES ÛIARTYRES.

riage de Robert Fontaine et de Marie-Catherine Cercelot, naquit à Etrépagny, dans l'Eure, le 22 avril 1723. Elle fut baptisée le jour même de sa naissance, par le vicaire de la paroisse, l'abbé Cai-a, « assisté de Maître Caux, prêtre ». Son parrain se nommait Pierre Dubuisson, sa marraine Anne-Madeleine Cercelot.

Son père, cordonnier de profession, eut quatorze enfants, onze de Marie-Catherine Cercelot, sa première femme, et trois de Marie-Madeleine Canivet qu'il épousa, en secondes noces, le 8 avril

Marie-Catherine Cercelot vienait deDoudeauville, où elle avait toute sa famille. Après dix-neuf ans de mariage, à peine âgée de trente-sept ans, elle mourut, le 6 juin 1737, laissant un fils et deux filles, seuls survivants des onze enfants qui avaient rendu heureux son mariage : l'aînée, la future martyre, entrait dans sa seizième année, Marie-Catherine, sa sœur plus jeune, était née, le 10 juin 1729, et son frère, Jacques-Robert, avait été baptisé cinq ans plus tard, le 18 juin 1734 : il avait trois ans.

Marie-Madeleine Canivet, la seconde épouse, était originaire de Magny; elle ne vécut, dans le mariage, que trente et un mois, et mourut, le 3 novembre 1741? quelques jours après avoir mis au monde deux fillettes jumelles qui, comme des fleurs à peine écloses, vécurent seize et vingt-trois jours; son premier-né, ondoyé par le médecin, était mort en naissant, le 7 janvier 1740 : d'elle il ne resta aucun enfant. La première de ses deux filles jumelles eut pour marraine la bienheureuse, âgée alors de dix-huit ans; nous notons le fgit, parce que c'est dans l'acte de ce baptême i que. nous

rencontrons, pour la première fois, la signature de la martyre, signature que nous retrouvons quelques jours après, dans l'acte de décès de la seconde enfant morte, huit jours après sa sœur, le 28 octobre 1740-

L'écriture ferme et régulière prouve que la jeune fille n'a pas appris à lire et à écrire avec un maître d'emprunt, mais qu'elle a suivi une école bien tenue. Quelle fut cette école? Peut-être celle des sœurs d'Ernemont qui auraient pu arriver assez tôt à Étrépagny pour la recevoir et diriger ses premiers pas. D'a:près une chronique locale, elles auraient été appelées et fondées à Etrépagny, dès 1^29, quand la servante de Dieu n'avait encore que six ans. Nous lisons en efPet dans la « Notice sur Etrépagny recueillj par P. R. Lettée » :

« C'est à M™^ de Beyre qu'en conséquence des pieuses intentions de feu son mari et d'une donation de Geneviève, Thérèse et Anne, demoiselles Gvandin, du 20 janvier 1729, Etrépagny fut redevable de l'établissement de deux sœurs, dites d'Ernemont, tirées de ^ maison des hospitalières, et maîtresses d'écoles du faubourg Beauvoisine à Rouen, pour instruire gratuitement les jeunes filles, et médicdmenter les pauvres malades. L'objet de sa libéralité se voit dans l'acte de donation du 3 novembre i^SS. Il est de quatre cents livres de rentes foncières,» à prendre sur biens assis à Gamache. Ce bon exemple fit que, par le concours et la libéralité de plusieurs personnes, il s'est trouvé de quoi en avoir une troisième. »

A défaut des sœurs d'Ernemont, l'enfant pouvait fréquenter une école dirigée par les Filles de la Charité qui auraient eu ainsi l'honneurvde former,

elles-mêmes, celle qui devait un jour : faire Jbénir heur nom par les pauvres, obtenir la palme du Martyre et devenir piar sa Béatification uae des gloires de la Communauté.

Tout près d'Étrépagny, dans le village d'Hébécourt, deuj: Filles de la Charité se livraient avec bénédiction depuis 1689, aux œuvres fécondes de leur Vocation. Elles viâtaient les malades pour les « panser etmédicamenter », et en outre faisaient la classe aux Jeunes filles pauvres. Leurs ressources très modiques comprenaient cent seize livres quatre sols six deniers, sur différentes fondations, et cent quatre-vingt-douze livres, sur l'Hôtel de Ville de Paris. Cette somme devait fournir les médicaments des pauvres et suffire à l'entretien des sœurs. C'était peu, trop peu, comme moyen d'action auprès des malheureux, mais un dévouement sans exemple jusqu'alors, le bien fait aux . enfants et aux malades, la beauté des œuvres, la bénédiction de Dieu surtout, leur acquirent la sympathie générale, l'attachement de la population et une influence très grande dans le pays. On devait l'apprendre, un peu plus tard, à la suite d'un grave malentendu qui entraîna les conséquences les plus fâcheuses. La diminution des rentes porta en 1761 J a supérieure générale, sœur Lemaître, à demander qu'on augmentât la fondation de la maison. Sur le refus des intéressés, elle jugea la position intenable, décida de fermer la maison et rappela les sœurs. A cette nouvelle, grand fut l'émoi à Hébécourt. Le peuple, son curé en tête, s'en prit à la supérieure locale et, la soupçonnant injustement d'être la cause de la mesure prise à Paris, l'accusa « de fuir furtivement et d'emporter des titres ».

LA SOEUfi FOJJTAINE, 7

Le bailliage de Gisors, saisi de la cause, demanda des cautions que la pauvre Tille ne put fournir, et il la jeta indignement en prison. Elle y demeura un mois. A son tour la supérieure générale, mise au courant des faits, fut vivement émue et prit aussitôt fait et cause pour sa fille calomniée et indignement persécutée. Un long et coûteux procès s'ensuivit. Et quand, le 26 mars 1763, les sœurs eurent obtenu gain de cause, le peuple d'Hébécourt accorda ce qu'on lui demandait en 1761, augmenta la fondation de 1689 devenue însuiEsante, et garda les sœurs.

C'est chez elles que devait postuler lajeune sœur Fontaine. N'est-ce pas aussi dans leur maison, riche de la^ sainte pauvreté et de la confiance en Dieu, qu'elle fut attirée par la grâce, et connut sa Vocation? Question intéressante à laquelle l'absence de documents ne nous permet pas de répondre.

Quand la vénérable eut dix-huit ans, l'âge où une jeune fille songe à son avenir, elle avait vu, au milieu des larmes de la famille, treize cercueils emporter loin du toit paternel : onze frères et sœurs, morts à la fleur de l'âge, sa mère bienaimée, et enfin la seconde épouse de son père : une atmosphère de deuil empHssait la maison.

Vivement impressionnée par ces coups répétés d'une mort aveugle et inexorable, eut-elle, dès lors, la pensée et le désir d'un bonheur supérieur aux jouissances d'ici-bas ? C'est probable, mais elle comprit les devoirs que les circonstances lui imposaient au sein de la famille ; aussi, faisant passer ces devoirs sacrés avant toute autre considération, elle prit généreusement la direction de la maison paternelle et attendit patiemment que sa sœur Marie-

Catherine pût la remplacer utilement, et que son jeune frère, Jacques-Robert, fût en âge de travailler avec son père, et de se créer une position.

Dès qu'elle vit que sa présence et son concours n'étaient plus nécessaires, elle résolut de quitter le monde et de se consacrer à Dieu dans la famille de saint Vincent de Paul. Elle entrait dans sa vingtsixième année. Sans nul doute sa Vocation avait été étudiée et dirigée par les prêtres de la Mission qui, depuis 1688 ou 1694? donnaient tous les sept ans une mission à Etrépagny.

Des vingt-cinq premières années . d'une longue vie de soixante et onze ans, passée tout entière dans la pratique de la Charité, riche en bonnes œuvres et couronnée par le Martyre, c'«est tout ce que nous savons. Du baptême et de l'entrée dans le sein de l'Eglise, il faut passer, presque sans étape, à la Vocation religieuse et à l'entrée en Communauté.

La sœur Fontaine commença son Postulat à Hébécourt, dans les premiers mois de l'année 1748. Elle y étudia de près la vie de communauté :

avec ses croix, ses épreuves, ses exigences, mais aussi, et avant tout : avec son idéal surhumain de pureté angélique, de dévouement sans borne, d'union intime avec Dieu; elle comprit très vite les consolations' spirituelles et les moyens variés, efficaces de perfection chrétienne que cette vie de désintéressement fournit à toute âme de bonne volonté. Ame d'élite, éprise de perfection et capable de toutes les générosités, elle sentit dans l'essai du Postulat sa résolution se mûrir et sa Vocation se fortifier.

Le Postulat est une première épreuve, un essai

LA SŒUR FOiNTAINE. 9

qui précède immédiatement, et prépare le Sémimlnaire ou l'entrée dans la Communauté. Il a pour fin principale la. connaissance, du côté, plutôt extérieur, de la vie des sœurs, et de leurs occupations journalières. Toutes les maisons de la Communauté peuvent recevoir des postulantes; on les envoie de préférence dans les maisons les plus importantes où, sous l'énergique et prudente direction de la supérieure, elles peuvent rendre quelques services et s'initier plus promptement aux œuvres. Il va sans dire que cette première probation n'étant qu'un essai, ne les engage en rien. Elles ne reçoivent aucun titre ou appellation impliquant la vie religieuse, comme par exemple a ma sœur », elles ne quittent pas le monde d'une manière définitive, elles gardent même le costume séculier. Mais, vivant avec les sœurs, et assistant aux exercices de la Communauté, elles pratiquent les principales Règles, se familiarisent avec les vertus de l'état, voient de près les œuvres et doivent s'exercer aux travaux communs : soin des malades, visite des pauvres, éducation des enfants, etc., etc.; c'est ainsi qu'elles étudient la Communauté, prennent l'esprit de la Vocation, se familiarisent avec les pratiques, les œuvres, les obligations de la vie des sœurs. Le Postulat terminé, elles restent absolument libres ou de retourner dans leurs familles ou d'entrer au Séminaire et de faire un nouveau pas dans la voie du sacrifice et de la séparation des leurs.

Le Postulat, qu'a précédé une enquête rigoureuse sur l'honneur, l'éducation, la capacité, les antécédents, la santé de l'aspirante, est ordinairement de trois mois ; il fortifie les vocations véritables et écarte heureusement celles qui sont

indécises, superficielles ou de pur sentiment.

Celle de la sœur Fontaine était bonne entre toutes, aussi ce fut sans hésiter, que la jeune postulante prit bientôt congé de son père, de sa sœur et de son jeune frère, se dirigea sur Paris, et, le 9 juillet 1748, entra au Séminaire. La grâce qui prédestine les saints et les prépare aux grandes œuvres de Dieu, la porta à se donner tout entière à l'acquisition de l'esprit de saint Vincent de Paul, et des vertus fondamentales de l'Institut. A la base de tout, le saint Fondateur place la simplicité^ l'humilité, la charité; puis les intentions pures et droites, la fuite du péché et des maximes du monde; enfin l'attachement à l'état de grâce, la pratique des maximes de Jésus-Christ et la confiance absolue dans la divine Providence. Ce sont là les éléments essentiels de la vie spirituelle inculqués de bonne heure aux premières Filles de la Charité, et qui brillèrent d'un vif éclat dans la sœur Fontaine et dans ses trois compagnes, à Arras et au milieu des privations sans nombre des dures prisons de la Terreur. Les semences n'en furentelles pas jetées au Séminaire?

Le Séminaire est le noviciat des Filles de la Charité. Avant la Révolution il y en avait deux pour la France, un moins important dans la ville d'Eu et le principal à Paris, au faubourg Saint-Denis près de Saint-Lazare,

La jeune sœur demeure au Séminaire de huit à douze mois. Elle y est pleinement initiée à la vie plus parfaite qu'elle veut embrasser. Elle ne prend pas encore la cornette, mais elle quitte, aujourd'hui, ses habits séculiers ; elle ne s'engage par aucun vœu, par aucune promesse ; mais elle vit séparée du monde,

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et suit là Règle dans ses moindres prescriptions ; en tout elle se conduit comme les sœurs définitivement liées par les Vœux. Des exercices sagement distribués, des instructions particulières et fréquente?, Féloignement momentané, mais absolu, des œuvres extérieures elles-mêmes, tout concourt à donner à la sœur du Séminaire l'esprit intérieur ; n'est-ce pas la condition essentielle, si difficile à acquérir, de la perfection évangélique fin première de toute communauté et de tout ordre religieux?

Les sœurs se lèvent à quatre heures, et font la prière du matin et la méditation avant d'assister à la sainte Messe. Pendant la matinée, elles se tiennent « chacune à son emploi, et si elles travaillent ensemble », elles peuvent, dit la Règle, « s'entretenir de quelque chose de piété, d'une manière sérieuse et non par forme de récréation ».

A onze heures et demie, elles vont à l'examen particulier; à deux heures de l'après-midi, elles se réunissent pour la lecture spirituelle, que suit le grand silence ; à trois heures, toutes font l'acte d'adoration; à cinq heures et demie, elles se livrent à la méditation pendant une demi-heure. Entre ces exercices de piété, le travail est identique à celui du matin.

Une lecture spirituelle est faite pendant les repas de midi et du soir. Après dîner et après souper, — nous citons la Règle, — les sœurs « s'appliquent s'il est besoin chacune à son office. Elles travaillent ensemble à coudre ou « à filer », dit l'ancien texte, et peuvent s'entretenir, durant une heure, de quelque chose d'édification, par manière de récréation gaie et modeste, se souvenant d'élever souvent leur cœur à Dieu ».

A huit heures, avant la prière du soir, a lieu la lecture du sujet et la préparation de la médiiation pour le lendemain; c'est un exercice auquel la Règle tient beaucoup.

Parmi les pratiques le plus en honneur, dans la Compagnie, il faut mettre le chapelet, que les sœurs récitent tous les jours, et que saint Vincent, d'une expression heureuse, appelle le Bréviaire des Filles de la Chaj'ité. Entre chaque dizaine, elles font un acte de foi au mystère de la Conception Immaculée de Marie, dontla dévotion, toujours grandç, remonte chez elles à Mademoiselle Legras et à saint Vincent de Paul.

« Mes Sœurs, vous devez être soigneuses à bien réciter votre chapelet, car c'est là votre Bréviaire. Voyez-vous, les prêtres ainsi que les religieux ont le leur, et comme un prêtre est obligé à dire son Bréviaire, ainsi vous devez avoir grand soin de dire votre chapelet. Il faut de plus que comme les prêtres disent leur Bréviaire à l'intention de l'Eglise, vous disiez aussi votre chapelet à l'intention de la Compagnie, afin d'obtenir de Dieu qu'il la sanctifie, qu'il bénisse son travail et tout ce qu'elle fait pour le service du prochain. Les prêtres ne se chargent pas non plus d'aucune prière qui préjudicie à l'obligation de dire leur Bréviaire; comme eux encore, vous ne devez point faire d'autres prières qui vous ôtent le temps de dire votre chapelet. Les prêtres en disant leur Bréviaire, doivent avoir grande attention, dévotion,«t révérence; comme eux vous devez en avoir autant pour dire votre chapelet, afin d'obtenir de Dieu, par l'intercession de la sainte Vierge, les grâces dont la Compagnie a besoin pour lui être agréables. Voilà, mes Sœurs, la manière en laquelle

vous devez réciter cette prière si agréable à Dieu et à la sainte Vierge. Résolvez-vous donc aujourd'hui, conclut le Saint, à n'y pas manquer ».

En plus de ces règles, communes à toute la Communauté, les sœurs du Séminaire assistent tous les jours à deux instructions, où la doctrine chrétienne et le texte des saintes Règles leur sont expliqués. Chaque jour aussi, elles consacrent une heure à l'étude du catéchisme, et à la lecture d'ouvrages qui leur permettront d'enseigner les vérités delà Foi aux pauvres et aux enfants; la formation de l'intelligeuce tient, à bon droit, une grande place chez les Filles de la Charité.

Pour les dimanches et les fêtes, la Règle se plaît dans les détails. Les sœurs « garderont le même ordre qu'aux autres jours, à la réserve des choses suivantes : Elles emploieront le temps ci-dessus marqué pour le travail manuel, en des exercices spirituels, tels que sont l'usage des sacrements, l'assistance au service divin, au sermon, au catéchisme ou à des entretiens de piété, la lecture des livres de dévotion, désignés par le supérieur ou autres députés de sa part ; la pratique du catéchisme entre elles, pour se rendre capables d'instruire les pauvres, et les enfants des choses nécessaires au salut, et autres semblables exercices conformes à leur état ».

Entre autres recommandations pour le service, des pauvres, nous lisons : « Elles feront une attention toute particulière » de « préférer le service des pauvres à tout autre exercice soit corporel, soit spirituel; et ne faire point scrupule d'avancer ou difiérer tout pour cela, pourvu que ce soit la nécessité pressante des malades, et non pas la paresse

ou la dissipation extérieure, qui les porte à en user de la sorte ». Mieux, que les pages les plus éloquentes, ces quelques mots font comprendre à la Fille de la Charité la nature d'un exercice de piété dans la vie active, et l'excellence du service des pauvres, première raison d'être de la Communauté.

« La fin principale pour laquelle Dieu a appelé et assemblé les Filles de la Charité est pour honorer Notre-Seigneur Jésus-Christ, comme la source et le modèle de toute charité, le servant corporellement et spirituellement en la personne des pauvres, soit malades, soit enfants, soit prisonniers ou autres, qui, par honte, n'osent faire paraître leur nécessité. C'est pourquoi, afin qu'elles puissent dignement correspondre à une si sainte vocation, et imiter un exemplaire si parfait, elles doivent tâcher de vivre saintement et travailler avec grand soin à leur propre perfection, joignant les exercices intérieurs de la vie spirituelle aux emplois extérieurs de la Charité chrétienne envers les pauvres ».

Une fin si surnaturelle demande une perfection peu commune. Aussi saint Vincent, dès le début de la Règle, dit-il dans une page célèbre et souvent citée, rhéroïcité qui doit caractériser la Fille de la Charité, qui n'est pas et ne peut pas être une religieuse, mais qui se voit appelée à pratiquer, au milieu du siècle, les plus pures vertus du cloître :

« Elles se rappelleront, — nous citons le texte luimême, — qu'encore qu'elles- ne soient pas dans une religion, cet état n'étant pas convenable aux emplois de leur vocation, néanmoins, comme elles sont beaucoup plus exposées au dehors que les religieuses, n'ayant, ordinairement pour monastère

que les maisons des malades, pour cellule qu'une chambre de louage; pour chapelle, l'église de la paroisse; pour cloître, les rues de la ville ou les salles des hôpitaux; pour clôture, l'obéissance; pour grille, la crainte de Dieu et pour voile la sainte modestie; elles sont obligées, par cette con sidération, de mener une vie aussi vertueuse que si elles étaient professes dans un ordre religieux, et de se comporter dans tous les lieux où elles se trouvent parmi le monde, avec autant de récollection , de pureté de cœur et de corps , de détachement des créatures et d'édification, que de vraies religieuses dans la retraite propre à leur monastère ».

Après ce tableau sublime el plus générique, saint Vincent entre dans le détail : « La première chose que les sœurs tâcheront d'observer inviolablement, sera de faire plus d'estime du salut de leur âme que de toutes les choses de la terre, et de n'épargner rien pour se maintenir toujours dans l'état de grâce, fuyant pour cela le péché mortel plus que le démon et que la mort, et faisant leur possible, avec l'aide de Dieu, pour n'en point commettre de véniel, de propos délibéré ». Le saint Fon^ dateur insiste sur la nécessité de « s'appliquer soigneusement à l'acquisition des vertus chrétiennes ». li veut que les sœurs fassent « tous leurs exercices, tant spirituels que corporels, en esprit d'humilité, de simplicité et de charité », trois vertus qu'il regarde « comme les trois facultés de l'âme » de leur Compagnie, et comme l'expression la plus pure de « l'esprit » qui doit toutes les animer. Il leur recommande d avoir « en horreur les maximes du monde, et d'embrasser celles de Jésus-Christ, entre autres celles

qui récommandent la mortification, tant intérieure qu'extérieure, le mépris de soi-même et des choses de la terre... ». « Elles n'auront point, d'attache, dit-il, à aucune chose créée, particulièrement aux lieux, aux emplois ou aux personnes, non pas même à leurs parents ni à leurs confesseurs; et elles seront toujours prêtes à quitter tout, quand l'obéissance le leur ordonnera, se représentant que Notre-Seigneur dit que nous ne sommes pas dignes de lui, si nous ne quittons : père, mère, frères et sœurs, et si nous ne renonçons à nous-mêmes et à toutes les choses de ce monde pour le suivre ».

Avec une telle perfection de doctrine, le Fondateur ne peut-il pas demander l'héroïsme dans l'accomplissement de la vertu ? Il le fait hardiment en proposant toujours pour modèle le Maître par excellence, Notre-Seigneur Jésus-Christ. Les sœurs « souffriront, de bon cœur^et pour l'amour de Dieu, les incommodités, les contradictions, les moqueries, les calomnies et autres mortifications qui leur pourront arriver, même pour avoir bien fait, se. ressouvenant que Notre-Seigneurj qui était très innocent, en a bien souffert de plus grandes pour nous, priant même pour ceux qui le , crucifiaient ; et que tout cela n'est qu'une partie de la Croix quil veut quelles portent après lui sur la terre, pour mériter d'être un jour avec lui dans le Ciel ».

Saint Vincent veut cet héroïsme dans la confiance comme dans les autres vertus. « Elles auront une grande confiance en la Providence divine, s'y abandonnant entièrement, comme un enfant à sa nourrice ». Cette confiance ne les trompera jamais : « elles se persuaderont que pourvu que de leur côté elles tâchent d'êti'e fidèles à leur vocation et à

l'observance de leurs Régulés, Dieu les tiendra toujours en sa protection, et les assistera de tout ce qui leur sera nécessaire, tant pour le corps que pour l'âme ». Quant à la mesure de la confiance et à la limite de l'intervention de Dieu, saint Vincent lestraduitpar une expression énergique, comme il sait en trouver souv(fnt : Dieu les assistera « lors même qu'elles penseront que tout va être perdu ». Dès qu'elle eut pris le saint habit, la sœur Fontaine fut envoyée à « l'Hôpital Saint-Roch et Sainte- Marie de la ville de Rebais » en Brie, fondé treize ans auparavant. Saint Vincent de Paul lui-même a voulu que la Fille de la Charité terminât sa préparation aux saints vœux dans les œuvres. La jeune sœur charg-ée d'un office, parfois très absorbant, n'est pas abandonnée à elle-même. La Règle et les supérieurs prennent d'elle un soiii vigilant. Pendant quatre ans encore, elle doit vivre de l'esprit du Séminaire, continuer l'étude de sa Vocation, acquérir les vertus dont les œuvres lui font sentir davantage la nécessité. La supérieure la reçoit plus souvent que les autres sœurs, lui apprend les usages particuliers de la maison, le caractère propre de ses œuvres, les meilleurs moyens de prévenir ou d'écarter les difficultés, elle l'encourage, si besoin est, et veille de près à sa formation. Ainsi dirigée et soutenue, la jeune sœur voit de loin venir l'époque des saints Vœux, pèse, à tous leurs points de vue, les obligations qu'elle veut assumer, et sait très bien qu'elle ne sera admise à s'engager réellement, qu'après avoir prouvé, par sa générosité et son esprit surnaturel, qu'elle est véritablement appelée de Dieu, et que sa résolution vient d'une volonté réfléchie, fortifiée par la grâce. • •

A sa quatrième année de vocation^ quand elle a donné à la Communauté toute satisfaction et toute garantie de persévérance, elle reçoit un catéchisme spécial où sont exposés avec précision les' avantages et les obligations des Vœux. La supérieure lui fait apprendre et lui explique ce catéchisme. Aussi, quand le jour heureax de ses premiers engagements est venu, elle sait ce qu'eÛe fait et ne s'engage qu'à bon escient.

Les saints Vœux, prononcés après cinq ans révolus de vocation, se font sans ^clat. Tout est simple, mais tout est rempli d'un sens profond dans la cérémonie. C'est à la sainte Messe, après l'élévation du calice, que la jeune sœur, placée à côté de sa supérieure, prononce à mi-voix la formule de son engagement. Cette formule, elle la répétera avec amour chaque année, le jour de l'Annonciation de la sainte Vierge.

Nos quatre martyres passèrent par ces difiFérentes étapes : Postulat, Séminaire, Premières années d'œuvres. Elles y apprirent à devenir des Filles de la Charité parfaites, et s'y, préparèrent, sans le savoir, aux actes de vertu les plus héroïques que Dieu, à de longs intervalles, demande à ses serviteurs et à ses servantes les plus fidèles.

La dernière période de probation dans les œuvres fut particulièrement instructive pour la sœur Fontaine et développa en elle une force d'âme singulière. A peine arrivée à Rebais, elle sut, sous le nom de sœur Gabrielle et en faisant la classe aux petites filles pauvres, gagner l'estime et l'affection de tous, mais l'Hôpital passait par une crise sans exemple, les sœurs chargées immédiatement des malades étaient soumises aux plus dures épreuves, au

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point que la question de leur rappel se posa plusieurs fois.

Occupée uniquement de ses enfants, la sœur Fontaine fut, pendant dix-sept ans, simple spectatrice de la lutte opiniâtre engagée entre deux parties égales de l'Administration de l'Hôtel- Dieu, et ce fut avec une grande tristesse, qu'ellevit plusieurs fois changer ses supérieures, et ses compagnes indignement calomniées. Enfin, mûre pour le commandement, elle prit en main la conduite de la maison, mit un heureux terme au long conflit existant, et, après deux ans de supériorité, fut envoyée à Arras, pour diriger pendant plus de vingt-cinq ans l'importante Maison de Charité fondée par saint Vincent de Paul et Mademoiselle Le Gras. Elle était restée à Rebais dix-neuf ans.

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