XIV PRÉFACE
vahit l'Europe ; un autre art se greffe sur l'art ancien renaissant, et le bijou, mêlant à Tor et à l'argent l'éclat des pierres précieuses et les brillantes harmonies de l'émail, resplendit dans les palais, dans les châteaux du moyen âge, comme sur les vêtements sacerdotaux dans les églises. Il n'est plus seulement un élément de coquetterie, il se purifie dans le service du culte. Les moines eux-mêmes s'emploient à lui donner du lustre, et l'art gothique, sorti des entrailles de Téglise, lui imprime son cachet. Si quelques bijoux, tels que le collier, tardent à revivre, en revanche on a les reliquaires qu'on se suspend sur la poitrine, comme celui qui a été trouvé dans le tombeau de Charlemagne et que le grand empereur porta pendant dix-sept ans. Les ornements dor et d argent abondent au moyen âge; tout le monde veut en avoir, et il suffît de lire les quelques inventaires qui subsistent de la fortune des rois et des grands personnages de ce temps pour voir quelle prodigalité, quel luxe on mettait dans la parure. En vain les ordonnances se succèdent pour mettre un frein à ce faste ruineux, pour essayer d'imposer à chacun selon rang, son titre, sa situation sociale, de ne se montrer en public qu'avec une quantité de bijoux déterminée. On se rit des ordonnances. Comme le fait remarquer le bon Montaigne : « Dire ainsi, qu'il n'y aura que les princes qui mangent du turbot, et qui puissent porter du velours et de la tresse d'or, et Tinterdire au peuple, qu'est-ce aultre chose que mettre en crédit ces choseslà, et faire croistre l'envie à chacun d'en user? » D'ailleurs, il y avait un motif sérieux pour que les bijoux alors devinssent indispensables à toutes les familles ; c'estque dans ces temps de troubles et de guerres continuelles, ils constituaient une partie facilement transportable du patrimoine et qu'il était aisé de soustraire au
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pillage. Qu'on fût roi ou simple gentilhomme, il était commode aussi, en un moment de gêne, d'emprunter aux juifs en donnant comme gage un collier ou une bague. Les bijoux deviennent une matière d'échange ; ils sont la garantie des fortunes mobilières, et c'est grâce à eux, en définitive, que les propriétaires fonciers, pouvant satisfaire à leurs caprices de luxe, laissant carrière à leurs fantaisies, donnent aux artistes du travail, alimentent l'industrie, développent le commerce.
Trois influences, trois écoles, à la fin du moyen âge, semblent s'être combinées pour arriver à donner à Tart du bijoutier le caractère particulier, Téclat, la richesse, la grâce suprême qu'on lui voit au moment de la Renaissance : l'école française, Técole flamande et Técole italienne. La première, avec son ornementation pleine et solide, inspirée des modèles de l'architecture, toute coquette et pimpante, sous une végétation légère de fleurs et de plantes, avait dès longtemps fait ses preuves. Les agrafes de manteaux, les fermillets, les enseignes que l'on portait au chapeau, rivalisaient, pour l'élégance de la forme comme pour la science du procédé, avec les œuvres antiques, tout en gardant un style national. Quoi de plus parfait que le fermillet de la collection de M. Adolphe de Rothschild, dont la monture circulaire, formée d'entrelacs de marguerites et de roses émaillées qu'animent des oiseaux, enveloppe une Annonciation en émail translucide sur or? Quoi de plus gracieux que ces bagues, ces bracelets, ces pent-à-col sur lesquels sont inscrites des légendes amoureuses et toutes les devises de la chevalerie? L'école flamande, elle, s'était développée d'autre manière, avait puisé à d'autres sources que l'école française; elle fit pénétrer
PREFACE
chez nous par la Bourgogne une bijouterie plus capricieuse, plus fine, qui accompagnait, par exemple, un fermail de chape, d'un enchevêtrement de clochetons, d'aiguilles, de crochets servant de cadre à une figurine ciselée. A Gand on ciselait, on niellait, on gravait aussi bien, sinon mieux qu'à Florence et à Venise; on émaillait comme à Limoges; on montait les perles comme à Paris. Quant à l'art italien, il était alors d'une sobriété tranquille qui étonne, imprégné des souvenirs antiques et pourtant resté fidèle au caractère de modestie de la religion chrétienne.
Ce fut de ce triple mélange . que sortit la bijouterie de la Renaissance. Ce qu'a été celle-ci, il n'y a pas de mot pour le dire. D'un goût moins véritablement pur et parfait peut-être que chez les Grecs, elle a connu toutes les ressources de l'art, s'est servie de tous les éléments précieux que donnent le métal et les pierres, a épuisé toutes les formes que peut inspirer l'imagination la plus libre, la plus capricieuse, la plus exercée et raffinée. Les beaux bijoux qui subsistent de cette époque ne sont pas bien nombreux, car ils étaient de trop grande valeur pour que, les jours de misère et de disette étant venus, le besoin d'argent ait pu faire respecter leur riche monture; mais il en reste assez, les dessins laissés par les artistes sont en quantité suffisante pour qu'on soit à même d'admirer la prodigieuse fantaisie de leur composition, leur ravissante allure, la merveilleuse ingéniosité avec laquelle ils offrent, dans l'harmonie de leurs proportions mignonnes, l'or, l'argent, Témail, les perles, les diamants, ce qu'il y a de plus somptueux et de plus éclatant au monde, tout cela confondu, amalgamé, vibrant dans la lumière et offrant comme un bouquet étincelant de choses sans prix, qui est une fête pour