ÉMILE DE GIRARDIN
Émile, qui eût préféré d’ètre l’Emile de Jean-Jacques, est né sur le canal de Briare , commencé par Sully, ou d’un père nommé Girardon, fameux statuaire et architecte du xvne siècle, à qui nous devons le magnifique groupe représentant l’enlèvement deProserpine parPluton, lequel embellit les bosquets des bains d’Apollon, à Versailles.
On prétend qu’en haine de ce que Girardon n’a jamais su lui
dire : « O mon fils! » Emile n’a pas voulu reconnaître son père pour son architecte, et s’est fait appeler Girardin afin de le laisser sans postérité.
Un jour que le statuaire Girardon posait un de ses groupes dans le parc de Versailles, il y vit une jeune fille, belle comme les anges, s’approcha d’elle et lui tint de doux propos d’amour.
Girardon a toujours préféré les chênes qui entourent la statue de Diane à celles du mariage, car il séduisit la jeune fille belle comme les anges du bon Dieu, ne lui demanda jamais sa main et ne la revit plus.
A quelque temps de là, cette
même jeune fille venait pleurer dans une de ces avenues ombreuses, sur le sort et le groupe de Proserpine , tout en maugréant sur l’indifférence de son Pluton, qui fie l’avait point enlevée.
Elle y fit la rencontre d’un beau page de la reine Marie -Thérèse d’Autriche, qui flânochait en rêvant sur les infidélités du roi Louis XIII. Et le beau page qui vit ses larmes voulut la consoler.
— Qu’avez- vous, ma belle inconnue, lui demanda-t-il, et pourquoi ces pleurs que je vous vois répandre?
— Ah! monsieur, lui dit-elle entre deux sanglots, j’ai fait une perte irréparable !...
* — Oh! je vous plains! vous êtes orpheline, sans doute?...
— Non , monsieur, je suis mère! !...
— Grand Dieu!... que m’apprenez-vous? Et vous venez ici' pleurer sur l’abandon de votre infâme séducteur?
— Hélas! oui, monsieur...
— Vous espérez le retrouver, peut-être ?
— Qui sait!
— Où l’avez-vous perdu ?
— Avenue de Trianon.
— C’est mythologique et cruel pour une jeune fille, exclama le beau page.
Cette histoire ne se rapporte nullement à la naissance de M. de
Girardin , mais elle prouve du moins que M. de Girardon, son père, était un ver galant de la plus fine fleur du xvne siècle.
Je laisse dans l’oubli ce qui doit y rester,
et j’arrive à la biographie d’Émile.
Il fut oublié en nourrice jusqu’à l’âge heureux de quatorze ans, bien que le sucre et le savon eussent été religieusement payés.
Sa nature frêle et étiolée exigeait des soins de chaque jour. On le mit au vert chez un paysan de la Normandie. Il crût en force et en santé , mais son éducation resta malingre et souffreteuse jus-
qu’à l’âge de dix -huit ans. 11 quitta la campagne et revint à Paris se jeter dans les bras de sa mère et sur un valet qui voulait l’en empêcher.
Émile avait su par des lectures intelligentes former son esprit et son cœur. Il composa son premier livre sous le titre : Émile, dont le style paraissait aussi décousii qu’un gilet de la Belle - Jardinière. Ce livre aurait pu se résumer à ce vers :
Trifouillez dans ma vie et voyez qui je suis.
Personne ne trifouilla même ce livre, qui passa inaperçu.
Émile de Girardin n’avait
qu’une ambition : devenir membre de la société des gens de lettre, — ou ministre. La gloire était pour lui un gilet de flanelle qui chatouillait son amour-propre. — Jusqu’à présent il n’a pas encore été nommé ministre.
En 1824 , il obtint une place dans les bureaux de la maison du roi, au cabinet de M. le vicomte de Senones, secrétaire des commandements de Louis XVIII. — Il venait de mettre le pied à l’échelle. Ici commence l’homme politique.
On ne fume pas ici, se disait-il, mais comme les bureaux ne me donnent que fort peu de besogne, je vais continuer d’écrire, en at-
tendant qu’il plaise à MM. les libraires d’éditer mes œuvres.
Il fit donc un second livre. Il l’intitula nu hazard de la fourchette, fragments sans suite d’une histoire sans fin. Cet ouvrage n’est qu’une longue diatribe , où l’esprit est souvent absent par congé, et où l’on ne rencontre que des divagations incohérentes sur luimême, sur son logement, sur les femmes, sur la lune en particulier et sur l’amour en général.
Émile excelle sur la conjonctive et sur le subjonctif présent avec une certaine afféterie ; jugez de ce fragment pris au hazard :
« Je cheminais, le nez au vent, cherchant
un gîte, attendu QU’IL n’y a pas de philosophie QUI tienne contre une nuit de janvier QU’ON passe à la belle étoile et de patience de propriétaire QUI dure contre un locataire QUI ne paye pas son terme, QUAND mes yeux, etc. »
Tout le livre est plein de ces charmantes images avec des qui et des que à la clef. Les élèves de la pension Favart ont lu cet ouvrage et l’ont trouvé ennuyeux. L’un d’eux dans un moment d’humeur et d’ennui a fait ce verbe d’un riom propre en disant : « Finis, tu me Girardincs. » Au hazaud est donc une médiocre amplification de collège, ennemie du style et de la grammaire.
L’heure de sa’ majorité sonne.
Il quitte l’emploi de commis de la maison du roi, et va chez son notaire lui donner quittance des piastres d’Espagne qu’il a en dépôt chez lui. — Émile qui avait eu un jour cette pensée d’emballeur :
« quil vaut mieux pour vivre compter sur ses doigts que sur un héritage, »
emporte avec amour l’héritage de son oncle et embrasse le notaire.
— Émile a toujours été doué d’un certain courage. — Mais le neveu qui hérite de son oncle a le cœur navré de joie.
Peu de temps après , M. de Martignac lui signe sa nomination d’inspecteur des Beaux-Arts
M. Émile de Girardin fonde, avec Maurice Alhoy , le journal
le Voleur. Ce moyen de battre monnaie avec les romans, les feuilletons et les nouvelles des gens de lettres, lui réussit, car, au bout d’un mois, le Voleur avait dix mille abonnés.
Une opposition sourde se manifestait à la cour de Charles X; la duchesse de Berry encouragea cette opposition en donnant son appui à M. Émile de Girardin dans la création du journal la Mode.
M. Émile vend le Voleur et la Mode , et invente une littératurerie à l’usage des campagnes sous le titre : Journal des connaissances utiles, à 4 fr. par an. Au bout de six mois, cent vingt mille abonnés ramenèrent le calme et la sé-
curité dans le cœur d’Émile. Aussi préféra-t-il rouler sur l’or que dans l’abîme.
M. de Girardin était au comble de la félicité.
Il n’avait plus que deux partis à prendre : être amoureux ou engraisser.
Il préféra devenir amoureux de la dixième muse , nom glorieux de mademoiselle Delphine Gay, femme adorable , dont le talent, s'il est possible , surpassait encore la beauté.
Le mariage se fit à l’église, et la noce chez Bonvalet.
M. Émile de Girardin, après le temps consacré à la lune de miel, se livra avec enthousiasme à la vie
industrielle, à l’agriculture et à la politique concentrée. Il fonde successivement Ylnslitut agricole de Coëlbo , le Musée des familles et V Almanach de France. Il se bat en duel avec M. Dogouve de Nuncques , et le blesse en refusant de se battre une seconde fois avec lui. Il fait paraître, le 1er juillet 1836, le numéro-spécimen de la Presse.
II pique une tête dans le libéralisme après avoir lu quelque part:
L’homme absurde estcelui qui ne change jamais.
JedéclareàlalouangedeM. Émile de Girardin qu’il a toujours conservé le même drapeau. C’est aux circonstances qu’il faut s’en pren-
dre s’il l’a changé de place. — Pour moi, ce bon Émile est un littérateur à hélice, dont la plume, devenue savante par des effets contrariés, peut naviguer dans toutes les mers de la politique , voire même dans la mer Noire, cette immense écritoire de la nature, sans craindre, — n’importe les vents contraires, — que les rouages si divers de sa plume ne le fassent jamais chavirer.
M. Émile de Girardin est un.derangeur habile. Le voilà donc en annonçant à moitié prix un journal quotidien , d’une dimension supérieure à celle des autres journaux; et, roi de la publicité , dictant des ordres au pouvoir, il enlève aux
feuilles rivales leurs abonnements et leurs annonces, et se prépare à assister à leur convoi mortuaire. — Mais toute la presse serre les rangs et fait feu contre l’ennemi commun. — M. de Girardin lance quelques insinuations offensantes contre la feuille radicale de l’honorable Armand Carrel, qui relève l’injure.
Armand Carrel paye de sa vie la défense d’un principe en succombant dans le duel qui devient une bonne fortune pour M. de Girardin.
Cette bonne fortune pour M. de Girardin fut un deuil public. Tout Paris assiste aux funérailles d’Armand Carrel ! — L’isolement se fait autour du rédacteur en chef de la Presse , qui n’en continue pas
moins à défendre la monarchie de juillet contre les agressions du radicalisme.
Il est royaliste de la seconde branche des Bourbons, — quand la première a disparu.
Laissons-le faire, il finira par manger du veau comme les autres; il se déroyalisera.
En attendant, il fait des premiers pâte-ferme quotidiens pour défendre le trône, la religion et la morale. Mais on sent qu’il est mal à l’aise ; son style est pédant, gonflé ; la plupart de ses phrases ont l’air de porter des tournures, en crinoline, et sa politique a de la peine à s’asseoir. — Il est le Paganini du journalisme ; personne
n’a su mieux que lui jouer sur la quatrième corde du paradoxe quand il a voulu faire prévaloir une idée.
Il lui en surgit une qui lui valut un tonnerre d’applaudissements , un cataclysme d’épithètes flatteusement féroces. Elle fut encadrée dans les colonnes du Tintamarre et livrée à la risée de ses contemporains. — M. de Girardin venait de créer les abonnés aspirants ! ! Et voici l’abracadabrante réclame qu’il plaça en tête de la Presse le 29 juin 1845 :
La PRESSE , réduite prochainement à OPTER entre ces deux alternatives : ou de s’imposer les frais d’une double composition (frais qui s’élèvent à 30,000 fr. ),
ou de limiter à 28,000 le NOMBRE de ses abonnés, S’EST ARRÊTÉE A CE DERNIER PARTI ; le chiffre atteint , elle n’admettra plus d’abonnés qu’en proportion des vacances. Désormais il y aura donc des ABONNÉS ASPIRANTS, comme il y a aujourd’hui pour une foule de fonctions encombrées des ASPIRANTS - SURNUMɬ RAIRES!!! .
Nous avons vu des femmes, des enfants, des vieillards et des militaires non gradés, venir se faire inscrire 28 mille unième après lecture de c epuffh la Paixhans.
L’essentiel pour Émile était de faire croire tout d’abord qu’il avait 28,000 abonnés, ou bien de faire qu’on se hâtât de lui en compléter 28,000 dans la crainte de n’ètre qu’ASPiRANT. La réclame ne
disait pas si les aspirants de marine étaient compris dans cette rigoureuse exclusion.
Voilà doncÉmile scindant la matière abonnable en deux catégories:
Les abonnés gogos ;
Les abonnés aspirants.
Les premiers qui respirent ;
Les seconds qui aspirent que les abonnements expirent. Abonnés niais ; abonnés qui veulent le devenir.
J’avoue que si j’avais l’honneur d’être fondeur en cuivre , mon bonheur serait de couler M. de Girardin — en bronze.
Je ne serai véritablement heureux que quand je l’aurai sur ma cheminée.
C’est à lui que nous devons l’annonce- omnibus tombée sous un grand éclat de rire du Tintamarre qui lui lâcha ce quatrain :
En reprenant, quittant un métier pour un autre, Il devint financier, journaliste, écrivain:
Un 1 eau jour il se fit le messie et l’apôtre De r annonce -omnibus (système américain). Annrnces-omnibus, vous qui perdez un père , Vautrez-vous dans la cendre, épanchez vos
(douleurs;
Et toi, réclame anglaise, à tout Français si chère, Lâche sur Girardin l’écluse de tes- pleurs !ü
Nadar vous le représente avec sa mèche historique, je complète le signalement pour le reconnaître.
Signe particulier :
Il caresse son os coronal pour faire croire qu’il se recueille.