PRÉFACE. XVII
le regard, un régal pour l'esprir. N'est-ce pas, au surplus, une nécessité pour cette société fastueuse, prodigue, enivrée d'art, que cette somptuosité de la parure? En Angleterre, en Allemagne, comme en Italie, on n'entend parler que de fêtes, que de costumes magnifiques. A la cour de France, les hommes font presque autant que les femmes parade de bijoux. François P*" distribue aux dames de sa cour ceux qu'il commande à Benvenuto Cellini. Bientôt Henri III, imitant les Médicis, donnera à ses courtisans la mode des pendants qu'il porte à ses oreilles royales, et elles sont rares, alors, les femmes pareilles à Elisabeth d'Angleterre, qui, parce qu'elle avait de belles mains, refusait de laisser faire son portrait avec des bagues à tous ses doigts. Jamais la coquetterie ne fut plus aiguisée, plus savante, plus éperdument affolée de convoitises qu'à cette époque, où Clément Marot, célébrant les irrésistibles séductions du diamant, écrivait :
Quand les petites vilotières (grîsettes) Trouvent quelque hardy amant Qui veuille mettre un dyamant Devant leurs yeux rîans et vers, Coac! elles tombent à Fenvers.
Et comment, en effet, rester insensible à ces bagues, à ces bracelets que Benvenuto savait ciseler avec tant de délicatesse, à toutes <t les petites gentillesses », pour parler comme Brantôme, que les Etienne Delaulne, les Androuet Du Cerceau, les René Boyvin, les Théodore de Bry, les CoUaert, les Floris, les Woeiriot composaient avec une si rare adresse? Les décrire
PREFACE
serait impossible, et l'on ne peut que regretter que la plupart de ces splendides joyaux aient été détruits. Ceux qu'a exécutés, par exemple, Benvenuto Cellini, et qui ont certainement exercé sur le goût des bijoutiers français une action prépondérante, ont presque tous disparu. Qu'est devenu le fameux fermoir qu'il fit pour le pape Clément VII, où l'on voyait un gros diamant de 36,ooo ducats, soutenu par de petits anges servant de piédestal à la figure de Dieu le père? Qu'est devenu Tanneau de Paul III, dans lequel était monté un diamant de 12,000 écus, présent de Charles-Quint? Et la bague, élégante offerte à Philippe II par la duchesse Éléoriore? Et le beau lis de dona Porzia Chigi? Et aussi les parures de Francesca Sforza? Où sont même les bijoux plus modestes qu'il fabriqua en grand nombre pour les seigneurs delà COMT y les chiapacuore^ ces ceintures faites pour les nouvelles mariées, qui devaient ce tenir sous clef » les cœurs des épousées ; et les innombrables anneaux d'acier incrustés d'or, à la façon romaine, qu'il ne vendait que 40 écus? Il ne reste à peu près plus rien de tout cela. Et cependant les œuvres de ce maître devaient être précieusement gardées dans les familles, puisque ses contemporains en parlent avec une admiration d'autant plus remarquable que, au moment où il travaillait, on se souvenait d'avoir vu le grand sculpteur Ghiberti de PoUaiuolo se livrer à la ciselure, Maso Finiguerra faire des nielles et Piero di Nino monter des filigranes incomparables, Michel-Ange, Jules Romain et tant d'autres illustres artistes, fournir des modèles de bijoux qui semblaient l'absolue perfection ! Mais c'est le sort fatal des riches joyaux d'être condamnés à la destruction : l'art qu'ils expriment, ne parvient pas à les sauver.