LA HUITIÈME CROISADE
SAIIfT'JEAN-D'AGRE
Le 7 avril 1799, le promoTitoire sur lequel est bâti Saint- Jean-d'Acre, l'ancienne Ptotémaïs, apparaissait enveloppé d'autant d'éclairs et de tonnerres que Tétait le mont- Sinaï le jour où le Seigneur, dans le buisson ardent, donna la loi à Moïse.
1 En vous annonçant, chers lecteurs, rimportance matérielle de notre roman les Blancs et lea Bleus, c'est-à-dire en vous siver lissant qu'il formerait un certain nombre de volumes, nous avons dit, en même temps, «lu'il était la suite des Compagnons de Jehu.
Mais, comme il entrait dans notre plan de peindre les grands événements de la fin du siècle passé et du commencement du siècle actnef, de 1793 à 1815, c'est-à-dire de faire passer sous vos yeux, vingtdeux ans de notre histoire, nous avons employé près de trois volumes à peindre les grandes journées de notre Révolution, et nous ne
D'où veûaient ces détonations qui ébranlaient la côte de Syrie comme un tremblement de terre?
D'où sortait cette fumée qui couvrait le golfe du Carmel
sommes encore arrivés qu'à cette année 1799, où commence notre récit des Compagnons de Jéhu.
Gomme quelques-uns des acteurs qui jouent un rôle dans ce dernier livre, jouent aussi un rôle dans les Blancs et les Bleus, on ne s'étonnera pas que, sur cinq ou six points du nouvel épisode où nous entrons, les deux actions se rejoignent et que quelques-uns des chapitres de notre premier livre se retrouvent naturellement dans le second, puisque les événements, non-seulement se côtoient, mais parfois aussi sont identiques.
Une fois l'exécution de Morgan et de ses compagnons terminée, notre récit constitue bien réellement la suite des Compagnons de Jéhu, puisque c'est le troisième et le seul frère qui reste de la famille de Sainte-Hermine, qui devient le héros et le personnage des volumes qui nous resteront encore à publier sous le titre de V Empire.
Nous vons donnons cette explication, chers lecleurs, afin que vous ne vous étonniez pas de cette coïncidence entre les deux ouvrages, et, si nous osions même tant attendre de votre complaisance, nous vous prierions de relire les Compagnons de JéhUy en même temps que vous liriez cet épisode de la Huitième Croisade,
Ai-je besoin de vous dire, chers lecteurs, que ce nouveau travail* le plus historique de tous ceux que j'ai faits, a été conçu, composé et exécuté dans ce grand but, d'arriver à faire lire dix volumes d'histoire sous l'étiquette de dix volumes de roman? Les événements racontés dans les Blancs et les Bleus sont les plus importants de notre siècle, et il est essentiel que notre peuple, qui a déjà joué un si grand rôle depuis soixante-dix ans dans les événements européens, et qui est appelé à en jouer un plus grand encore, sache comme on doit les savoir ces grands faits de nos chroniques.
Puis, quand les restaurations suivent les révolutions et les révolutions les restaurations, que chaque parti élève, au moment du triomphe^ une statue à celui qui le représente, statue deslinée à être abattue par le parti contraire pour faire place à une autre, les esprits faibles, les yeux myopes se troublent devant tous ces grands honimès d'un instant qui deviennent des traîtres, sans que les contemporains mettent plus de difficulté à les déshonorer qu'ils n'en ont mis à les glorifier.
d'un nuage aussi épais que si la montagne d'Ëlie était changée en volcan?
Le rêve d'un de ces hommes qui, avec quelques paroles^ changent la destinée des empires, s'accomplissait.
Nous nous trompons, c'est s'évanouissait que nous voulons dire.
Mais peut-être aussi ne s'évanouissait-il que pour faire place à une réalité, que cet homme, si ambitieux qu'il fût, n'eût point ose rêver*
Le 10 septembre 1797, en apprenant, à Passeriano, la journée du 18 fructidor, la promulgation de la loi qui condam-
II est bon qu*un œil plus ferme, qu'an esprit plus impartial dise : «Voilà le plâtre, et voilà le marbre; — voilà le plomb, et voilà Tor.»
Il y a des statues qu'on jette à bas de leur piédestal et qui y remontent toutes seules.
Il y en a, au contraire, qui tombent d'elles-mêmes et qui se brisent en tombant.
Mirabeau, après avoir été porfô en grande pompe au Pantbéon, n'a pas de tombeau aujourd'Gui.
Louis XVI, après avoir été jelé dans la fosse commune, a sa chapelle expiatoire.
Peut-être la postérité a-t-elle été bien sévère pour Mirabeau! Peutêtre la postérité a-t-elle été bien indulgente pour Louis XVI l Mais il faut s'incliner devant les sévérités et les indulgences de la postérité.
Et, cependant, sans envier sa chapelle expiatoire à Louis XVI» nous aimerions voir rendre une tombe à Mirabeau.
Le plus coupable des deux, à notre avis, ne fut pas celui qui vendit, mais celui qui acheta. A. D.
nait à la déportation deux directeurs, duquaute-quatre députés et cent quarante-huit individus, le vainqueur de l'Italie était tombé dans une sombre rêverie.
Il mesurait sans doute dans son imagination toute Pinfluence que lui donnait ce coup d'État dans lequel sa main avait tout fait, quoique la main d'Âugereau (:ût seule été visible.
Il se promenait avec son secrétaire Bourrlenne dans le beau parc du palais.
Tout à coup, il releva la tête et lui dit^ sans que rien eût précédé cette espèce d'apostrophe :
^Décidément, l'Europe est une taupinière; iln^y a jamais eu de grand empire et de gronde révolution qu'en Orient, où vivent six cents millions d'hommes.
Puis, comme Bourrlenne, nullement préparé à cette sortie, le regardait avec étonneraent, il était retombé ou avait fait semblant de retomber dans sa rêverie.
Le Iw janvier 1798, Bonaparte, reconnu au fond de la loge où il essayait de se cacher, à la première représentation û'Horatius Codés, salué par une triple ovation et par les cris de « Vive Bonaparte I » qui trois fois avaient ébranlé la salle, rentrait daqs sa maison de la rue Ghantereine, nouvellement nommée, en son honneur, rue de la Victoire, et, tombant dans une profonde mélancolie, disait à Bourrieune, le confident de ses pensées noires :
— Croyez-moi, Bourrieune, on ne conserve à Paris le souvenir de rien. Si je reste six mois saiis.rien faire, je suis perdu; une renommée, dans cette Babylone, en remplace une autre; on ne m'aura pas vu trois fois au spectacle^ Qu'on ne me regardera même plus.
Enfin, le ?9 du môme mois, il disait toujours à Boumenne, revenant sans cesse au rêve de sa pensée :
— Bourrienne, je ne veux pas rester ici. Il vCy a rien à faire ; si je reste, je suis coulé; tout s^use en France. J'ai déjà absorbé ma gloire. Cette pauvre petite Europe n'en fournit point assez ; il faut aller en Oriknt.
Enfin, comme, quinze jours avant son départ, le 18 avril 1798, il descendait la rue Sainte-Anne côte à côte avec Bourrienne, auquel, depuis la rueiChantereine, il n'avait pas dit un seul mot, celui-ci, pour rompre ce silence qui Tembarrassait, lui avait dit :
— Vous êtes donc bien décidé à quitter la France, général?
— Oui^ avait-il répondu. Je leur ai demandé à être des leurs; ils m'ont refusé. H faudrait^ si je restais ici, les renverser et me faire roi. Les nobles n'y cœisentiraient jamais; j'ai sondé le terrain : le temps n'est pas venu^ je serais seul, il me faut encore éblouir ces gens-là. Novs irons en Egypte^ Bourrienne.
Ainsi, ce notait pas pour communiquer avec Typpo-Saôb à travers l'Asie et pour frapper TAngleterre dans l'Inde que Bonaparte voulait quitter PËurope.
Il lui fallait éblouir ces gens-la! Voilà la véritable cause de son expédition d'Egypte.
Et, en effet, le 3 mai 1798, il donnait Tordre à tous les généraux d'embarquer leurs troupes.
Le 4, il quittait Paris.
Le 8, il arrivait à Toulon.
Le 19, il montait sur le vaisseau amiral VOrienî.
Le 2Sf il passait en vue de Livourne et de File d'Ëibe.
Le 13 juin, il prenait Malte.
Le 19, il se remettait en route.
Le 1«' juillet, il débarquait près du Marabout.
Le 3, il enlevait Alexandrie d^assaut.
Le 13, il gagnait la bataille de Ghébreïss. .
Le 21, il écrasait les mamelouks aux Pyramides.
Le 25, il entrait au Caire.
Le 14 août, il apprenait le désastre d'Âboukir.
Le 24 décembre, il partait pour Visiter, avec llnstitut, les restes du canal de Suez.
Le 28, il buvait aux fontaines de Moïse, et, comme le pharaon, il manquait d'être noyé dans la mer Rouge.
Le l«r janvier 1799, il projetait la campagne de Syrie.
Six mois auparavant, Tidée lui enviait venue déjà.
C'est alors qu'il avait écrit à Kléber:
« Si les Anglais continuent à inonder la Méditerranée, ils nous obligeront peut-être à faire de plus grandes choses que nous n'en voulions faire. »
Il était vaguement question d'une expédition que le sultan de Damas tenterait contre nous, et dans laquelle le pacha Djezzar, surnommé le Boucher à cause de sa cruauté, conduirait Pavant-garde.
Ces nouvelles avaient pris une certaine consistance. ^
Djezzar s'était avancé par Gaza jusqu'à El-Arich, et avait massacré les quelques soldats que nous avions dans cette forteresse.
Bonaparte, au nombre.de ses jeunes officiers d'ordonnance, avait les deux frères Mailly de Ghàteau-Renaud.
LES BLANCS ET LES fiLEUS 131
II envoya le plus jeune en parlementaire à Djezzar, qui, contre le droit des gens, le fit prisonnier.
C'était une déclaration de guerre.
Bonaparte, arec sa rapidité d'exécution, résolut de détruire cette avant-garde de la Porte Ottomane.
En cas de succès, lui-même dira plus tard quelles étaient ses espérances. En cas d'échec, il renversait les remparts de Gaza, de Jaffa et. d'Acre, ravageait le pays, en détruisait toutes les ressources, enfin rendait impossible le passage d'une armée, même indigène, à travers le désert.
Le 11 février 1799, Bonaparte entrait en Syrie à la tête de douze mille hommes.
Il avait avec lui cette pléiade de braves qui gravite tout autour de lui pendant la première, la plus brillante période de sa vie. Il avait Kléber, le plus beau et le plus brave Cavalier de l'armée.
Il avait Murât, qui lui tlisputait ce double titre.
Il avait Junot,rhabile tireur au pistolet, qui coupait douze balles de suite sur la lame d'un couteau.
11 avait Lannes, qui avait déjà gagné son titre de duc de Montebello, mais qui ne le portait pas encore.
Il avait Reynier, à qui était réservé l'honneur de décider la victoire à Héliopolis.
U avait Gaffarelli, qui devait rester dans cette tranchée qu'il faisait creuser.
Enfin il avait, dans* des positions secondaires , pour aide de camp Eugène de Beauharnais, notre jeune ami de Strasbourg, qui avait fait le mariage de Joséphine avec Bonaparte en venant réclamer à celui-ci Fépée de son père.
Il avait Groisier, triste et taciturne depuis que, dansjine
rencontre avec les Arabes, il avait faibli et que le mot lâche était sorti de la bouche de Bonaparte.
11 avait rainé des deux Mailly, qui allait délivrer ou venger son frère.
Il avait le jeune cheik d'Aher, chef des Druses, dont le nom, siDon la puissance, s'étendait de la mer Morte à la mer Méditerrannée, »
Il avait enfin une ancienne connaissance à nous, Roland de Montrevel, dont la bravoure habituelle s'était, depuis le jour où ii avait été blessé et fait prisonnier au Caire, doublée de cet étrange désir de mort auquel nous l'avons vu en proie pendant toute la durée de notre récit des Compagnons de Jéhu*,
L'armée arriva le 17 février devant El-Arich.
Les soldats avaient beaucoup souffert de la soif pendant la traversée. A la fin d'une étape seulement, ils avaient trouvé tout ensemble un amusement et une jouissance.
C'était à Messoudiah, c'est-à-dire au lieu fortuné^ au bord de la Méditerrauée, sur un terrain compo.^é de petites dunes d'un sable très-fin. Le hasard avait fait qu'un soldat avait renouvelé le miracle de Moïse : en enfonçant un bâton dans le sable, l'eau en était sortie comme d'un puits artésien, le soldat avait goûté cette eau et l'avait trouvée excellente ; il avait appelé ses camarades et leur avait fait part de sa découverte.
Ghaoun alors avait fait son trou et avait eu son puits.
11 n'en fallut pas davantage pour rendre aux soldats toute leur gaieté.
fil-Arich se rendit à la première sommation.
Enfin, le 28 février, on commença d'apercevoir les vertes
i. Voir, sur les causes de ce désir, la préface des Compagnons d^Jéhu.
et fertiles campagnes de la Syrie; en môme temps , à travers une légère ploie, chose si rare en Orient, on entrevoyait des vallées et des montagnes qui rappelaient nos montagnes et nos vallées d'Europe.
Le l" mars, on campa à Ramleh, l'ancienne Rama, là où Rachel entra dans ce grand désespoir dont la Bible donne une idée par cette phrase splendide de poésie:
« Gt Ton entendit de longs sanglots dans Rama. G^était Rachel qui pleurait ses enfants, et qui ne voulait pas être consolée, parce qu'ils n'étaient plus 1 •é
C'était à Rama que passèrent Jésus, la vierge Marie et saint Joseph pour aller en Egypte. L'église qui fut concédée par les religieux à Bonaparte, pour en faire un hôpital, est bâtie sur Fendroit même où la sainte famille se reposa.
Le puits dont l'eau fraîche et pure désaltérait toute l'armée fut le même que celui où, mille sept cent quatre-vingtdix-i^euf ans auparavant, s'étaient désaltérés les saints fugitifs. Il était aussi de Rama, le disciple Joseph, dont la main pieuse ensevelit le corps de Notre^Seigneur Jésus-Christ.
Peut-être, dans cette immense multitude, pas un homme ne connaissait cette tradition sacrée; mai^ ce que l'on savait» c'est qu'on n'était plus qu'à six lieues de Jérusalem.
En se promenant sous les plus beaux oliviers qu'il y ait peut-être en Orient, et que nos soldats abattaient sans respect pour eti faire le feu de leurs bivacs, Bourrienne demanda à Bonaparte:
— Général, n'irez-vous point à Jérusalem?
— Oh! pour cela, non, répondit insoucieusement celui-ci.
Jérusalem n'est point dans ma ligne d'opérations. Je ne veux
pas avoir affaire à des montagnards dans des chemins diffi-
cileB, et puis, de l'autre côté du mont, je serais assailli par m 8
une nombreuse cavalerie. Je n'ambitionne pas le BOrt de Grassus.
Grassus, on le sait, fut massacré par les Pai^thes.
Il y a cela d'étrange dans la vie de Bonaparte, c'est qu'étant passé à six lieues de Jérusalem, berceau du Ghrist, et à six lieues de Rome, capitale de la papauté, il n'ait eu le désir de voir ui Rome ni Jérusalem.