JULES JANIN
Le fashionable habitant de la rue de Tournon, — citoyen honoraire de Saint-Étienne-en-Forez; « Saint-Étienne, la ville engloutie dans une vallée profonde et triste ; Saint-Étienne , la ville aux sept collines, comme Rome, jetée dans le fond des montagnes, sans verdure et sans ombrage, son Saint-
Étienne, à lui; le sien . »
Jules Janin naquit donc à Saint- Étienne.
Toutefois on ne rapporte rien de bien extraordinaire touchant son enfance, dit un historien, sinon cependant qu’il étonnait tous ceux qui l'approchaient par l’émission de très-jolis coq-à-l’âne au-dessus de son âge.
Il ne pouvait ouvrir la bouche
— dans Saint-Étienne — sans lancer un bon mot dans la circulation ; - — les concetti l’étranglaient,
— il suait l’esprit par tous les
pores, de telle sorte que son père n’hésila pas à lui dire un jour :
« Jules, tu es mon fils . »
— Qui vous l’a dit, mon père?
— J’ai pour le croire la parole de ta mère.
Jules ne trouva rien à objecter à cela.
Cette scène étrange se passait le 19 juin 1796, sous le directoire...
et sous une charmille.
Jules n’est donc plus d’un certain âge, mais il est d’un âge certain. — 58 ans !
Onze lustres complets surchargés de trois ans.
Il a l’âge que Boileau lui a donné.
Après cet entretien paternel, M. Janin, qui voyait poindre dans son fils l’étoffe d’un génie à trentesix carats, l’envoya à Paris et le fit placer en plein collège Louis-le- Grand, parmi l’élite de cette jeunesse studieuse. Il l’étreignit en
pleurant et lui dit : Jules, si je lis bien dans l’avenir, tu ne peux te dispenser de remporter là-bas quelque prix d’honneur au grand concours. Puis l’embrassant sur toutes les joues, il donna au futur collégien un trousseau bien léger, le mit au roulage accéléré et lui dit adieu. Il écrivit en soupirant et à la craie sur la tunique de Jules, ce mot : fragile!
Jules Janin partit tout pensif, tout triste de dire aussi vite adieu à ses jolis ilôts du Rhône.
Comme Gil-Blas, il commença sa vie littéraire sur la grande roule.
Il raconta naïvement son premier voyage, dans un charmant recueil intitulé : Rognures d’esprit. Le
même roulage contenait un grognard, Chauvin, zébré de blessures, de rubans et d’une vieille redingote à brandebourgs, rentrant dans ses foyers, après vingt ans d'absence, qui lui chantait des refrains de Béranger et déclamait quelques lambeaux des Messéniennes de Casimir Delavigne.
Ce vieux toqué ne se doutait pas qu’un jour donné le jeune lycéen passerait ces deux grands noms au crible de son esprit, au laminoir de son acerbe critique.
Laissons étudier et grossir ce bon Jules qui, malgré les prévisions de son père, ne remportera pas le plus petit prix d’honneur au grand concours.
Jetons un voile sur sa vie de collège, sur les épanchements de son humeur maligne envers ses professeurs et régents qu’il abreuva de caricatures, de brocards et d’épigrammes. Petit lionceau deviendra lion.
Janin termine ses études en présence de la pauvreté, n’ayant pour toute aide qu’une vieille grand’rnère de quatre-vingts ans. Oh ! se disait-il, c’est tomber de bien haut !
avoir rêvé toute sa vie grande fortune et grandes dames, et nobles amours et succès de gloire , puis tomber dans la rue au bras d’une octogénaire! Sortir de ces palais enchantés de l’imagination, pour aller dans les rues du vieux quar-
tier latin, lisant un à un tous les écriteaux d’une maison pour trouver une chambre au cinquième étage! Oh! cela était décourageant pour un jeune homme tout frais sorti des odes d’Horace et des
poëmes de Virgile . Et chacun
de se dire : Comme il va apprendre à aimer et à chérir son prochain, dans le nid misérable que sa pauvreté a choisi ! ! !
11 fait scs premiers essais littéraires au journal le Figaro , et invente pour ses besoins personnels le verbe erreinier.
Toujours laupe à l'égard de sa propre personne, Il a des yeux perçants sur les défauts d’autrui.
Après le journal, il aborde le
roman. La première œuvre qu’il mil au jour fut l'Ane mort et la Femme guillotinée, rêve brûlant de sa vingtième année, qui obtint un grand succès.
Suivant Philibert Audebrand , l’un des principaux mousquetaires d’Alexandre Dumas, Jules Janin, au sortir du Figaro, écrivit l’article artistique de la Quotidienne; puis la révolution de juillet accomplie, il remplaça, pour le feuilleton dramatique , M. Philarète Chasles au Journal des Débats, et entre toutes choses chacun remarque cette polémique fameuse qu’il soutint, avec tant d’avantage, contre M. Nisard, le burlesque inventeur de la littérature difficile (à lire).
M. Ph ilarète Chasles n’hésite plus à donner à M. Jules la qualité de prince des critiques.
Au Tintamarre, où l’on est d’ordinaire assez bon prince, un de ses poètes assermentés, je ne sais lequel , crut devoir répondre à cette imprudente qualification de M. Philarète, par l’épitaphe anticipée que voici :
Ci-gît un écrivain qui fit chérir son nom Des classes aristocratiques,
Car il était le prince des critiques...
Mais non...
Le critique des princes...
Dans un grand drapde litil pondait son venin...
Jadis, lorsqu’en ses rudes pinces,
Félix Pyat l'appelait, il était déjà nain.
Diable! monsieur Philarète, vous avez bientôt fait un prince !
M. Jules Janin n’a jamais été pour moi qu’un simple sergentmajor de la critique, un sous-officier de lettres, un critique breveté sans garantie du gouvernement, un critique faux bonhomme, ne laissant jamais échapper une occasion de parler, et sachant découvrir des cheveux aux occasions les plus chauves.
Un de nos amis, biographe par tempérament, nous faisait un soir ce portrait de Jules :
bon gros original, sans haine comme sans amour; capable seulement de louer ou de critiquer avec esprit n’importe quoi et n’importe qui, en faveur de n’importe quoi et contre n’importe qui.
Son style joue toujours la passion, et il ne pense pas le contraire de ce qu’il dit. Si le hasard écrivait, il écrirait comme lui ; si les vingtcinq lettres de l’alphabet pouvaient se combiner en phrases, en s’cntreremuant dans un sac, elles feraient ses livres.
Je ne puis résister à la tentation qui me domine : c’est de faire parler un de nos plus spirituels confrères de la presse militante.
Écoutez ce que B. Jouvin dit du critique faux bonhomme :
« Jules Janin est un orgueilleux ; avec un raffinement inconnu à la plupart des vaniteux de gloire, il sait l’art de s’effacer, tout en se mettant en avant, et, comme La
Tour -d'Auvergne , il 11e veut être que le premier grenadier du feuilleton.
Populaire avec tous les grimauds de lettres du dernier ordre, comme un arc trop violemment tendu , c’est en souffletant le génie qu’il se redresse et qu’il se venge de l’abaissement auquel le condamnent les besoins d’une vanité hystérique.
Il n’est pas d’écrivain de valeur que, dans un badinage pervers et un accès d’étourderie froidement jouée, il n’ait bafoué pour le plaisir cruel de lui faire expier, par des pleurs de sang, un succès légitime et populaire. Il en est même que la mort n’a pu soustraire aux gamineries sacrilèges de sa plume.
Le critique faux bonhomme a eu du talent autrefois, — à ce qu’on assure, — mais de ce talent crème fouellêe qui veut être goûté sur l’heure et qui aigrit le lendemain :
or, il y a juste vingt ans que ce lendemain est passé.
Voulez-vous une preuve qu’il a souffleté le génie? Voici ce qu’il a osé écrire en 184 J de ce philosophe, de ce penseur, de ce poète, de Balzac enfin :
(( Balzac a écrit, sous un faux nom, des romans excentriques, dont le quai de la Volaille même ne voulait pas se charger ; il se traîne dans les tombeaux d'Anne RadclifTe, dans les blasphèmes de Pigault- Lebrun, dans les drôleries de Paul deKock. il tourne incessamment dans le même cercle d’aventures vulgaires et triviales. »
M. Janin est un Zoïle gras.
L’auteur de Barnave et de Clarisse Harlowe ( de Richardson ) , vous le voyez, mes frères, suinte le pédagogisme à outrance par lous les pores — de ses feuilletons, et parle latin pour l’instruction des niasses : Biscuit utile dulci.
J. J. fait le chemin de traverse et inaugure le chemin de fer du Nord où il se fait voler sa plaque du Nichan-Ifthiar. Le voleur garde les diamants en souvenir de Jules, et jette la plaque sur la voie, en la crainte de la cour d’assises. — Ces deux événements pourraient bien le conduire sur le chemin de l’Académie.
Un jour qu’il n’avait rien à
faire, il revient tout exprès d’Italie pour apprendre à sa patrie endormie qu’il y avait dans le désert du Théâtre Français une jeune fille nubile du nom de Rachel dont il se déclare l’inventeur.
Cette jeune fdle devient son œuvre à lui, comme il a été sa gloire à elle. Elle a été sa création et sa révolution de juillet. Plus tard, il essaiera de démolir de ses mains parricides le piédestal sur lequel il l’a élevée glorieuse et triomphante ! Que' quça fait ! redirait aujourd’hui M. de Vaublanc , s’il n’était pas mort.
Souvenirs du Quinte - Curce , qu’êtes-vous devenus ? beaux jours du collège, où êtes-vous?
M. Janin a tout oublié!..
Un des simples caporaux de lettres du Tintamarre, ancien ami de collège de Jules Janin , rappelle au prince de la critique les beaux jours de son adolescence, sur l’air :
Am : Haïsse les femmes qui voudra.
Te rappelles-tu les Brotteaux,
Le pont d'Houlins, pays des saules, [bis) Lyon, qui fait avec ses eaux,
Une écharpe pour ses épaules,
Pour ses épaules?
Par les souvenirs du passé Le mal présent s’allége;
Tous deux, là, nous avons passé Sur les bancs d’un collège, (bis) Aussi, comme ils sont loin de nous,
Ces jours que le temps éparpille,
Où nous tombions à deux genoux
Pour mieux jouer à la gobille,
A la gobille 1
Tu n’avais pas, assurément,
Une loquace aussi diffuse, {bis)
Quand tu mangeais ton rudiment Pour avoir la science infuse,
La science infuse.
Alors ton œil éiait mutin,
Et tes pointes légères Vivaient du grec et du latin Qu’aujourd’hui tu digères, {bis)
Aux premiers jours de puberté,
Des enfants l’heureuse famille Célèbre eu chœur la liberté Tout en jouant à la gobille, .
A la gobille.
Pourquoi tenailler les auteurs?
Ils te font vivre, et tu les railles; {bis) Laisse en paix ces pauvres acteurs Que tous les huit jours tu mitrailles, Que tu mitrailles.
Par toi la Juive des Français, Rachel, commande en reine, Faut-il, tombant dans l’autre excès, Tuer sa souveraine? (dis)
Les arts sont un stérile champ Où chacun vit de sa faucille;
Tu n’étais pas aussi méchant Quand nous jouions à la gobille,
A la gobille.
Tu vivais exempt de remord,
Ta figure était satinée ; (bis)
Tu n’avais fait ni l'Ane mort Ni la Femme guillotinée, Guillotinée.
Rappelje-tni nos gais ébats,
Nos tètes enfantines ;
Tu ne rêvais pas les Débats ,
Et ses longues tartines, (bis)
Pour obscurcir ton front vermeil.
Un Alexandre, en vrai bon drille, N’é lipsn jamais ton soleil,
Quand nous jouions à la gobille,
A la gobille.
Je te connaissais bon garçon,
Et sur les malheureux tu pointes; (bis)
Ta faconde est un hérisson Dent il faudrait couper lespointes,
Couper les pointes.
Pourquoi vas-tu toucher la main De chaque ministère?
Faut-il du phénix de l’hymen Découvrir le mystère? (bis)
De tes satires chacun rit;
Le trait méchant partout scintille.
Je te trouvais bien plus d’esprit Quand nous jouions à la gobille, ♦
A la gobille.
Marions les deux initiales jumelles du Journal des Débats, pour en finir avec le Napoléon de la cri tique. — Le mariage de l’Empereur avec Marie-Louise n’a pas produit plus d’émotion. J. J. épouse
une femme charmante et riche dont l’unique désir est de visiter les Grisons — de la Suisse. Ils partent, ils sont partis.
Depuis son mariage, M. Jules Janin continue son petit commerce du lundi dans le Journal des Débats. 11 s’y fait l’orthopédiste de la syntaxe , met des pieds bots à la poésie boiteuse , redresse les difformités du langage, couche sur des lits mécaniques les œuvres de tout le monde — et les rend bossues. — M. J. J. est le Valérius de la littérature.
I’ AR13 — IM IMER.K WALDKR, RUE "BONAPARTE, 44.
LIBRAIRIE DE ei'STim HAV4RD.