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LES MOYENS MECANIQUES

En somme, il faut convenir que les outils qui servent au bijoutier, à part la précision résultant de perfectionnements successifs, n*ont pas été sensiblement modifiés depuis les temps anciens. On les voit représentés dans la gravure appelée V Atelier de maître Stephanus, puis reproduits au xviii'* siècle par les gravures de V Encyclopédie, toujours à peu près les mêmes. Cependant, depuis la seconde moitié du XIX' siècle, les moyens mécaniques tendent à prendre un grand développement. Sans essayer de les décrire tous, j*en puis distinguer quelques-uns.

Le premier est la matrice. On a vu que cet outil a été employé aux temps les plus reculés, qu'il est en quelque sorte né le même jour que Fart de la bijouterie, qu'il a été fait en pierre avant d'être fondu en airain ou gravé dans l'acier. Le musée de Saint-Pierre, à Lyon, conserve des matrices en serpentine qui ont servi à repousser des feuilles d'or. Mais les anciens étaient loin de soupçonner le degré de perfection qu'il pouvait acquérir et la somme des applications qu'on parviendrait à en faire. La simple coquille' estampée n'est plus maintenant qu'un jeu. La matrice donne à l'or plein ou creux mille formes, depuis celle d'un ornement en relief ou d'une figure humaine jusqu'à celle d'un chaton muni de ses griffes, jusqu'à celle de galeries, de bagues et de dessins innombrables. On se rappelle avoir vu dans le cours de ces études, et particulièrement à propos des coiffures troyennes, que les anciens se servaient de l'emporte-pièce; mais cet outil primitif, qui ne découpe déjà qu'imparfaitement les surfaces plates, est tout à fait insufifisant pour réparer les pièces estampées. Cest l'invention du découpoir moderne qui a permis de tirer parti de la matrice arrivée au degré de perfectionnement où nous venons de la voir. Cet outil dont le travail consiste à enlever, d'un seul coup, toutes les parties d'or qui ne doivent pas rester après la pièce estampée, n'avait même pas été pressenti par les anciens. Étant donnée une coquille, autrement dit une pièce estampée, ils en dégageaient le tour avec la cisaille; encofe avons-nous eu l'occasion de constater, à différentes reprises, que souvent ils le laissaient subsister en partie. Au

commencement de ce siècle, on employait encore le même procédé; puis, pour parfaire le travail, on dressait la coquille, par le frottement, sur une pierre grenue préparée pour cet usage. Quant aux ajours qui pouvaient faire partie du dessin, ils étaient repercés à la scie et souvent réparés à la lime. Ces opérations successives ne laissaient pas que de prendre beaucoup de temps et de produire un assez gros déchet.

Le découpoir fait tout cela d'un coup, et sans qu'il soit besoin d'y retoucher. Sa qualité, on le voit, réside dans son absolue précision. Je choisirai une forme simple pour expliquer sa structure et son fonctionnement, et je supposerai qu'il s'agit d'opérer sur la coquille, que vient de donner la matrice.

Le découpoir se compose de deux pièces principales, qui sont la tige-découpoir et le bloc. On commence par établir la tige. Pour ce faire, on prend un morceau long de cinq centimètres à peu près et on lui donne à la lime, dans le sens de sa longueur, la forme exacte fournie par le contour extérieur du motif estampé; les deux bouts devront être coupés à angle droit. Lorsque la tige-découpoir, parfaitement correcte et irréprochable dans toutes ses parties, est ainsi faite, on prend un bloc d'acier qu'on perce au centre perpendiculairement et dans toute son épaisseur, de manière à le traverser de part en part, et on ajuste la tige dans ce trou de façon qu'elle y passe à frottement très serré. Mais pour qu'elle ne puisse dévier pendant l'opération du découpage, on la fixe après une plaque de fer que quatre goujons maintiennent juste au-dessus du bloc d'acier percé. Ces goujons glissent eux-mêmes dans les trous correspondants pratiqués dans le bloc. Il est bien entendu que les parties essentielles du découpoir ont été trempées et polies avant son fonctionnement.

On pose ensuite tout cet appareil sous le balancier, et lorsqu'il est mis en place bien solidement, le balancier, dans son mouvement, enlève, à chaque coup, la tige-découpoir assez haut, pour qu'on puisse introduire, entre son extrémité inférieure et le trou du bloc qui lui fait face, la pièce estampée qu'il faut ébarber. Le relief de cette pièce est logé dans le trou du découpoir et la tige, en s'abaissant violemment, par le jeu du balancier, en détache tout le tour. A chaque coup, un estampé est poussé en avant et subit le même ébarbage qui se trouve si purement, si nettement fait qu'à peine un habile ouvrier pourrait-il, et dans un espace de temps relativement assez long, le faire aussi bien à la main.

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Le même principe, pour, la démonstrarion duquel j'ai choisi une figure simple, s'applique à toutes les formes indistinctement, quelque compliquées qu'elles soient.

On comprend quelle précision de lime ou de burin un tel outil demande à l'ouvrier pour l'établir, lorsque la forme en est compliquée, car il faut, Je le répète, que la tige soit égale et lisse d'un bout à l'autre, reproduisant ainsi le contour du dessin dans toutes les parties de sa longueur. Pour que le frottement soit parfait, la même forme doit être reproduite en creux, aussi lisse, aussi précise, dans toute l'épaisseur du bloc d'acier, de façon que, lorsque le balancier y fait descendre la tige, chacune des parties de l'une soit, dans toute la longueur et à quelque point du parcours que ce soit, en contact serré avec l'autre.

On découpe, par ce procédé, non seulement l'extérieur des pièces estampées, mais des chatons, des galeries, des corps de bague, enfin toutes choses dont on peut avoir besoin. On obtient, avec le même outil, des dessins repercés présentant de grandes quantités d'ajours, des contours compliqués et des détails infinis. Si Ton ajoute à ce nouveau moyen de fabrication d'autres inventions aussi récentes, comme les outils pour obtenir les boules creuses et les tubes sans assemblage et d'autres encore que je ne puis entreprendre de décrire, on comprendra quelle puissance la mécanique met de nos jours au service de la fabrication, et quelles transformations elle y peut amener. Ce mouvement a pour résultat de créer, en quelque sorte, une nouvelle industrie à côté de celle dont nous venons d'étudier l'histoire, et de la compléter en produisant à bon compte tout un ordre d'objets, pour les besoins spéciaux de l'exportation.

Il est à désirer que l'ancien mode de fabrication à la main continue de subsister à côté du nouveau. La comparaison que l'on peut faire de l'un avec l'autre semble, du reste, démontrer qu'ils pourront vivre tous les deux côte à côte. A l'un, la simplicité des moyens et la variété infinie dans les résultats; à l'autre, la complication de l'outillage et la similitude dans les produits. A celui-là, la clientèle des amateurs éclairés; à celui-ci, le monde entier des acheteurs à bon compte.

Pendant que les bijoux fins et originaux continueront d'être faits un à un, et avec un outillage simple, comme tout ce qui relève de l'art parce qu'ils ne peuvent être faits autrement, les parures de consommation courante seront, au contraire, établies en grand nombre

Si8 LES BIJOUX ANCIENS ET MODERNES.

cl*un seul coup, à l'aide d'un outillage puissant, coûteux et compliqué, et pour aider à leur diffusion, la loi française vient d'en autoriser la fabrication en or à bas titre.

Les procédés employés dans les arts sont généralement simples et ne varient pas. Tout Teffort est accompli par l'esprit et chaque œuvre exige un effort nouveau. Une statue, un tableau demandent de nos jours le même effort qu'ils exigeaient il y a deux mille ans; dans deux mille ans, il en sera encore de même. L'outillage de l'artiste est si réduit, qu'on pourrait presque dire qu'il est nul. Armé d'un crayon ou d'une plume et d'une feuille de papier, le poète, le compositeur, l'architecte, le peintre créent des chefs-d'œuvre. La simplicité de l'intermédiaire réduit certainement les obstacles qui s'élèvent entre la pensée et sa réalisation. Plus un travail demande d'éléments à l'esprit, moins il en demande à la matière.

A mesure, au contraire, que l'outillage prend de l'importance, il semble que la pensée doive faire des concessions proportionnelles. En effet, lorsqu'on crée un modèle destiné à être reproduit mécaniquement, c'est la possibilité mécanique qui devient la grande préoccupation. // ne faut dessiner que ce que peut exécuter la machine. Il y a un effort d'esprit, il est vrai ; mais, au point de vue de l'art, cet effort se fait à contresens, puisque l'esprit, au lieu de commander à la matière, en est réduit à lui obéir.

Il faut ajouter toutefois que cet effort, une fois accompli, suffit pour reproduire un modèle à des milliers d'exemplaires. Les machines étant indéfiniment perfectibles, les progrès qu'elles devront faire sont illimités; elles réaliseront la formule du produit exclusivement commercial. Déjà les perfectionnements incessants dont elles sont l'objet nous permettent de saluer l'avènement dans notre pays d'une industrie nouvelle.

Sans oublier celle dont je viens d'écrire l'histoire le mieux que j'ai pu, et dans l'espoir que ceci ne tuera pas cela, je lui souhaite aussi longue vie qu'à l'ancienne.

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