LA SCIENCE DES FORMES
La production est toujours conforme aux besoins de la consommation. Il ne sied pas à ceux qui achètent d'accuser ceux qui fabriquent de mal faire, si c'est le médiocre qui se vend le plus. L'état plus ou moins relevé de la production industrielle d'un pays est déterminé, non seulement par l'effort de ceux qui produisent, mais surtout par le choix qui est fait, au milieu des choses produites, par ceux qui les consomment, c est-à-dire par tout le monde.
Le goût public qui gouverne est donc le résultat d'une sorte de complicité tacite et générale, qu'il faut subir, bien qu'on en aie, mais dont il est permis de rechercher les causes.
APERÇU GÉNÉRAL. j
Or ces causes, ou tout au moins une de ces causes, et, je le crois bien, la principale, tient aux mœurs, aux coutumes, à l'habitat; elle tient, en un mot, à la différence du milieu dans lequel vit, non seulement l'artiste moderne par rapport à l'ancien, mais aussi tout le monde. Car il est bien essentiel d'admettre que l'artistç ne fait que traduire l'expression de Tépoque à laquelle il appartient, que s'il possède des facultés d'impressions plus vives, et. pour les rendre dans sa spécialité, des instruments plus parfaits ou plus précis que les autres hommes, les impressions éprouvées par lui et par les autres n'en sont pas moins analogues, ou, pour mieux dire, sont déterminées par les mêmes causes.
D'où il résulte qu'un artiste qui produit et qui a du succès ne fait que répondre aux besoins de son époque, qui reconnaît dans ses œuvres ce qu'elle éprouve ou ce qu'elle désire, sans être elle-même en possession du mode d'expression. Ce n'est pas là la théorie de l'art pour l'art, j'en conviens, et les termes que j'emploie ne seraient pas les mêmes s'il s'agissait d'œuvres d'une haute portée pouvant devancer leur temps et ne devant être comprises que plus tard. Mais je crois devoir rester dans mon sujet, et comme je ne suppose pas qu'il soit à redouter qu'on devance son siècle en faisant de la bijouterie; comme, dans le même ordre d'idées, il faut convenir que le consommateur et le producteur, ayant en quelque sorte les mêmes notions d'esthétique, les œuvres de l'un correspondent exactement aux besoins de l'autre, il en résulte que l'artiste industriel n'est absolument que l'agent d'expression de la civilisation à laquelle il appartient.
Ce point de départ étant acquis, il est facile de concevoir quelle action peut avoir sur cet agent le milieu dans lequel il se meut.
Les objets qui nous entourent ont sur notre esprit une influence énorme.
Étant donné que, dans les beaux-arts, les inventions ne se produisent qu'en vertu d'une action réflexe, c'est-à-dire que l'artiste n'invente que relativement, que ses facultés sont une sorte de miroir, disposé de façon que les objets s'y réfléchissent sous un jour particulier auquel son entendement est soumis, on conviendra que ladite réflexion ne peut se produire que conforme, au moins dans son origine, aux images dont elle est la répétition.
Et quelles images, je vous prie, viennent frapper le pauvre habitant des grandes villes, le pauvre Parisien*, si ce n'est celles d'une agi-
tation monotone et vulgaire dans sa forme, aussi insignifiante dans ses manifestations que continue et fébrile dans ses effets.
L'artisan, dans l'antiquité, aussi bien qu'aux époques intermédiaires, habitait de petites villes. Les plus grandes étaient petites par rapport au Paris d'à présent. La vie et son mouvement — telle qu'on la voit encore s'épancher sur les pas de porte, au milieu des rues, dans certaines bourgades d'Italie — était tout extérieure. Les arbres et les fleurs, avec tous les animaux qui en font leur demeure, y étaient mêlés aux habitations. L'homme était en communication constante avec la nature. La forme d'une herbe, la contexture d'une feuille, les masses de verdure, les oiseaux, les animaux domestiques, les bestiaux mêmes lui étaient familiers. La contemplation constante et inconsciente, pourrait-on ajouter, d'éléments naturels inscrivait au fond de son cerveau des images qui s'en emparaient et dont il subissait, même à son insu, l'impérieuse domination. Il en résultait que son esprit était hanté par les formes.
Supposons un même motif, une colombe à faire en or, par exemple (je dis une colombe comme je désignerais tout autre sujet), et voyons comment aurait procédé l'artisan italo-grec et comment s'y prendra l'ouvrier parisien pour reproduire son modèle.
Le bijoutier italo-grec dont nous nous représentons volontiers l'atelier placé près d'un jardin, entouré de constructions basses, au milieu desquelles circule en abondance l'air et la vie, a vu, chaque jour, et depuis son enfance, des colombes qui viennent se poser sur le bord de sa fenêtre, qui volent, se poursuivent dans les branches et s'ébattent sur le sol. Sans y penser, il en a appris la forme, les allures; il en connaît tous les traits caractéristiques. Il a, en quelque sorte, emmagasiné dans son esprit les mouvements de la colombe, au même titre, je le répète, que ceux de tous les objets agréables qui lui ont passé journellement devant les yeux.
Eh bien, lorsqu'il voudra faire, en or, une colombe, ce n'est pas lui qui ira la trouver, c'est elle qui viendra lui dire : « Fais-moi»,
La forme dont il sera hanté le sollicitera. La colombe se fera en quelque sorte d'elle-même, et elle se fera alors, comme elle aime à être faite, c'est-à-dire avec tout son esprit.
Mais notre pauvre bijoutier parisien, et je ne parle que de celui qui a quelque souci de son œuvre, enfoui dans les toitures de hautes constructions à six étages, qui lui cachent presque jusqu'à la vue du
ciel, quelles impressions perçoit-il ! On peut se dispenser de les décrire. Il n'est certes sollicité par rien de naturel, de poétique ou de gracieux. Il n'a, pour tout mobile, que la nécessité de vivre et de faire vivre les siens, et tous les matins il se demande, en se creusant le cerveau, ce qu'il pourrait bien créer de nouveau. Il cherche, il cherche, sans guide, sans préférences. L'idée lui vient de faire une colombe. C'est joli, une colombe; mais il n'en a jamais bien regardé. Alors il feuillette des gravures. Il rencontre ce qu'il lui faut. C'est mauvais, car c'est un autre, en quête comme lui de moyens d'existence, qui Ta dessinée de mémoire. Qu'importe ! Il s'en sert et la dénature encore en la reproduisant.
Ou bien il s'adresse à un modeleur. Si celui-ci est consciencieux, il cherche à voir une colombe une fois, deux fois peut-être, puis se met à l'ouvrage. Ouvrage qui ne sera que le souvenir incomplet d'une impression fugitive, qui aura quelque chose de la forme du modèle, mais auquel il manquera l'allure intime qu'on ne peut connaître en une ou deux séances. Le ciseleur viendra par-dessus, fera des plumes, et alors... il ne restera plus rien, plus rien que ce qu'on est convenu d'appeler du chic.
Et voilà comme on passe à côté de tout ce qu'il faut, sans s'en douter.
Puis vient le consommateur, dont l'éducation ambiante est la même que celle du fabricant. N'ayant, comme lui, qu'une vague notion de ce que peut être une colombe, il la reconnaît cependant, sans doute à ses plumes, surtout à ce que lui dit le vendeur, et, bien plus frappé par l'idée mignarde ou emblématique qu'éveille, en son esprit, le mot colombe, que par la forme du sujet qu'il ignore, il achète de confiance et s'en va bien heureux.
On pourrait, à ce propos, dire en parodiant un mot resté célèbre : Un peuple a toujours la bijouterie dont il est digne.
J'ai pris pour exemple un bijoutier italo-grec,- comme j'aurais, bien entendu, choisi un artiste flamand, français ou italien du moyen âge et de la Renaissance. Les conditions d'habitat étaient presque les mêmes pour les uns et les autres. Tous ces artistes vivaient entourés de leurs modèles, ou, pour m'exprimer plus exactement, pouvaient prendre leurs modèles dans ce qui les entourait.
Quand un sculpteur moderne veut représenter une belle image féminine, où va-t-il la chercher ? Il puise dans ses souvenirs nourris
des formes antiques et des idées de la Renaissance. Il ne sait ni comment la coiffer, ni comment rhabiller. Il prend un peu par-ci, un peu par-là, car, de bonne foi, il ne peut faire ce qu'il voit. Il ne peut lui mettre ni un chapeau, ni un bonnet, ni même une coiffure en brillants, cela semblerait ridicule.
Pourquoi ?
Il y a un chapitre à écrire sur ce Pourquoi.
Les Anciens la faisaient, cette gracieuse image, tels qu'ils la voyaient. Le public la reconnaissait et lui faisait bon accueil.
Le même procédé employé aujourd'hui exciterait un fou rire. L'artiste le sent bien. Il est, du reste, aussi éloigné de se conformer à cette méthode que le public de l'accepter. Que fait-il alors ?
Il cherche de petites inventions de fantaisie, une sorte de négligé de convention dans le dérangement de la chevelure, quelque chose qui ait l'air naïf et qui soit croustillant, rien enfin qui existe et qu'on ait vu nulle part. Ce travail s'accomplit avec peine, par une succession d'efforts du cerveau; il n'en sort rien de caractéristique, cela rappelle tout et ne ressemble à rien, et, quand la vogue en aura passé, s'imprégnera d'un certain ridicule vieillot et ne se rapportera à aucun souvenir, à aucune époque réelle, à aucun style, à aucun monde.
L'effort énorme que l'artiste moderne est contraint de faire lorsqu'il veut produire, effort qui consiste à s'isoler de tout ce qui l'entoure et à évoquer l'image d'objets qu'il ne voit jamais, les anciens ne le connaissaient pas. Ils produisaient en restant dans leur milieu et à l'aide de leur milieu.
La différence est grande entre l'un et l'autre, on en conviendra, car le milieu qui vient en aide à l'un crée, au contraire, des difficultés à l'autre. Ce dernier, séparé de la nature qui a été et reste la grande inspiratrice de toute œuvre originale, va voir les musées, s'il appartient à la race des travailleurs modestes qui croient encore avoir quelque chose à apprendre. Il- faut bien chercher son inspiration quelque part. Il en revient pour rééditer le centième exemplaire de sujets qui sans doute sont fort beaux, mais qui ne sont eux-mêmes que des interprétations. Comme les sources vives lui sont fermées, il puise dans l'eau dormante.
Il est facile d'apprécier combien d'éléments variés ont influencé successivement les inventeurs de bijoux. Ce travail offre d'autant plus d'intérêt que le mode d'ornementation adopté par chaque peuple nous
raconte en quelque sorte Thistoire des choses qui Tentouraient, des spectacles dont il jouissait, de toutes les manifestations ambiantes, souvent même de ses préoccupations et de ses croyances.
On trouvera dans la disposition du sol de la primitive Egypte la raison qui conduisit à faire du lotus la base principale de tout le système d'ornementation adopté par le peuple qui Thabitait. Les alluvions successives amenées par les débordements périodiques du Nil, qui ont exhaussé le sol de plus de cinq mètres en moyenne * et qui ont fini par acquérir par le tassement une grande résistance et une grande solidité, offrent encore assez de surfaces marécageuses pour que, d'après Tétat actuel, il soit facile de concevoir quel devait en être l'état primitif. Une grande partie de l'Egypte, tout le Delta, était alors un vaste marécage où les plantes aquatiques, et particulièrement le lotus, croissaient en abondance. La fleur en était belle, offrant un épanouissement rayonnant très propre à servir de thème à l'art décoratif. Les Égyptiens l'appliquèrent à tout.
L'amphore que, vers les x« et xii« siècles avant Jésus-Christ, nous voyons dans les bijoux assyriens, phéniciens et troyens, n'est-elle pas le souvenir visible d'un des plus grands bienfaits qui aient jamais réjoui l'humanité, l'invention du vin. On n'était pas alors très éloigné de l'heureux temps où la légende veut que la conquête des Indes ait été faite par une armée d'hommes et de femmes, portant au lieu d'armes des thyrses chargés de raisins et des tambours; on venait de faire un dieu du héros qui avait accompli cet exploit, on fit un bijou de l'amphore.
Les Grecs, imbus de leurs mythes polythéistes personnifiés dans leurs divinités aimables accompagnées de leurs attributs, reproduisent en or des bacchantes, des petits génies ailés qui ressemblent à des amours, des colombes, des masques de faunes, tout le bagage enfin de leur mythologie épicurienne.
Les Étrusques, auxquels il semble que les Asiatiques aient apporté l'art de la divination avec son cortège de sphinx, de chimères, de griffons, d'oiseaux à face humaine, d'hommes à queues de poisson, de lions et de panthères qui se dévorent, gardèrent ces terribles images jusqu'au jour où, cédant eux-mêmes à des idées plus riantes, ils
I. Le sol s^est élevé de cinq mètres à Thèbes, plus en descendant vers le sud, moins en remontant vers le nord, surtout dans le Delta, où la vallée s'élargit considérablement (Revue de Varchitecture et des travaux publics : La voûte égyptienne, par César Daly).
participèrent à l'expansion péninsulaire. Leurs typhons anguipèdes devinrent alors des tritons et des néréides; leurs panthères, au lieu de s'entre-dévorer, se mirent à mordre des raisins et s'attelèrent, par des guirlandes de fleurs, à des chars dorés remplis de bacchantes émues. Les amphores, les cornes d'abondance, les feuillages, les fruits, les créatures élégantes telles que le cygne et le paon, tout ce qui était gai, beau et aimable leur devint familier. Ils entrèrent dans la grande famille italo-grecque.
L'art, dans ces heureuses civilisations, courait les rues. Les statues, les bas-reliefs, les peintures, tout au dehors était une fête pour les yeux, tout était source d'inspiration. L'air, le soleil animant, échauffant aussi bien les cerveaux des artistes que les contours et les couleurs des modèles, il eût fallu être dépourvu de sens pour ne pas enfanter de jolies créations.
Au moyen âge, l'idée religieuse domine toutes les préoccupations. Animé par la foi, le penseur cherche à pénétrer le secret de la beauté des humbles. Le front penché vers la terre, il en scrute les innombrables manifestations, et, prenant une herbe des champs sur le bord du chemin, il la trouve belle dans sa simplicité et digne d'orner la maison de Dieu. Son génie s'en empare. Et la pauvre plante obscure, glorieusement découpée dans la pierre fouillée, grimpe le long des angles, gagne les voûtes, s'élance sur les flèches et monte jusqu'au ciel.
L'or imite la pierre ; il se courbe en ogives, se frise en chicorées, prend enfin tout le caractère du gothique, pour venir encadrer des adorations, des passions, des crucifixions , des mises au tombeau.
Puis viennent les maîtres du xv« siècle qui renouent la tradition interrompue. Les Italo-Grecs avaient transformé les créations terribles de la théogonie étrusque en images aimables et riantes, mais empreintes d'un certain sérieux originel. Ces maîtres en conservent plusieurs dont le beau caractère les a frappés; ils gardent le sphinx, le griffon, le satyre, la néréide, mais ils semblent prendre à tâche de ridiculiser les autres; ils leur déplument les ailes, leur allongent démesurément le cou, les font grimacer, tirer la langue. Ils les attachent à des, rinceaux ou à des volutes par des ceintures métalliques, espèces de carcans ornés de pierreries, qui les empêchent de saisir les grappes de fruits pendues devant eux. Ils en font des grotesques. Les plus terribles deviennent les plus ridicules; c'est la revanche du bon sens sur les terreurs de la superstition.
Toute Tantiquité réapparaît, travestie ou non; elle devient Pide'al poursuivi par les grands maîtres, qui s'en inspirent sans la copier et prend nom Renaissance.
Afin que rien ne leur manque, le faste de cette époque vient ajouter à ce régal de l'esprit le plaisir des yeux. Les cortèges brillants sillonnent les rues à toute occasion; ce ne sont qu'entrées de ville, pompes mythologiques, tournois, cavalcades, chasses, cérémonies de toute sorte en grand costume d'apparat. Les motifs religieux ne leur faisaient pas non plus défaut. A côté d'un pend-à-col sur lequel un seigneur du xvi® siècle chevauche avec une dame en croupe et un faucon chaperonné sur le poing, n'en voyons-nous pas un autre, au musée du Louvre, qui représente saint Michel terrassant le dragon.
Toujours l'artiste obéit à l'influence du milieu dans lequel il vit.
On connaît l'origine du système d'ornementation qu'on désigne par le nom de rouleaux ou de cuirs. Il était d'usage, au moyen âge, de dessiner et de peindre les cartouches d'armoiries sur des peaux de bête. Ces peaux, exposées au soleil et aux intempéries, se roulaient sur elles-mêmes. La contraction des parties isolées, comme le cou et les pattes, produisaient des effets variés et inattendus dont les artistes ne tardèrent pas à tirer parti. Ce fut le point de départ de tout un important système décoratif qui a pris une grande place et dont les maîtres de la Renaissance ne manquèrent pas de s'emparer plus tard.
Les lacs et les rubans, les lettres entrelacées, sans être des modèles pris dans la nature, exprimaient les idées de constance et d'attachement qui lurent pendant un temps très à la mode. Ils ont fourni des motifs innombrables et les idées galantes du xv!!!** siècle les firent marier aux guirlandes, aux couronnes, aux oiseaux emblématiques, aux trophées d'amour qui ornèrent les bergerades. C'est de la coquille, ou plutôt du coquillage mêlé aux cuirs étirés d'origine allemande, que découle l'invention du style appelé rocaille ou rococo.
Donc il semble indispensable, à un artiste qui veut créer, soit de vivre en communication directe et constante avec la nature et tout ce qu'elle produit de puissant, de grand, de gracieux ou d'aimable, soit d'être entouré de belles oeuvres, soit d'assister à de beaux spectacles, à de grandes pompes dont les élégances et les richesses pourront faire jaillir en son esprit l'inspiration, soit d'habiter un pays dont les croyances, les convictions ou les tendances traductibles en formes visibles et tangibles lui fourniront des éléments décoratifs.
lo LES BIJOUX ANCIENS ET MODERNES.
Il importe d'ajouter que cette éducation des choses ne peut rester le privilège des seuls artistes; elle doit être le partage de tous, aussi bien du consommateur que du producteur, sous peine de rester stérile dans ses effets.
Aucune de ces conditions, qui sont toutes celles dont nous venons d'apprécier la puissance génératrice, ne semble réalisable aujourd'hui. Mais je ne crois pas à l'amoindrissement des facultés de la race humaine. Presque inappréciables pour nous, les développements, les transformations se continuent à travers le temps et préparent lentement les éclosions réservées pour l'avenir.