LE VOYAGE
Quatre voitures, ou plutôt quatre fourgons, montés sur quatre roues formant des espèces de cages fermées de tous les côtés par des barreaux de fer, qui, au moindre cahot, meurtrissaient les prisonniers, reçurent les seize déportés.
Il furent placés quatre par quatre, sans que l'on s'inquiétât ni de leur faiblesse, ni l'état de leurs blessures. Quelquesuns avaient reçu des coups de sabre ; d'autres avaient été meurtris, soit par les soldats qui les arrêtaient, soit par la populace, dont Tavis sera toujours que les vaincus ne souffrent point^assez.
lES BLANCS ET LES BLEtS 103
Par chaque voiture et par chaque groupe de quatre hommes, il y avait un gardien chargé de la clef du cadenas fermant la grille qui servait de portière.
Le général Dutertre commandait l'escorte, forte de quatre cents hommes d'infanterie, de deux cents hommes de cavalerie et de deux pièces de canon.
Chaque fois que les déportés montaient dans leur cage ou en descendaient, les deux pièces de canon étaient hraquées diagonalement chacune sur deux voitures, et les canonniers, mèche allumée, se tenaient prêts à tirer sur ceux qui eussent essayé de fuir, comme sur ceux qui n'eussent point essayé.
Le 22 fructidor (8 septembre), à une heure du matin, les condamnés se mirent en marche par un temps affreux.
Ils avaient à traverser tout Paris, partant du Temple pour sortir par la barrière d'Enfer et prendre la route d'Orléans.
Mais, au lieu de suivre la rue Saint-Jacques, l'escorte, après le pont, tourna à droite et conduisit le convoi au Luxembourg.
Il y avait bal chez les trois directeurs, ou plutôt chez Barras, dans lequel ils se résumaient tous trois.
Barras, prévenu, accourut au balcon, suivi de ses iavités, et leur montra Pichegru, trois jours auparavant, le rival de Moreau, de Hoche et de Bonaparte, Barthélémy, son collègue, Villot, Delarue,Ramel et tous ceux enfin qu'un écart de fortune ou qu'un oubli de la Providence venait de mettre à sa disposition. Au milieu des éclats ^de rire d'une joie bruyante, les déportés entendirent Barras recommander à Dutertre, Phomme d'Augereau, d'avoir bien soin de ces messieurs ; ce à quoi Dutertre répondit :
— Soyez tranquille, génôraLJ
On verra bientôt ce qu'entendait Barras par ces mots : « Ayez bien soin de ces messieurs. »
Pendant ce temps, la populace qui sortait du club de TOdéon, avait entouré les voitures, et, comme on lui refusait ce qu'elle demandait avec instance, la permission de mettre les déportés en morceaux, on les enveloppa, pour la consoler^ de pots à feu qui lui permit de les voir tout à son aise.
Enfin, au milieu des cris de mort, des hurlements de rage, les voitures défilèrent par la rue d'Enfer et sortirent de Paris.
A deux heures de Tapfès-midi, on avait fait huit lieues seulement, on arrivait à Arpajon. — Barthélémy et Barbé- Marbois, les plus faibles entre les déportés, étaient couchés la face contr^terre et semblaient épuisés.
En apprenant que l'étape du jour était finie, les prisonniers eurent Pespoir d*étre conduits dans une prison convenable où ils pussent prendre quelques instants de repos. Mais le commandant de Pescorte les conduisit à la prison des voleurs, examinant la contenance de chacun et se faisant une joie de la répulsion que les condamnés manifestaient à cette vue.
Par malheur, la première voiture ouverte était celle de Pichegru, sur la figure duquel il était impossible de lire la moindre impression. Il se contenta de dire en approchant d'une espèce de trou :
— Si c'est un escalier, éclaireï-moi ; si c'est un puits, prévenez-moi tout de suite.
C'était un escalier dont plusieurs marches étaient dégradées.
Cette tranquillité exaspéra Dutertre.
•— Ah î scélérat, dit-il, vous avez Pair de me braver ; mais nous verrons si, un jour ou Pautre, je ne viens pas à bout de votre insolence.
Pichegru, arrivé le premier, annonça à ses compagnons qu'on avait eu Tattention d'étendre de la paille pour eux et remercia Dutertre de cette attention. — Seulement, la paille trempait dans l'eau et le cachot était infect.
Barthélémy descendit le second, doux, calme, mais épuisé et sentant qu'il n'avait pas un instant de repos à attendre ; à moitié couché dans cette eau glacée, il leva les mains au ciel en murmurant :
— Mon Dieuî mon Dieu!
On amena alors Barbé-Harbois; on le soutenait sous les deux bras; à l'odeur méphitique qui s'exhalait du cachot, il recula en disant:
— Faites-moi donc fusiller tout de suite, et épargnez-moi l'horreur d'une pareille agonie.
Mais la femme du geôlier qui suivait par derrière :
— Tu fais bien le difiBcile, dit-elle ; tant d'autres qui valaient mieux que toi n'ont pas fait tant de cérémonies pour y descendre.
Et, le poussant par le bras, elle le précipita, la tête la première, du haut en bas de l'escalier.
Villot, qui venait derrière, entendit le cri que jetait Barbé- Marboy en tombant et celui que poussaient les deux déportés qui le voyaient tomber et qui s'élançaient pour le recevoir, et, saisissant la femme par le cou :
— Par ma foi, dit-il, j'ai bien envie de l'étrangler. Qu'eu dites-vous, vous autres ?
— LÀchez-la, Villot, dit Pichegru, et descendez avec nous. On avait relevé Barbé-Marbois; il avait le visage meurtri et
l'os de la mâchoire fracassé.
Les trois déportés sains et saufs se mirent à crier :
— Un chirurgien! un chirurgien!
On ne leur répondit pas.
Ils demandèrent alors de Peau, pour laver les blessures de leur compagnon, mais la porte était refermée et ne se rouvrit que deux heures après, pour laisser passer un pain de munition et une cruche d'eau, leur dîner.
Tous avaient très-soif, mais Pichegru, habitué à toutes les privations, offrit immédiatement sajjart d'eau pour laver les blessures de Barbé-Marbois ; les autres prisonniers ne permirent pas ce sacrifice ; Teau nécessaire au pansement fut prélevée sur la part de tous, et, comme Barbé-Marbois ne pouvait pas manger, sa ration fut portée à Tuttanimité au double de celle des autres.
Le lendemain, 23 fructidor (9 septembre), on se remit en marche à sept heures du matin, sans s'inquiéter de la façon dont avaient passé la nuit les déportés et sans qu'on eût permis à un chirurgien de visiter le blessé.
À midi, on arriva à Étampes. Dutertre fit faire halte au milieu de la place et livra ses prisonniers aux insultes de la populace, à qui Ton permit d'entourer les voitures, et qui profita de la permission pour huer, maudire et couvrir de boue ceux dont elle ne connaissait pas le crime, et qui étaient criminels à ses yeux, par cela seul «qu'ils étaient prisonniers.
Les déportés demandèrent qu'on avançât ou qu'on leur permit de descendre. Les deux choses furent refusées. L'un des déportés, Tronçon du Goudray, se trouvait à Étampes dans le département de Seine-et-Oise, dont il était le député, et précisément dans le canton où tous les habitants Pavaient porté à l'élection avec le plus d'ardeur.
Il ressentit d'autant plas vivement l'ingratitude et l'abandon de ses coocitoyens. Alors, se levant tout à coup comme
s'il eût été à la tribune et répoodaut à ceux qui le désignaient sous son nom:
— Eh bien , oui, c'est moi, dit-il; c'est moi-même, votre représentant! le reconnaissez- vous dans cette cage de fei? C'est moi que vous aviez chargé de soutenir vos droits, et c'est dans ma personne qu'ils ont été violés. Je suià traîné au supplice sans avoir été jugé, et sans même avoir été accusé. Mon crime, c'est d'avoir protégé votre liberté, vos propriétés, vos personnes; d'avoir voulu donner la paix à la France, et, par conséquent, d'avoir voulu vous rendre vos enfants, que décime la baïonnette ennemie; mon crime, c'est d'avoir été fidèle à la Constitution que nous avions jurée^ et voilà qu'aujourd'hui, pour prix de mon zèle à vous servir et à vous défendre, voilà que vous vous joignez à nos bourreaux! Vous êtes des misérables et des lâches, indignes d'être représentés par un homme de cœur.
Et il rentra dans son immobilité.
La foule resta un instant stupéfaite, écrasée par cette véhémente sortie; mais bientôt elle recommença ses outrages qui augmentèrent lorsqu'oil apporta aux seize condamnés leur diner, consistant en quatre pains de munition et en quatre bouteilles de vin.
Cette exposition dura trois heures.
Le même soir, on alla coucher à Ângerville, où Dutertre voulut, comme il avait fait la veille, entasser les prisonniers dans un cachot.
Mais un adjudant général (bizarre ressemblance!) qui se nommait Augereau, comme celui qui les avait arrêtés, prit sur lui de les loger dans une auberge, où ils passèrent une assee bonne nuit, et où Barbë-Marbois put obtenir un chirurgien. ,
Le 24 fructidor (10 septembre), on arriva de bonne heure à Orléans, et on passa tout le reste de la journée et la nuit suivante dans une maison de réclusion, autrefois le couvent des Ursulines.
Cette fois, les déportés ne furent point gardés par leur escorte, mais par la gendarmerie, qui, tout en observant sa consigne, se montra pour eux d'une grande humanité.
Puis ils ne tardèrent pas à reconnaitre sous les habits de deux servantes, qui leur avaient été données comme des femmes du peuple, deux femmes du monde, qui avaient revêtu des habits grossiers pour être à même de leur olBfrir des secours et de l'argent.
Elles proposèrent même à Villot et à Delarue de les aider à fuir ; elles pouvaient faciliter l'évasion de deux prisonniers, mais pas plus.
Villot et Delarue refusèrent, craignant, par leur fuite, d'aggraver le sort de leurs collègues.
Les noms de ces deux anges de charité sont restés inconnus. Les nommer à cette époque, c'eût été les dénoncer.
L'histoire a, de temps en temps, un de ces regrets qui lui arrache un soupir.
Le lendemain, on arriva à Blois.
En avant de la ville> un rassemblement considérable de bateliers attendait les voitures dans le but de les briser et d'assassiner ceux qu'elles renfermaient.
Mais le capitaine de cavalerie qui commandait le détachement et qui se nommait Gauthier, — l'histoire a conservé le nom de celui-làj comme elle a conservé le nom de Dutertre, — fît signe aux déportés qu'ils n'avaient rien à craindre.
Il prit quarante homme et bouscula toute cette canaille. . Mais, à défaut des cris, les injures furent prodiguées. Les
noms de scélérats, de régicides, d'accapareurs, leur furent jetés aveuglément par cette populace furieuse, au milieu de laquelle on passa pour aller loger les prisonniers dans une petite église très-humide, sur le pavé de laquelle on avait répandu un peu de paille.
Eq entrant dans l'église, une bousculade permit à la populace d'approcher les condamnés d'assez près pour que Pichegrn sentit qu'on lui glissait un billet dans la main.
Aussitôt que les déportés furent seuls, Pichegru lut le billet; il contenait ces mots :
« Général, sortir de la prison où vous êtes, monter à cheval, vous sauver sous un autre nom à la faveur d'un passeport, tout cela ne dépend que de vous. Si vous y consentez, aussitôt après avoir lu ce billet, approchez-vous de la garde qui vous surveille et ayez soin d'avoir votre chapeau sur la tête; ce sera la preuve de votre consentement. Alors, soyez, de minuit à deux heures, habillé, et veillez. »
Pichegru s'approcha de la garde, la tête nue.
Celui qui voulait le sauver jeta sur lui un regard d'admi-* ration et s'éloigna.
in
L'EMBARaUBMENT
Les apprêts du départ de Blois furent si longs, que les prisonniers craignaient qu'on ne les y fit séjourner et que, pendant ce séjour, on n'arrivât à leur faire un mauvais parti. Us en furent d'autant plus convaincus que Tadjudant générai commandant leur escorte sous Dutertre, qui se nommait Golin et qui était connu dans le pays pour avoir fait les massacres du 2 septembre, et un de ses compagnons, nommé Guillet, qui n^avait pas meilleure réputation que lui, entrèrent dans la prison vers six heures du matin.
Us paraissaient fort émus, grondaient, comme pour s'exciter eux-mêmes, et regardaient les déportés avec de mauvais sourires.
L'officier municipal qui accompagnait les prisonniers depuis Paris eut comme une illumination.
U alla droit à eux, et, fermement devant eux :
— Pourquoi tardez-vous à partir? leur dit-il. Tout est prêt depuis longtemps; la foule augmente, votre conduite est plus que suspecte : je vous ai vus et entendus Tun et l'autre ameuter le peuple et le pousser à commettre des violences sur les personnes des déportés. Je vous déclare que, s'il arrive quelque accident à leur sortie, je ferai consigner ma dé-
position sur le registre de la municipalité, et c'est vous qu'elle accusera.
Les deux coquins balbutièrent quelques excuses; on amena les voitures, les prisonniers furent accompagnés par les mêmes clameurs, les mômes imprécations et les mômes menaces qui les avaient accueillis là veille; mais aucun ne fut atteint ni blessé par les coups qu'on essaya de leur porter ni les pierres qu'on leur jeta.
À Âmboise^ on coucha dans une chambre si étroite, que les condamnés n'avaient patf assez d'espace pour s'étendre sur la pallie; ils durent rester debout ou assis.
Ce n'est qu'à Tours qu'ils espérèrent prendre quelque re*pos, mais ils se trompaient cruellement.
Les autorités de la ville venaient de subir une épuration ; elles étaient encore sous le coup de la terreur.
On mit les prisonniers à la Conciergerie, c'est-à-dire à la prison occupée par les galériens. Confondus atec ettx, quel* ques députés demandèrent un local particulier.
— Voilà votre appartement, dit le geôlier en désignant un petit cachot humide et infect.
Alors, les galériens montrèrent plus de pudeur que les nouveaux magistrats de Tours, et l'un d'eux, s'approchant des déportés, leur dit humblement :
— Messieurs, nous sommes bien fâchés de vous voir ici; nous ne sommes pas dignes de vous approcher; mais, si, daos le malheureux état où nous somihes ' réduits, il y a quelque service que nous puissions vous rendre, soyez assez bons pour les accepter. Le cachot que Ton vous a préparé est le plus froid et le plus humide de tous; nous vous prions de prendre le nôtre, il est plus grand et moins humide.
Pichegru, au nom de ses compagnons, remercia ces mal-
heureux, et, en secouant la main de celui qui avait porté la
parole :
— C'est donc parmi vous, dit-il, qu'il faut maintenant
chercher des cœurs d*hommes?
Il y avait plus de trente heures que les déportés n'avaient mangé, lorsqu'on leur distribua à chacun une livre de pain et une bouteille de vin.
Ce fut pour eux jour de gala.
Le lendemain, on s'arrêta à Sainte-Maure. Le lieutenant générai Dulertre, ayant trouvé dans cette petite ville une colonne mobile de la garde nationale, coo^posée de paysans, en profita pour donner quelque repos à sa troupe, dont les hommes ne pouvaient plus mettre un pied devant l'autre. Il chargea, en conséquence, cette colonne de garder les déportés sous la responsabilité du corps municipal qui, heureusement, n'était pas épuré.
Ces braves paysans eurent pitié des malheureux prisonniers"; ils leur procurèrent du pain et du vin, de sorte qu'une fois, ils purent manger à leur faim, boire à leur soif. En outre, ils étaient moins étroitement gardés, et telle était la négligence de ces braves gens, dont la plupart n'étaient armés que de piquiS, que les prisonniers pouvaient aller jusqu'à la chaussée, et, de cette chaussée, voyaient une forêt qui semblait se trouver là tout exprés pour leur offrir un refuge.
Ramel hasarda la proposision d'essayer de fuir ; mais les uns s'y opposèrent, parce que fuir, selon eux, était confesser leur culpabilité; les autres s'y refusèrent, parce que leur fuite eût cruellement compromis leurs gardiens et eût fait punir ceux que, les premiers, ils avaient trouvé sensibles à
Le jour parut sans qu'on eût beaucoup dormi, car la nuit tout entière s'était écoulée dans cette discussion, et il fallut rentrer dans, les cages de fer et redevenir la chose de Dur tertre.
On traversa cette forêt profonde qae,la veille, on avait regardée avec tant d'avidité; leschemios étaient affreux. Quelques-uns obtinrent la permission de marcher entre quatre cavaliers; Barbé-Marbois, Barthélémy et du Goudray, blcsséâ, presque mourants, ne purent profiter de la permission. Couchés sur le plancher, à chaque cahot, ils étaient jetés contre les barres de fer qui les meurtrissaient et, malgré leur stoïcisme, leur arrachaii^nt des cris de douleur. Barthélémy fut le seul qui, pas une seule fois, ne fit entendre une plainte.
A Châtellerault, on les enferma dans un cachot tellement infect, que trois d'entre eux tombèrent asphyxiés en y entrant. Pichegru repoussa la porte que l'on allait fermer, et» tirant à lui un soldat, il le jeta au fond du cachot oh cet homme faillit s'évanouir. Celui-ci rendit compte de l'impossibilité de demeurer dans une pareille atmosphère, on laissa la porte ouverte et l'on y mit des sentinelles.
fiarbé-Marbois était fort mal; du Coudray, qui le soignait, était assis sur la paille auprès de lui. Un malheureux qui, depuis trois ans, subissait la peine des fers dans un cachot voisin, obtint de visiter les prisonniers, leur apporta de l'eau fraîche et offrit son lit à Marbois, qui se trouva un peu mieux après y avoir pris deux heures de repos.
— Ayez patience, leur disait cet homme; on finit par s'accoutumer à tout, et j'en suis un exemple, puisque depuis trois ans j'habite un cachot pareil au vôtre.
A Lusignan, la prison se trouva trop petite pour contenir les seize déportés; il pleuvait à verse, un vent froid soufflait
du nord ;Dutertre, que rien n'embarrassait, ordonna de bien fermer les cages, fit dételer les chevaux, et cages et prisonniers restèrent sur la place publique. Ils étaient là depuis une heure à peu prés, lorsque le maire et le commandant de la garde nationale, vinrent demander, sous leur responsabilité, de les faire loger dans une auberge. Ils l'obtinrent, non sans difficulté; à peine les prisonniers étaient-iis établis dans trois chambres avec renfort de sentinelles aux portes et sous les fenêtres, qu'ils virent arriver un courrier qui s'arrêta dans cette même auberge où on les avait conduits; quelques^ uns, plus faciles à Fespéranoe que les autres, crurent que ce courrier était porteur d'heureuses nouvelles. Tous furent d'avis qu'il annonçait un événement d'importance.
Et, en effet, il apportait l'ordre d'arrêter le général Dutertre, à cause des concussions et des friponneries qu'il avait commises depuis le départ des déportés, et de le ramener à Paris.
On trouva sur lui les huit cents louis d'or qu'il avait reçus pour la dépense du convoi, dépense qu'il supprimait et à la* quelle il subvenait par des réquisitions frappées sur les municipalités.
Les déportés apprirent cette nouvelle avec joie; ils virent approcher la voiture qui lui était destinée, et Ramel, poussant la curiosité jusqu'à vouloir examiner sa contenance, ouvrit la fenêtre.
Mais aussitôt la sentinelle de la rue fit feu et sa balle brisa la traverse de la fenêtre.
Dutertre arrêté, la conduite du convoi incombait donc à son second, Guillet.
Mais Guillet, nous l'avons dit, ne valait guère mieux que ^ Dutertre. Le lendemain, le maire de Saint-Maixant, où l'on
avait fait halte, s'étant approché des déportés et ayant eu le malheur de leur dire : « Messieurs, je prends beaucoup de part à votre situation et tous les bons citoyens partagent mon sentiment; » il mit lui-môme la main sur le maire, le jeta entre deux soldats et ordonna à ceux-ci de le conduire en prison.
Mais cet acte de brutalité révolta tellement les habitants de la ville, dont le brave homme paraissait fort aimé, qu'ils se soulevèrent et forcèrent Guilletde leur rendre leur syndic.
Ce qui tourmentait le plus les déportés, c'est qu'ils ignoraien^jmplétement le lieu de leur destination. Ils avaient entendu parler de Rochefort, mais d'une manière vague. Privés de toute relation avec leurs familles, ils ne pouvaient obtenir aucune lumière sur le sort qui les attendait.
A Surgères, ce sort leur fut révélé. Le maire avait insisté pour que les prisonniers fussent logés à Fàuberge et l'avait obtenu.
Pichegru, Aubry et Delarue étaient couchés sur des matelas étendus à terre dans une chambre du premier étage, sépa* rée de la pièce de dessous par un plancher si mal joint, qm Ton pouvait voir tout ce qui s'y passait.
Les chefs de l'escorte, sans se douter qu'ils étaient vus et . entendus, s'y firent servir à souper. Un officier de marine vint les y joiadre. Chaque mot que disaient ces hommes était important pour les malheureux condamnés ; ils écoutèrent.
Le souper, long et copieux, fut fort gai. Les souffrances dont on accablait les déportés firent les frais de cette gaieté. Mais, à minuit et demi, le souper terminé, l'officier de marine fit remarquer qu'il était temps de s'occuper de l'opération.
Ce mot opération attira, comme on le comprend bien, toute Tâtteation des trois déportés.
Un homme qû^ leur était inconnu, et qui servait de secrétaire à Guillet, apporta des plumes, de Tencre et du papier, et se mit à écrire sous la dictée du commandant.
Cette dictée était un procès-verbal constatant que, conformément aux derniers ordres du Directoire, les déportés n'étaient sortis de leurs cages que pour entrer dans le Brillant^ brigantin préparé à Rochefort pour les recevoir.
Pichegru, Aubry et Delarue, quoique atterrés par l'audition de ce procès-verbal fait d'avance, prenant les devants d'un jour et ne laissant aucun doute sur la déportation, gardèrent le secret vis-à-vis de leurs camarades.
Ils pensèrent qu'il serait assez tôt pour eux d'apprendre cette triste nouvelle à Rochefort.
On y arriva le 21 septembre, entre trois et quatre heures du soir. Le convoi quitta la chaussée de la ville, défila sous les glacis, où une foule immense de curieux attendait, tourna la place et se dirigea vers les bords de la Charente.
Il n'y avait plus de doute, non-seulement pour ceux qui avaient surpris le secret fatal, mais encore pour les treize autres qui ignoraient tout. Ils allaient être embarqués, lancés . sur l'Océan, dénués des choses les plus nécessaires à la vie et soumis à tous les risques d'une navigation dont ils ne pouvaient deviner le terme.
Enfin, les voitures s'arrêtèrent. Quelques centaines de matelots et de soldats, déshonorant l'uniforme de la marine, se placèrent en haie au moment où Ton lira les déportés de leur cage, qu'ils en étaient réduits à regretter. Des cris féroces les accueillent :
— A bas les tyrans ! & Teaul à Teau les traîtres !...
Un de ces bommes s'était avancé, sans doute dans le but de mettre sa menace à exécution; les autres le suivaient de près. Le général Villot marcba droit à lui, et, croisant les bras :
— Misérable, lui dit-il, tu es trop lâche me rendre ce service!..;
Un caDot s^approcba, un cofmmissaire fit l'appel, et, les uns après les autres, aussitôt nommés, les déportés descendirent dânsTembarcation.
Le dernier, Barbé-Marbois était dans un état si désespéré, que le commissaire déclara que, si on l'embarquait faible et mourant comme il était, il ne supporterait pas deux jours de navigation.
— Que t'importe, imbécile? lui dit le commandant Guillet. Tu ne dois compte que de ses os.
Un quart d'heure après, les déportés étaient à bord d'un bâtiment à deux mâts, mouillé vers le milieu de la rivière. C'était le Brillanty petit corsaire pris sur les Anglais. Ils y furent reçus par une douzaine de soldats qui semblaient avoir été choisis exprès pour faire sur eux TofGce de bourreaux. On les entassa à l'entre-pont dans un réduit si étroit, que la moitié d'entre eux à peine pouvait s'asseoir; si bas, que les autres ne pouvaient se tenir debout, et qu'ils étaient obligés de se relayer dans cette position, dont Tune ne valait guère mieux que l'autre.
Une heure après leur installation , on voulut bien se rappeler qu'ils devaient avoir besoin de nourriture.
On descendit alors deux baquets, l'un vide et que l'on plaça dans un coin, l'autre contenant des fèves à demi cuites, nageant dans une eau rousse plus d(^goûtante encore que le vase qui la renfermait. Un pain de munition et une ration
d'eau> seules choses dont les prisonniers firent usage, com- III 7
as LES BLANCS ET lES BLEUS
plétait cet immonde repas, servi à des hommes que leurs concitoyens avaient choisis comme les pins dignes d'entre eux pour les représenter.
Les déportés ne touchèrent point aux fèves du haqnet, — quoIquMls n'eussent pas mangé depuis trente-six heures, — soit à cause du dégoût qu'elles leur causaient, soit parce qu'on avait jugé à propos de ne leur donner ni cuiller ni fourchette.
Et, comme, pour introduire uu peu d'air dans leur réduit, ils étaient obligés de laisser la porte ouverte, ils étaient l'objet des railleries des soldats, qui arrivèrent à un degré de grossièreté telle, que Pichegra, oubliant qu'il n'avait plus le droit de commander, leur ordonna de se taire.
— • C'est toi qui feras bien de te taire, lui répondit Tun d'eux. Prends garde, tu n'es pas encore sorti de nos mains,
^ Quel âge as'tu? lui demanda Pichegru voyant sa jeunesse.
-* Seize ans, répondit le soldat.
— Messieurs, dit Pichegru, si jamais nous revenons en France, voilà un enfant qu'il ne faut pas oublier; il promet.
LES BLANCS ET LES BLEUS i19
ADIEU, frange!
Cinq heures B*écoulèrent avant que le bâtiment mit à la voile; il appareilla enfin, et, après une heure de marche, mouilla dans la grande rade.
Il était à peu près minuit.
Un grand mouvement se fît alors entendre sur le pont ; au milieu des menaces multipliées qui avaient accueilli les déportés en arrivant à Rochefort, les cris «A Peau! » et «Boire à la grande tasse, )> arrivaient distinctementjusqu'à eux. Aucun ne s'était communiqué sa pensée secrète, mais tous s'attendaient à trouver la fin de leurs tortures dans le lit de la Charente. Sans doute que le bâtiment qui les contenait, on celui à bord duquel ils allaient être transportés, était un de ces bâtiments à soupape, ingénieuse invention de Néron pour se débarrasser de sa mère, et de Garrieilpour noyer les royalistes.
Le commandement de mettre deux chaloupes à la mer est fait; un officier ordonne à haute voix que chacun se tienne à son poste; puis, après un moment de silence, les noms de Pichef^ru et d'Aubry sont prononcés.
Ils prennent congé de leurs compagnons en les embrassant, eA montent sur le pont.
Un quart d^heure se passe!
Tout à coup les noms de Barthélémy et de Delarue retentissent.
Sans doute, on en a fini avec les deux premiers et le tour des deux autres arrive. — Ils embrassent leurs compagnons comme ont fait Aubry et Pichegru, et montent sur le pont, d^où ils passent dans un petit canot où on les fait asseoir côte à côte sur un banc. Un matelot se place sur un autre banc visà-vis; la voile est déployée, ils partent comme un trait.
A chaque instant, les deux déportés soudent du pied le ca. noU croisant voir la soupape par où sont probablement passés leurs compagnons, s'ouvrir et les engloutir à leur tour.
Mais, cette fois, leurs craintes étaient vaines: on les transportait du brigantin le Brillant sur la corvette la Vaillante^ où leurs deux compagnons les avaient précédés et où les douze autres devaient les suivre.
Us y furent reçus par le capitaine Julien, sur la figure duquel ils essayèrent d'abord de lire le sort qui les attendait.
La figure affectait d'être sévère; mais, lorsque le capitaine se vit seul avec eux :
— Messieurs, leur dit-il, on volt que vous avez beaucoup souffert; mais prenez patience : tout en exécutant les ordres du Directoire, je ne négligerai rien de ce qui pourra adoucir votre sort.
Par malheur pour eux, Guillet les avait suivis ; il entendit ces derniers mots. Une heure après, le capitaine Julien était remplacé par le capitaine Laporte.
Chose bizarre! la Vaillante^ corvette de vingt-deux pièces de canon, que montaient les déportés, venait d'être construite tout récemment à Bayonne, et Yiilot, qui était commandant générai delà coutrée, avait été cboiai pour être son parrain.
C'était lui qui Tavait nommée la Vaillante. On fit descendre les déportés dans rentre- pont, et, comme on ne songeait pas à leur donner à manger :
— Veut-on décidément nous laisser mourir de faim? demanda Dessonville, celui d'entre les déportés qui souffrait le plus cruellement du rtianque de nourriture.
— Non, non, messieurs, dit en riant un officier de la corvette nommé Des Poyes; soyez tranquilles, on va \ous servir à souper.
— Donnez-nous seulement quelques fruits, dit Barbé-Marbois mourant, quelque chose qui rafraîchisse la bouche.
♦Un nouvel éclat de rire accueillit cette demande, et, de dessus le pont, on jeta aux malheureux affamés deux pains de munition.
a Souper exquis I s'écrie Ramel, pour de pauvres diables qui n'avaient pas mangé depuis quarante heures, souper que nous avons bien souvent regretté, car ce fut la dernière fois fois qu'on nous donna du pain. »
Dix minutes après, on distribuait des hamacs à douze des condamnés; mais Pichegru, mais Villot, mais Ramel, mais Dessonville, n'en recevaient point.
— Et nous Y demanda Pichegru, sur quoi allons-nous coucher?
— Venez, répondit la voix du nouveau capitaine, on va vous le dire.
Pichegru et les quatre déportés qui n'avaient pas reçu de bamacs se rendirent à Tordre qui leur était donné.
— Faites descendre ces messieurs dans la Fosse-aux-Lions, dit le capitaine Laporte, c'est le logement^iui leur est destiné.
Chacun sait ce que c'est que la Fosse-aux-Lions, c'est le
cachot où Ton met le matelot condamné au dernier supplice.
Aussi» les déportés de l'entre-pont, en entendant cet ordre, poussèrent-ils des cris de colère.
— Point de séparation! s'écriôrent-ils ; mettez-nous avec ces messieurs dans cet horrible cachot, ou laissez-les ayec nous.
Barthélémy et son fidèle Lfetellier, ce brave domestique qui, quelque observation qui lui eût été faite, n'avait pas voulu quitter son maître, Barthélémy etLetellier s'élancèrent sur le pont, et, voyant leurs quatre compagnons entraînés par des soldats vers Técoutille qui conduit à la Fosse-aux-Lions, ils se laissèrent glisser par l'échelle plutôt qu'ils ne la descendirent, et se trouvèrent à fond de cale avant eux.
— Icil cria le capitaine du haut de l'écoutille, ou Je vous fais remonter à coups de baïonnette.
Mais eux se couchèrent.
— Il n'y a ni premier ni dernier entre nous, dirent-ils ; nous sommes tous coupables, ou tous innocents. Que Ton nous traite donc tous de la môme manière.
Les soldats s'avancèrent sur eux, la baïonnette en avant; mais eux ne bougèrent point, et il fallut les instances de Pichegru et de ses trois amis pour les faire remonter sur le pont.
Us restèrent donc tous quatre dans les plus épaisses ténèbres, dans cet horrible cachot infecté par les exhalaisons delà cale et par celles desc&bles, n'ayant ni hamac ni couverture, ne pouvant rester couchés, car il n'y avait pas de de place, ne pouvant demeurer debout» le plafond du cachot étant trop bas.
Les douze autres, resserrés dans Tentre-pont, n'étaient
guère mieux, car oh ferma sur eux les écoutilles, et, comme leurs camarades de la Fosse-aux-Lions, ils furent privés d'air et de mouvement.
Vers quatre heures du matin, le capitaine donna l'ordre de mettre-à la voile, et, au milieu des cris de Téquipage, du grincement des agrès, du mugissement des vagues se brisant contre Pavant de la corvette, on entendit, comme un sanglot déchirant sortir des flancs du vaisseau, ce dernier cri :
— Adieu, France!
Et, comme un écho des entrailles de la cale, ce môme cri répété, mais à peine intelligible à cause des profondeurs du bâtiment :
— France, adieu!
Peut-être s'étonner a- t-on que nous ayons si fort appuyé sur ce douloureux récit, qui deviendrait bien autrement douloureux encore, si nous suivions les malheureux déportés pendant leur traversée de quarante-cinq jours. Mais le lecteur n'aurait^probablement pas le courage que nous a inspiré ce besoin, non pas de réhabiliter, nous laissons à Thistoire le soin des réhabilitations, mais d'attirer la pitié des générations qui suivent sur les hommes qui se sont sacrifiés pour elles.
Il nous a paru que ce mot païen de l'antiquité : Malheur aux vaincus! était une cruauté dans tous les temps etuneimpiété dans les temps modernes; aussi, je ne sais par quel
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entraînement de mon cœur c'est toujours, vers les yaincus que je me tourne, e» toujours à eux que je vais.
Ceux qui m'ont lu savent que c^est avec une sympathie égale et avec une impartialité pareille que j'ai raconté la passion de Jeanne d'Arc à Rouen, la légende de Marie Stuart à Fotheringay, que j'ai suivi Charles I«r sur la place de White- Hall et Marie-Antoinette sur la place de la Révolution.
Mais ce que j'ai remarqué avec regret chez les historiens, c'est qu'ils se sont étonnés, comme M. de Chateaubriand, de la quantité de larmes que contenait l'œil des rois, sans étudier aussi religieusement la somme de douleurs que pouvait supporter sans mourir cette pauvre machine humaine quand elle est soutenue par la conviction de son innocence et de son droit, appartint-elle aux classes moyennes et môme inférieures de la société.
Tels étaient ces hommes, dont nous venons d'essayer de peindre l'agonie, pour lesquels nou3 ne trouvons pas un regret chez les historiens, et qui, par l'habile combinaison qu'ont eue leurs persécuteurs de mêler avec eux des hommes comme Collot-d'Herbois et comme Billaud-Varennes, après avoir été déjiouillés de la sympathie de leurs contemporalQH, ont été déshérités de la pitié de l'avenir.