CHAPITRE PREMIER
HISTORIQUE
S'il faut en croire la Genèse, le premier hermaphrodite aurait été Adam : « Et creavit Deus hominem ad imaginem suam ; ad imaginem Del creavit ilium , masculum et feminam creavit eos h »
En Egypte, on considérait Astarté, la déesse de la lune, comme étant à la fois mâle et femelle ; et on retrouve dans les poètes anciens des traces de cette légende.
D’après la mythologie, Hermaphroditus, fils d’Hermès ou Mercure et de Vénus Aphrodite, était, au dire d’Ausone, un hybride qui tenait à la fois des traits de son père et de sa mère. Cujus erat faciès in quà pater que mater que cognosci possint , nomen traxit ab illis.
Ovide raconte, dans ses Métamorphoses , que la nymphe Salmacis demanda à s’unir à Hermaphroditus d’une manière indissoluble. Nulla dies, dit-elle, a me nec me diducat ab illo. Ses vœux furent exaucés, et ils ne formèrent plus qu’un seul individu. Vota suos habuere Deos , nam mixta duo-
i. Genèse , ch. i, y. 27.
11 fi
rum corpora jungunlur, faciesqne inducilur illis. Salmacis optato juncta est nympha mari/o ; felix virgo sibi , si scit inesse virum. Et Ausone félicite Hermaphroditus de son bonheur: Et tu, formosœ juvenis per mixte pueüæ , bis felix , * unum si licet esse duos.
Ovide se demande quel être étrange a formé leur réunion :
Nec duo simt, sed forma duplex, nec femina dici,
Nec puer ut possent, neulrumque et utrumque videnlur.
Ovide contestait ainsi aux hermaphrodites cette prérogative si enviée d'une double puissance génitale. Ausone était du même avis. Concrètes sexu , dit-il, sed non perfectus utroque , ambigvæ Veneris , neulro patïundus amore. Lucrèce les déclare également impuissants : androgynum neutrum , inter utrumque ab utroque remotum.
Les anciens croyaient aussi aux changements de sexe.
Telle est la fable de Tirésias. 11 avait marché sur des serpents accouplés et avait tué le mâle : il était devenu femme. Sept ans après, à la suite d’une même rencontre, il tua la femelle et redevinthomme. Schyton, au dire d'Ovide, fut également homme et femme tour à tour :
Nec loquor, ut quondam naturel jure novato Ambiguus fuerit modo vir, modo femina, Schyton.
Cœneus fut homme et femme, assure Virgile : Et juvenis quondarn nunc femina Cæneus , rursus et in veterem fato revotât a figuram.
Ausone a vu un oiseau mâle qui est devenu femelle : pavaque de pavo constitit ante oculos. En Campanie, un éphèhe devint tout â coup jeune fille : unus epheborum virgo repente fuit. Mais, cette fois, il n’a pas été témoin du fait et n’est pas loin de le considérer comme une légende : nova res , dit-il, et vix credenda poetis.
HISTORIQUE
Les anciens considéraient la naissance d’un hermaphrodite comme un mauvais présage. A Athènes, on les précipitait dans la mer ; à Rome, dans le Tibre.
Tite-Livc rapporte que, sous le consulat de Messalus et de Licinius, en Ombrie, un hermaphrodite fut mis à mort, sur avis des aruspices, et un autre à Lune, en Etrurie, sous le consulat de Metellus et Fabius Maximus. *
Cicéron lui-même considère la naissance des hermaphrodites comme un des prodiges qui annoncent de grandes calamités publiques: Quid ortus androgyni, nonne fatale quoddam momlrum fuit ?
Lucrèce voit aussi dans la naissance d'un androgyne, un signe de malheur: Multaque tune tellus etiam 'port enta creare conata est.
Les notions scientifiques que l’on possédait alors sur l’hermaphroditisme étaient bien vagues et bien incertaines.
Aristote l’avait observé chez les chèvres. Strabon en avait vu quelques exemples dans l’espèce humaine. Pline est un peu plus complet, mais guère plus sérieux. Il admet l’existence des hermaphrodites : Gignuntur et utriusque sexus quos hermaphrodites vocamus , olim androgynos vocatos , et in prodigiis hahitos , nuneveroin deliciis.
Il assure qu’il existe un peuple hermaphrodite au pays d’Afrique, peu au delà des Nausamones, à côté des Moscliens. Il admet aussi les changements de sexe. Ex feminis mutari in mares non est fabulosum, dit-il. Invenimus in annalibus , Licinio Crasso et C. Cassio Lopino consulibus , Casini puerum factum ex virgine. Il a même été témoin d'un fait semblable : Ipse in Africa vidi mutât am in marem nuptiarum die L. Cassicium f ciuem thyrdritanum. C'est le jour de son
mariage que l’infortuné Cassicius vit cette transformation s’accomplir. A Argos, un hermaphrodite, marié comme femme, eut ensuite de la barbe et tous les signes de la virilité ; il prit même une épouse.
On a voulu voir dans l’hermaphrodisme une allégorie correspondant aux deux grands vices de l’antiquité : la pédérastie et le tribadisme. Il y a là, à mon sens, une grande erreur et une fausse interprétation des textes anciens. Tous les historiens ont dépeint Néron comme un pédéraste éhonté : personne n’a jamais songé à en faire un hermaphrodite.
Nul doute que les pédérastes et les tribades recherchaient, pour leurs plaisirs contre nature, ces êtres au sexe en apparence indécis, et qui pouvaient leur donner tour à tour l’illusion du mâle et de la femelle. Mais, de là à conclure que l’hermaphroditisme était la même chose que le tribadisme et la pédérastie, il y a loin. Seule une épigramme de Martial indique que quelques femmes pouvaient remplir incomplètement auprès d’autres femmes le rôle d'un homme: mentiturque virum prodiyiosa Venus.
Le droit romain s’est préoccupé en plus d’un endroit des hermaphrodites.
D’abord, Ulpien se demande quel sexe il faut leur attribuer. Quæritur hermaphroditum cui comparamns ? et mugis puto ejus
HISTORIQUE
sexus æslimandum qui in eo prævalet. Nous ne nous prononçons pas autrement maintenant encore.
Ulpien se demande ensuite si l’hermaphrodite est capable
de la puissance paternelle, et s il a le droit d hériter. Le jurisconsulte latin admet l’affirmative, si les organes masculins prédominent. Ilermaphrodilus plane , si in eo virilia prævalebunt , posthumum heredem inslituere poterit.
Enfin, l’hermaphrodite peut-il être témoin d'un testament? A Rome, cette capacité n’appartenait qu’au mâle. La question se résout encore par la considération du sexe qui prédomine : Ilermaphrodilus an ad test amen tum adhiberi possit qualitas sexus incalescentis ostendit.
Le moyen âge, si ami du merveilleux, vit dans les hermaphrodites des monstres envoyés par Dieu dans sa colère, et présageant les plus grands malheurs.
L'hermaphrodisme donna même lieu à une hérésie. Une opinion s’était établie, d’après ce passage de la Genèse que j'ai cité plus haut, qu’Adam était hermaphrodite. Une pieuse dame, dit \Toltaire dans son Dictionnaire philosophique , « était sûre qu’Adam avait été hermaphrodite comme les premiers hommes du divin Platon ».
S'appuyant sur un ancien édit de l'empereur Constantin, qui avait ordonné de faire périr les hermaphrodites : Hoc tcrlium hominis genus e vita lolli et auferri consliluit, — presque tous les théologiens de l’époque voulaient qu'on les mit à mort.
Bauhin écrit, à la fin du xvi° siècle : « Quant à l’être, moitié homme et moitié femme, qui fait injure à la nature, il doit être mis à mort. »
Schenkins, Zaunschleifer, Mollerius, Teichmeyer, partagent la même opinion.
An xyiie siècle, Iliolan reproduit encore l'opinion de Bauhin.
Pourtant, on ne tarda pas à faire grâce de la vie à ces misérables, tout en leur enlevant la plupart de leurs droits civils et religieux. Mollerius discutait gravement, pour savoir si on devait les baptiser.
Quant au mariage, on le refusait, si aucun sexe n'était distinct; si l’un des sexes prévalait, le mariage avait lieu suivant ce sexe. Dans le doute, dit Baldi, on laissait le choix du sexe à l’hermaphrodite, mais en lui faisant jurer de s’en tenir au sexe choisi.
« A ceux-ci, dit Ambroise Paré, qui ont les deux sexes bien formés et s’en peuvent aider et servir pour la génération, les lois anciennes et modernes ont fait et font encore élire de quel sexe ils veulent user, avec défense, sous peine de perdre la vie, de ne se servir que de celui duquel ils auront fait élection. » Il ajoute : <( Et aucuns en ont abusé, de telle sorte que, par un usage mutuel et réciproque, paillardaient de l’un et de l’autre sexe, tantôt d’homme, tantôt de femme, à cause qu’ils avaient nature d’homme et de femme proportionnée à tel acte. »
Zacchias a vu des faits du même genre : Ilabes hislorias nonnullcis hermaphroditoram qui et pro viris habebaniur et uxorem duxernnt , vel monasticam vitam cum monachis , tanquam viri vivebant , qui tamen in feminas post modum abierunt, jilios pepererunt et in posteruni pro feminis habili sunt.
Montaigne parle d’un hermaphrodite des environs de Plombières qui, marié comme femme, fut condamné à être pendu, parce qu’il avait fait un mauvais usage de ses organes. 11 rapporte aussi l’histoire du moine d'issoire qui accoucha dans son couvent.
« J’ai cogneu un hermaphrodict, lit-on dans Montanus, lequel e^ toi t du sexe obséquieux des femmes, occasion
HISTORIQUE
pour laquelle il fut marié à un homme, auquel il engendra quelque fils et fille, et ce nonobstant il avait accoustume monter sur les chambrières et engendrer en icelles. »
En 1612, Marin le Marcis fut condamné à mort pour avoir abusé de son sexe. Il ne fut sauvé que grâce au rapport de Duval.
En 1G93, Marguerite Malaure fut reconnue comme ayant
les parties naturelles des deux sexes. Une sentence des
capitouls de Toulouse lui enjoignit de porter des habits d’homme. Saviard lui rendit instantanément son sexe, en réduisant une descente de matrice dont le col, qui faisait saillie, avait été pris pour le membre viril.
En 1765, le parlement de Lyon condamna Anne Grandjean, qui s’était mariée comme garçon, à être attachée au carcan avec un écriteau portant ces mots : « Profanateur du sacrement du mariage, » et à être ensuite fouettée par l’exécuteur de la haute justice. Sur appel de la sentence, Anne Grandjean fut transférée à Paris, où Ton examina ses organes. Elle avait une mentule qui sortait des grandes lèvres, au-dessus du méat urinaire, avec un gland imperforé et deux espèces de testicules vers l’orifice. Le parlement de Paris, considérant l'état de l'accusé et sa bonne foi, n’aperçut en lui qu'un individu que la nature ellemême avait trompé, et, par arrêt du 10 janvier 1765, la sentence de la sénéchaussée de Lyon fut infirmée, quant aux peines prononcées contre Grandjean; le mariage fut déclaré nul et abusif, et il lui fut enjoint de reprendre l'habit de femme.
Les mutations subites du sexe étaient encore admises au moyen âge. A. Paré cite un certain nombre de faits.
A l’époque des menstrues, une fille vit un membre viril lui pousser.
A Reims, chez une tille de quatorze ans, qui couchait avec une chambrière, des parties génitales d'homme vinrent â se développer.
A Vitry-le-François, un individu que, jusqu’à quinze ans, on avait tenu pour fille, sentit, après avoir sauté un fossé, qu'une verge et des testicules venaient de lui pousser au ventre. « Il s’en retourna, larmoyant, à la maison, disant que les tripes lui étaient sorties du ventre. »
Paré remarque que « nous ne trouvons jamais, en histoire véritable, que d’homme aucun soit devenu femme, parce que la nature tend toujours à ce qu’il y a de plus parfait ».
Malgré toutes ces erreurs, A. Paré n'en fut pas moins, avec Zacchias, Bauhin, Duval, Riolan, Saviard, le précurseur et l'initiateur des grands physiologistes* dont les noms vont revenir sans cesse sous ma plume dans les chapitres suivants, depuis Haller, Ruysch, Morand, Ferrein, Hunier, Parsons, Arnaud, Blumenback, Hufeland, Ackermann, Ewerard, Home, Mayer, Rudolphi, Béclard, Marc, Duguès, Meckell, jusqu’à Isidore Geoffroy-Saint-Hilaire, Serres, Cosle, Bouillaud, Follin, Ricco, Holmes, Simpson, Rokitanski, Luigi de Grecchio, Laugier et Ambroise Tardieu.