CHAPITRE II
LA SŒUR LANEL.
Sa famille. — Son postulat et son séminaire à Eu. — Placement provisoire à Senlis. — Séjour prolongé à Cambrai. — Placement à Arràs.
Sur les premières années d'enfance de la sœur Lanel, nous avons à peu près les mêmes détails que sur celles de la sœur Fontaine.
Elle naquit dans la petite ville d'Eu sur la paroisse Notre-Dame, le 2430Ût 1745, et reçut le lendemain au baptême les noms de Marie-Françoise- Pélag-ie. Sa mère s'appelaitMarie-Marguerite-Jeanne Hédin ; son père, Michel « Lasnel » , était « tailleur d'habits »; tous les deux profondément religieux donnaient à leur famille l'exemple des vertus chrétiennes. Ils eurent cinq enfants dont deux, Nicolas et Marie- Anne-Louise, moururent en bas âge.
Les affaires de la famille prospérèrent d'abord, comme il arrive facilement chez les ouvriers rangés et laborieux. Mais, de bonne heure, la maladie et la mort firent, dans ce foyer uni et heureux, des ravages irrépai'ables. Le 26 mai 1754, Marie-Marguerite Hédin, à peine âgée de quarante-quatre ans, mourut à l 'Hôtel-Dieu, laissant à son mari trois
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enfants en bas âge : l'aînée, la future martyre de Cambrai, avait à peine neuf ans, la seconde, Marie- Madeleine, arrivait à sa sixième année et le troisième, Adrien-Félix-Michel, allait commencer son septième mois. Ce fut le commencement des privations et des souffrances pour toute la famille.
Que faire? Marie-Françoise n'était-elle pas trop jeune pour remplacer sa mère, auprès de sa sœur et de son frère encore au berceau, et pour tenir convenablement la maison paternelle? Dès lors comment combler le vide immense fait par la mort dans le malheureux foyer? Michel Lanel, contraint de donner une autre mère à ses enfants, et voulant lui-même se livrer plus tranquillement au travail qui était son unique ressource, crut devoir se remarier. A cette occasion, il changea de domicile et alla s'établir sur Saint-Jacques, paroisse de sa seconde femme et aussi paroisse des Filles ;de la Charité. Ces événements allaient exercer une influence décisive sur l'avenir de Marie-Françoise. La jeune fille fréquenta l'école des sœurs, sans se distinguer des enfants de son âge, puis elle travailla dans sa famille et apprit ce qui est nécessaire à une femme pour tenir bien sa maison. A dix-huit ans, elle savait « lire, un peu écrire, filer, faire et tirer la dentelle ». Ces quelques mots résument pour nous toute son éducation. Ajoutons qu'elle avait une parente, peut-être une tante, Fille de la Charité qui sans doute la consola dans ses peines, lui fit entrevoir un bonheur plus durable que celui de la terre, et dut exercer une grande influence sur la résolution qu'elle prit, de bonne heure, de se donner à Dieu.
Que se passa-t-il dans son cœur sensible, meurtri
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par la mort de sa" mère, quand, ses facaltés sç dffii^ïoppant, elle se rendit conapte de la réalité des choses, et vit arriver daaas la famille deiix autres euÊants, deux demi-frères, qai absorbèrent l'aiFection de celle qui tenait la place de sa mère toujours pleurée?. Elle comprit qu'elle n'était pas nécessaire dans la maison paternelle, et que personne ne l'empèclierait départir et de se donner à Dieu. Aussi, à peine eiit>-elle atXïompK seS' dixhuit ains, qu'elle demanda à son père la permission d'entrer chez les sœurs de saint Vincent de Pawl. Depuis longtemps, elle sentait un attrait irrésistible pour la vie de cammunautéet, à l'école des épreuve?, elle s'était adraiirablement préparée à correspondre à l'action bienfaisante de la g?aee, Michel Lanel acquiesça au désir de son enfaiït, composa à celle fille aînée un. modeste trousseara et hd: remit ur.e modique somme d'argent; somme d'argent et troBsseaTi dénoten't urne famille d'honnéf es ouvriers vivant de leur travail et faisant face à leurs adirés. Pendant les deux premières périodes d'épreuve. Postulat et Séminau-e, la. jeune fille- m'eiat p«s à •quitter sa ville natale^ Les Filles de lia Chéerité dirigîeaient à Eu, depuis i685, une maiso® priascièrement établie, et centre d'œuvres prospères. Maa?ie- Louisie d'OrléaÈns, leur fondatrice, avait fait les choses grandement.. Daims sa libéralité,, elle avait pensé aux pauvres malades et aux pamvres petites filles de sa viMe d'Eu;, d©nt elle vo-iilait procurer le bien, mais aussi aux Filles delà Charité qui devaient être les iiSïstrmments de ses bieiafaitsv Aux malades, elle avait assuré les soins les plus délicats ; p®ur les petites filles pauvres, elle avait «ïénagé l'instruedioEV e£ Féduieatioi^, eni rscistm-axaakàaiJâ exprès-
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sèment de n^admiettre à la même école aucun garçon, de quelque bas âg-e qu'il fût; enfin, aux FiUes de la Charité, elle avait laissé les moyens de se recruter dans la ville d'Eu, et d'entretenir leurs œuvres dans la province et au delà. Elle avait voulu, à Eu même, un Séminaire dirigé dans l'esprit et dans les pratiques du Séminaire de la Maison principale à Paris. La maison était largement fondée pour six sœurs à l'habit et six sœurs du Séminaire. Le registre d'admission nous montre les vocations nombreuses et l'œuvre des sœurs solidement établie dans le pays.
La jeune Marie Laneî, qui avait fréquenté la maison comme jeune fille pour son éducation, y fit son Postulat dans les premiers mois de 1764, et y commença son Séminaire, le 10 avril de la même année.
Quels sentiments l'animèrent pendant ces mois de préparation et d'épreuve? A quelles œuvres, à quels offices l'appliqua-t-on? Il est impossible de le dire. Alors, comme aujourd'hui, les postulantes et les sœurs du Séminaire s'appliquaient à mener !a vie cachée, cherchant à oublier le monde pour attirer les regards de Dieu seul.
Au mois de décembre, après huit mois révolus de Séminaire, elle prit le saint habit et fut envoyée provisoirement, pour quelque travail extraordinaire, à Senlis. Les Filles de la Charité avaient dans cette ville deux maisons importantes, l'Hôpital des renfermés avec une Charité, et l'Hôtel-Dieu. Depuis 1729, l'Hôpital de la Charité comptait au moins dix sœurs, l'Hôtel-Dieu en avait quatre. Dans les deux maisons, des œuvres multiples demandaient un nombreux personnel j en ontre, les
contrats passés au xviii" siècle prévoyaient que, dans le cas où une sœur tombait malade, elle était soignée dans la maison, et la supérieure de Paris donnait une autre sœur. pour remplir son oflfice. On conçoit dès lors un certain roulement entre la Maison-Mère et les maisons les plus importantes. La sœur Lanel, envoyée dans des circonstances de ce genre, fut disponible au bout de deux mois.
Avant de la placer définitivement, la supérieure générale voulut lui donner la consolation de voir la Maison principale de Paris, et de puiser à leur source les traditions de la Compagnie. Les jeunes sœurs sorties du Séminaire d'Eu devaient désirer ardemment ce voyage et un séjour, même de peu de durée, dans les lieux sanctifiés par la présence et les vertus des Fondateurs saint Vincent de Paul et la vénérable Louise de Marillac. Dans la formation et dans la vie des sœursj tout ne rappelle-t-il pas les premiers Fondateurs? N'est-ce pas leur parole qu'on leur fait entendre, leurs conseils qu'on leur répète, leur esprit qu'on cherche à leur inculquer? La sœur Lanel jouit quelques jours de, cebonheur et ne tarda pas à être placée à Cambrai, où elle arriva en février 1^65 .
Les Filles de la Charité étaient à Cambrai depuis 1702. Fénelon, d'accord avec le Magistrat, les avait appelées pour leur confier les pauvres malades de sa ville épiscopale. Le dessein du grand Archevêque était de faire une fondation en leur faveur et d'assurer pleinement leur avenir. Mais les difficultés des temps et une mort prématurée l'empêchèrent de réaliser ses projets. Il ne régla rien d'une manière définitive. Jusqu'à sa mort, arrivée en 1710, les sœurs vécurent de provisoire. Elles
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habitaient une petite maison située dans la partie de la rue de Vaucelette dite aujourd'hui des Sœurs de Charité, tout près de l'ancien Grand-Séminaire, et occupée récemment encore par les Frères des Écoles chrétiennes. Leur zèle à visiter les malades et à leur donner les secours dont ils avaient besoin, leur valut de bonne heure l'appui de plusieurs notables habitants, du Magistrat, du clergé, etc. Pendant le séjour de la sœur Lanel, la maison se trouva dans un état de grande prospérité. Elle jouissait de rentes formées par les donations de» particuliers; le M.'igistrat lui donnait largement en nature et en espèces, le Chapitre et les Abbayes accordaient une subvention en argent, l'Archevêque fournissait annuellement 1200 livres pour les pauvres et S^S livres pour l'Usage personnel des sœurs.
La sœur Lanel termina à Cambrai sa dernière période de probation et y prononça les saints Vœux.. Elle eut le temps de connaître les^ pauvres de la ville et les personnes charitables qui distribuaient les aumônes par l'intermédiaire des sœurs. Peutêtre faut-il voir dans ce séjour prolongé une de» raisons qui permirent au peuple, en 1794» de reconnaître les Filles de la Charité sur la charrette fatale ; peut-être la gratitude envers la bienfaitrice des pauvres aida-t-elle à graver si profondément dans l'esprit de tous le souvenir de la prière, der la prophétie, de la mort glorieuse des dernières victimes de Joseph Lebon? Nous dirons comment, après plus d'un siècle, ce souvenir est resté vivant dans un grand nombre de familles cambrésiennes, bien que les sœurs soient montées sur l'échafaud deux heuresseulement après leur entrée dans la ville^
Après un séjour de plus de quatre ans à Cambrai, la sœur Lanel fut envoyée à" la Maison de Charité d'Arras où èlletrouvaj comme supérieure, la sœur Fontaine qu'elle ne devait jamais quitter.
Les détails trop rares sur les ptemières années ne permettent pas de bien distinguer la figure de la sœur Lanel, mais l'interrogatoire d'Arras nous montre en elle une âme droite, sensible, un peu timide. Elle a horreur^ non seulement du mensonge, mais dé la simple équivoque. Elle n'ose pas cacher la vérité même à des bourreaux. Ces bourreaux semblent, bien l'efiFrayer un peu, ils n'altèrent pas la candeur de son âme et ne peuvent en rien la faire dévier. Si la prudence de la terré semble lui être un peu étrangère, elle a admirablement compris celle du ciel, et vérifié les paroles du Maître : « Je te loue, ô Père, Seigneur du ciel et de la terre j de ce que! tu as caché ces choses aux sages et aux prudents, pour les révéler aiix .peiits ». i