‹ Les blancs et les bleus: 1.[-3.] sér (volume 2)Chapitre 16 sur 25 · LE CARNAGE · texte numérisé non relu

LE CARNAGE

Bonaparte se promenait devant sa tente avec Bourriciine, attendant impatiemment des nouvelles^ n'ayant plus personne

de ses familiers autour de lui, lorsqu'il Yi[ sortir de la ville, par deux portes différentes, des troupes d'hommes désarmés.

Une de ces troupes était conduite par Groisier, l'autre par Eugène Beaubarnais.

Leurs jeunes visages rayonnaient de joie.

Croisier, qui n'avait pas souri depuis qu'il avait eu le malheur de déplaire au général en chef, souriait, espérant que cette belle prise allait le réconcilier avec lui.

Bonaparte comprit tout; il devint très-pàle, et, avec un profond sentinâent de douleur :

— Que veulent-ils que je fasse de ces hommes? s'écria-t-il, ai-je des vivres pour les nourrir? Ai-je des vaisseaux pour les envoyer en France ou en Egypte, les malheureux?

Les deux jeunes gens s'arrêtèrent à dix pas de lui. Ils virent, à la rigidité de son visage, qu'ils venaient de fïiireunefaute.

— Que m'amenez- vous là? demanda-t-il.

Croisier n'eut point osé répondre, ce fut Eugène qui prit la parole.

— Mais vous le voyez bien, général : des prisonniers.

— Vous ai-je dit d'en faire?

— Vous nous avez dit d'apaiser le carnage, dit timidement Eugène.

— Oui, sans doute, répliqua le général en chef; pour les femmes, pour les enfants, pour les vieillards, mais non pour des soldats armés. Savez-vous que vous allez me faire commettre un crime!

Les deux jeunes gens comprirent tout; ils se retirèrent

confus. Croisier pleurait ; Eugène voulut le consoler, mais il

secoua la tète en disant :

— C'est fini; à la première occasion, je mo f(Tai tiior.

Avant de décider du sort de ces malheureux, Bonaparte Youlait assembler le conseil des généraux.

Mais soldats et généraux bivaquaient dans Tintérieur de la place. Les soldats ne s'étaient arrêtés que lorsqu'ils avaient été las de tuer. Outre ces quatre mille prisonniers» il y avait près de cinq mille mortSi

Le pillage des maisons fut continué toute la nuit.

De temps en temps, on entendait des coups de feu ; des chs sourds et lamentables retentissaient dans toutes les rues, dans toutes les maisons» dans toutes les mosquées*

Ces cris étaient poussés par des soldats que Ton retrouvait cachés et que Ton égorgeait; par des habitants qui essayaient de défendre leurs trésors; par des pèreaet par des maris qui essayaient de soustraire leurs femmes où leurs filles à la brutalité des soldats.

La vengeance du ciel était cdchée derrière ces cruautés.

Le peste était à Jaila, Tarmée en emporta les germes avec elle.

On avait commencé par faire asseoir les prisonniers péleméle en avant des tentes; une corde leur attachait les mains derrière le dos ; leurs visages étaient sombres, plus encore par les pressentiments que par la colère.

Ils avaient vu les traits de Bonaparte se décomposer à leur aspect, ils avaient entendu, sans la comprendre, la réprimande faite aux Jeunes gens; mais ce qu'ils n'avaieni point compris, ils Pavaient deviné.

Quelques-iuns se hasardèrent à dire : « J'ai faim! » d'autres : «J'ai soif! »

On leur apporta de l'eau à tous, on leur apporta à tous un morceau de pain prélevé sur les rations de l'armée.

Cette distribution les rassura un peu4

144 LES BLANCS ET LES BLEtlS

Au for et à mesure que les généraux rentraient, ils recevaient Tordre de se rendre sous la tente du général en chef.

On délibéra longtemps sans rien arrêter.

Le jour suivant, arrivèrent les rapports journaliers des généraux de division; tous se plaignaient de rinsuifîsance des rations. Les seuls qui eussent bu et mangé à leur soif et à leur faim étaient ceux qui, étant entrés dans la ville au moment du combat, avaient eu le droit de la piller.

Mais c'était le quart de Tarmée à peine. Jout le reste murmurait de voir donner son pain à des ennemis soustraits à une vengeance légitime, puisque, selon les lois de la guerre, Jaffa étant prise d'assaut, tous les soldats qui s'y trouvaient devaient être passés au fil de Tépée.

Le conseil se rassembla de nouveau.

Cinq questions y furent posées.

Fallait-il les renvoyer en Egypte?

Mais, pour les renvoyer en Egypte, force était de leur donner une nombreuse escorte, et l'armée n'était déjà que trop faible pour un pays si mortellement hostile.

Comment, d'ailleurs, les nourrir, eux et leur escorte, jusqu'au Caire, sur une route ennemie, que l'armée venait de dessécher en passant, n'ayant pas de vivres à leur donner au moment de leur départ?

Fallait-il les embarquer?

Où étaient les navires? Où en trouver? La mer était dér serte, 6u du moins, pas une voile hospitalière ne s'y montrait.

Leur rendrait-on une entière liberté?

Mais ces hommes, à l'instant même, iront à Saint-Jean-d'Acre renforcer le pacha, ou bien se jetteront dans les montagnes de Naplouse; et alors» à chaque ravin, ce sera une fusillade à subir de la part de tirailleurs invisibles.

LES BLANCS ET LES BLEUS i45

Fallait-il les incorporer désarmés parmi les soldats républicains?

Mais les vivres, qui manquaient déjà pour dix mille hommes, manqueraient bien plus encore pour quatorze mille. Puis venait le danger de pareils camarades sur une route ennemie; à toute occasion, ils nous donneront la mort en échange de la vie que nous leur aurons laissée. Qu'est-cequ*un chien de chrétien pour un Turc? Tuer un infidèle, n'estce pas un acte religieux et méritoire aux yeux du prophète?

La cinquième question, Bonaparte se leva comme on allait la poser.

— Attendons jusqu'à demain, dit-il.

Ce qu'il attendait, il ne le savait pas lui-même.

C'était un de ces coups du hasard qui empêchent un grand crime et qu'on appelle alors un bienfait de la Providence.

11 attendit vainement.

Le quatrième jour, il fallut bien résoudre cette question qu'on n'avait point osé poser la veille.

Fallait-il les fusiller?

Les murmures augmentaient, le mal allait croissant; les soldats, d'un moment à l'autre, pouvaient se jeter sur ces malheureux et donner l'apparence d'une révolte et d'un assassinat à ce qui était une exigence de la nécessité.

La sentence fut unanime, moins une voix : un des assistants n'avait pas voté.

Les malheureux devaient être fusillés.

Bonaparte s'élança hors de sa tente, dévora la mer de son regard ; une tempête d'humanité s'élevait dans son cœur.

Il n'avait point encore acquis, à celte époque, le stoïcisme

des chamijs de bataille; l'homme qui vit depuis Austerlitz,

Eylau, la Moscova sans sourciller, n'était point encore asse-^ m {^

familiarisé avec la mort pour lui jeter d'un seul coup sans remords une si large proie. A bord du vaisseau qui Pavait conduit en Egypte, sa pitié, comme celle de César, avait étonné tout le monde. 11 était impossible que, dans une longue traversée, il n'arrivât point quelques accidents et que quelques hommes ne tombassent point à la mer.

Cet accident arriva plusieurs fois à bord de VOrienU

C'est alors seulement que Ton pouvait comprendre tout ce jCe qu'il y avait d'humanité dans l'âme de Bonaparte.

Dès qu'il entendait ce cri ; Un homme à la mer t il s'élançait sur le pont, s'il n'y était point déjà, et ordonnait de mettre le bâtiment en panne. — Dès lors, il n'avait point de repos que l'homme ne fût repris, ne fût sauvé. Bourrienne recevait l'ordre de récompenser largement les marins qui s'étaient dévoués à l'œuvre de salut, et, s'il y avait parmi eux un matelot qui eût encouru quelque punition pour fautes de service, il l'en relevait et lui faisait encore donner de l'argent.

Pendant une nuit obscure, on entendit le bruit que fait la chute d'un corps pesant tombant à la mer; Bonaparte, selon sa coutume, se précipita hors de sa chambre, monta sur le pont et fit mettre le bâtiment en panne. Les marins, qui savaient qu'il y avait non-seulement une bonne action à faire, mais encore une récompense au bout de la bonne action, s^élancèrent dans la chaloupe avec leur activité et leur courage accoutumés. Au bout de cinq minutes, à cette question sans cesse répétée de Bonaparte : « Est-il sauvé ? est-il sauvé? » des éclats de rire répondirent.

L'homme tombé à la mer était un quartier de bœuf détaché du magasin aux provisions.

— Donnez le double, Bourrienne, dit Bonaparte ; ce pou-

Tait être un homme, et, la première fois, ils pourraient croire que ce n'est qu'un quartier de bœuf.

L'ordre de Texécution devait venir de lui. Il ne le donnait pas et le temps passait. ËnGn, il se fit amener son cheval, sauta en selle, prit une escorte d'une vingtaine de guides, et s'éloigna en criant :

— Faites 1

Il n'osa pas dire : « Tirez ! »

Une scène semblable à celle qui se passa alors ne se décrit point. Ces grands égorgements que l'on trouve dans les peuples de rantiquité n'ont point de place dans l'histoire moderne. Sur quatre mille, quetques-uns se sauvèrent, parce que, s'étant jetés à la nage, ils gagnèrent des récifs hors de la portée du fusil.

Jusqu'à ce qu'on fût arrivé à Saint- Jean-d'Âcre et que le devoir les forc&t de prendre les ordres du général en chef, ni Eugène Beauharnais ni Groisier n'osèrent se représenter devant Bonaparte*

Le 18, on était devant Saint-Jean-d'Âcre* Malgré les frégates anglaises embossées dans le port, quelques jeunes gens desquels étaient le cheik d'Âheri Roland, et le comte de Hailly de Château-Renaud, demandèrent la permission d'aller se baigner dans la rade.

Cette perpiission leur fut accordée.

En plongeant, Hailly rencoQtra un sac de cuir qui flottait entre deux eaux; la curiosité le prit» et, tout en nageant, les baigneurs tirèrent ce sac sur le rivage.

11 était attaché avec une corde et paraissait renfermer une créature humaine.

La corde fut déliée, le sac vidé sur le sable, et Mailly reconnut le corps et la tète de son frèroi envoyé en parlemDnta^*^

un mois auparavant^ et que Djezzar venait de faire décapiter en apercevant la poussière que soulevait sous ses pieds Tavant-garde française.

DE l'antiquité jusqu'à NOUS

Puisque nous avons le bonheur de trouver des lecteurs assez intelligents pour nous encourager à écrire un livre dans lequel le côté romanesque est rejeté au second plan, on nous permettra, sans aucun doute, de faire non-seulement l'histoire présente des localités que visitent nos héros, mais encore leur histoire passée. Il y a un charme immense pour le philosophe, pour le poëte, et môme pour le rêveur, à fouler un sol composé de la cendre des générations écoulées, et nulle part plus qu'aux lieux que nous visitons nous ne trouvons la trace de ces grandes catastrophes historiques qui, toujours diminuant de solidité et s'effaçant de contours, finissent par aller se perdre comme des ruines et comme des spectres de ruines, dans les ténèbres de plus en plus épaisses du passé.

Ainsi en est-il de la ville que nous venons de laisser pleine de cris, de carnage et de sang, avec ses murailles éventrées et ses maisons en flammes. La rapidité da notre récit nous a, en

effet, empêché, voulant entrer avec le jeune vainqueur dans la Jaffa moderne, de vous dire en quelques mots ce que c'était que Tantique Jaffa.

Jaffo en hébreu signifie beauté, — Joppé, en phénicien, signifie hauteur.

Jaffa est au golfe oriental de la Méditerranée ce que Djeddah est au centre de la mer Rouge.

La ville des pèlerins.

Tout pèlerin chrétien, qui va à Jérusalem pour visiter le tombeau du Christ, passe par Jaffa.

Tout hadji musulman, qui va à la Mecque visiter le tombeau de Mahomet, passe par Djeddah.

Quand nous lisons aujourd'hui les travaux du grand ouvrage sur rÉgypte, ouvrage auquel ont concouru les hommes les plus savants de Tépoque, nous sommes étonnés d'y voir si peu de ces points lumineux, qui, disposés dans la nuit du passé, éclairent et attirent le voyageur comme des phares.

Nous allons essayer de faire ce qu'ils n'ont point fait.

L'auteur qui assigne à Jaffa, c'est-à-dire à la phénicienne Joppé, sa place la plus reculée dans l'histoire est Pomponius Mêla, qui prétend qu'elle fut bâtie avant le déluge.

f?st Joppe anie dUuvium eonditn.

Et il fallait bien que Joppé fût fondée avant le déluge, puisque rhistorien Josèphe, dans ses Antiquités, dit avec Berose et Nicolas de Damas, non pas précisément que c'est à Joppé que l'arche fut construite, car alors ils se fussent trouvés en contradiction avec la Bible, — mais à Joppé qu'elle s'arrêta. De leur temps, assurent-ils, on montrait encore ses fragments

iijO LES BLANCS ET LES BLEDS

aux voyageurs incrédules, et l'ou employait, comme remède effîcace en toute chose, comme dictame universel, la poussière du goudron dont elle avait été enduite.

C'est à Joppé, s'il faut en croire Pline, qu'Andromède fut enchaînée aux rochers pour être dévorée par le monstre marin, et qu'elle fut délivrée par Persée, monté sur la Chimère et armé du stupéfiant bouclier de Méduse.

Pline affirme qu'on voyait encore, sous le règne d'Adrien, les trous des chaînes d'Andromède, et saint Jérôme, témoin qu'on n'accusera pas de partialité, déclare les avoir vus.

Le squelette du monstre marin, long de quarante pieds, était considéré par les Joppéens comme celui de leur divinité Géto,

L'eau de la fontaine dans laquelle Persée se lava après avoir égorgé le monstre, demeura teinte de son sang» Pausanias le dit, et, de ses yeux, il a vu cette eau rose.

Cotte déesse Céto, dont parle Pline, colitur fabulosa Ceto^ et dont les historiens ont fait Derceto, était le nom que la tradition donnait à la mère inconnue de Sémiramis.

Diodore de Sicile raconte la charmante fable de cette mère inconnue avec ce charme antique qui poétise la fable sans lui enlever sa sensualité.

« II y a, ditril dans la Syrie, une ville nommée Ascalon, dominant un lac grand et profond dans lequel les poissons abondent et près duquel est un temple dédié à une célèbre déesse que les Syriens appellent Derceto.

» Elle a la tête et le visage d'une femme ; tout le reste est d'un poisson. Les savants de la nation disent que Vénus, ayant été offensée par Derceto, lui inspira pour un jeune sacrificateur une de ces passions comme elle en inspirait à Phèdre et à Sapho. Derceto eut de lui une fille; elle conçut de

sa faute une si grande honte, qu'elle lit disparaître le jeune homme, exposa Tenfant dans un lieu désert et plein de tochers, et se jeta elle-mômedans le lac, où son corps fut métamorphosé en sirène. De là Tient que les Syriens révèrent les poissons comme des dieux et s'abstiennent d'en manger.

» Cependant, la petite fille fut sauvée et nourrie par des colombes, qui venaient en grand nombre faire leurs nids dans les rochers où elle avait été exposée.

» Un berger la recueillit et Téleva avec autant d'amour que si elle eût été son enfant, et la nonuna Sémiramis, c'est-à-dire la fille des colombes. »

Si Ton en croit Diodore, ce serait à cette fille des colombes, à cette fîère Sémiramis, à cette épouse et à cette meurtrière de Ninus qui fortifia Babylone et qui suspendit à son faîte ces magniûques jardins qui faisaient Tadmiration du monde antique, que les Orientaux doivent le splendide costume qu'ils portent encore aujourd'hui. Arrivée au comble de la puissance, ayant soumis l'Arabie d'Egypte, une partie de l'Ethiopie, de la Libye et toute l'Asie jusqu'à riudus, il lui avait fallu inventer pour ses voyages, un costume à la fois commode et élégant, avec lequel on pût, non-seulement accomplir les actes ordinaires de la vie, mais encore monter à cheval et combattre. Ce costume fut adopté par tous les peu* pies qu'elle conquit *

« Elle était si belle, dit Valère Maxime, qu'un jour une sédition ayant éclaté dans sa capitale, au moment où elle était à sa toilette, elle n'eut qu'à se montrer, demie-nue et les cheveux épars, pour que tout aussitôt rentrât dans Tordre. »

Ce qui avait donné naissance à la haine de Vénus pour Derceto, peut-être le trouverions-nous dans Higin.

iS2 LES BLANCS ET LES BLEUS

« La déesse de Syrie qu'on adorait à Hiérapolis, dit-il, était Vénus. Un œuf tomba du ciel dans TEuphrate; les poissons le conduisirent au rivage, où il fut couvé par une colombe. Vénus en sortit, devint la déesse des Syriens, et Jupiter, à sa prière, plaça les poissons au ciel, tandis qu'elle, par reconnaissance pour ses nourrices, attelait les colombes à son char. »

Le fameux temple de Dagon, où Ton trouva la statue du dieu renversée devant Tarche avec ses deux mains brisées, était situé dans la ville d'Azoth entre Joppé et Ascalon.

Lisez la Bible, ce grand livre d'histoire et de poésie, vous y verrez que c'est aux portes de Joppé qu'arrivèrent les cèdres du Liban pour la construction du temple de Salomon. Vous verrez que c'est aux portes de Joppé que le prophète Jonas vint s'embarquer pour Tharsis, afin de fuir la face du Seigneur. '

Puis, passant de la Bible à Josèphe, que Ton pourrait appeler son continuateur, vous verrez que Judas Macchabée, pour venger la mort de deux cents de ses frères, que les habitants de Joppé avaient égorgés par trahison, vint, l'épée d'une main, la torche de l'autre, mettre le feu aux navires ancrés dans le port, et fit périr par le fer ceux qui avaient échappé au feu.

a II y avait, disent les Actes des Apôtres, à Joppé, une femme nommée Tabithe, Dorcas en grec; sa vie était pleine d'oeuvres pieuses, elle faisait beaucoup d'aumônes.

» Or, il arriva qu'étant tombée malade, elle mourut, et, après qu'on Feût lavée, on la mit dans une chambre haute.

» Gomme Lydda était à peu de distance de Joppé, les disciples, apprenant que Pierre était là, vinrent le trouver et le conduisirent dans la chambre haute où était le corps, et,

aatour de lui, toutes les veuves assemblées et pleurant en lui montrant les tuniques et les vêtements que la bonne Dorcas leur faisait. — Pierre, ayant fait sortir tout le monde, se mit à genoux et pria. — Puis, se tournant vers le corps, il dit :

» — Tabithe, levez-vous î

» Alors, elle ouvrit les yeux, et, ayant vu Pierre, elle s'assit sur son lit. — Pierre lui donna la main, Taida à se lever, et, ayant appelé les fidèles et les veuves, il la leur rendit vivante.

» Ce miracle fut connu de toute la ville de Joppô, si bien que beaucoup crurent au Seigneur,

» Pierre demeura plusieurs jours à Joppé chez un corroyeur nommé Simon.

» Ce fut là que le trouvèrent les serviteurs du centurion Corneille, lorsque ceux-ci vinrent le prier de se rendre à Gésarée. Ce fut chez Simon qu'il eut cette vision qui lui ordonnait de porter TËvangiie aux gentils. »

Lors des soulèvements juifs contre Rome, Sextius assiégea Joppé, la prit d'assaut, la brûla.

Huit mille habitants périrent; cependant, elle fut bientôt rebâtie. Comme de la ville nouvelle sortaient à chaque instant des pirates qui infestaient les côtes de la Syrie, et qui faisaient des courses jusqu'en Grèce et jusqu'en Egypte , l'empereur Vespasien la reprit, la rasa au niveau de la terre depuis sa première jusqu'à sa dernière maison, et y fit bâtir une forteresse.

Mais, dans son livre des guerres, Josèphe, raconte qu'une nouvelle ville ne tarda pas à se bâtir au pied de la forteresse yespasienne, qui fut le siège d'un évèché, ou plutôt

d'un ôvèque, depuis le règne de Gonstantia (330) jusqu'à l'iavasioa des Arabes (63f>). '

Cet évtché fui établi dès la première croisade et soumis au siège métropolitain de Césarée. Enfin, elle fut érigée en comté, embellie et fortifiée par Baudouin I^r, empereur de Constantiuople,

Saint Louis, à son tour^ vint à laffa^ et c'est dans Joinvilie, son naïf historien, qu'il faut lire le séjour qu'il fit chea le comte de Japhe, comme l'appelle le bon chevalier en francisant son nom.

Ce comte de Japhe était Gautier de firienne, qui fit de son mieux pour nettoyer et badigeonner sa ville, laquelle était en si piteux état, que saint Louis en eut honte, et se chargea d'en relever les murs et d'en embellir les églises.

Saint Louis y reçut, pendant son séjour, la nouvelle de la mort de sa mère.

« Quand le saint roi, dit Joinville, yit que l'archevêque de Tyr et son confesseur entraient chez lui avec une grande tristesse sur le visage, il les fit passer dans sa chapelle, qui était son arsenal contre toutes les traverses du monde.

» Puis, lorsqu'il eut appris la fatale nouvelle» il se jeta à genoux, et, les mains jointes, il s'écria en pleurant :

» ^ Je vous remercie, 6 mon Dieul de ce que vous m'avez prêté madame ma mère tant qu'il a plu à votre volonté, et de ce que maintenant, selon votre bon plaisir, vous l'aves retirée à vous. Il est vrai que je l'aimais au*-deSsus de toutes les créatures, et elle le méritait; mais, puisque vous me l'avez ôtée, que votre nom soit béni éternellement ! »

Les travaux de saint Loiiis furent détruits ea 1268 par àa pacha d'Egypte, Bibas, qui rasa la citadelle et qui envoya

au Caire, pour en bâtir sa mosquée, les bois et les marbres précieux que Ton y trouva.

Eafiu, au temps où Monconys visita la Palestine, IL ne trouva à Jaffa qu'un château et trois cavernes creusées dans le roc.

Nous avons dit dans quel état la trouva Bonaparte et dans quel état il la laissa.

Nous passerons encore une fois par cette ville, qui, pour Bonaparte , ne fut^ ni JaCfa la Belle, ni lopé la Haute^ mais Jaffa la Fatale.

SiDNËY SMITH

Le 18, à la pointe du jour, Bonaparte accompagné seule^ ment de Roland de Montrevel, du cheik d'Âher et du comte de Mailiy, qu'il n'avait pu^ malgré ses bonnes paroles» consoler de la mort de son frère, gravissait, tandis que l'armée traversait la petite rivière de Kerdaneah sur un pont jeté dans la nuit, Bonaparte gravissait, disons-nous, une colline située à mille toises environ de la ville qu'il venait assiéger.

Du haut de cette colline, il embrassa tout le paysage et put voir, non*seulement les deux vaisseaux anglais 1$ Tigre et le Théseus se balançant sur la mer> mais encore les troupes '^*~ • pacba occupant tous les jardins qui eatouraient la vi'

, —Que Ton débusque, dit-il, toute cette canaille embusquée dans les jardins et qu'on la force à rentrer dans la place.

Comme il ne s'était adressé à personne pour donner cet ordre, les trois jeunes gens s'élancèrent à la fois, comme trois éperviers que Ton pousserait sur une môme proie.

Mais, de sa voix stridente, il cria :

— Roland! cheik d'Aher!

Les deux jeunes gens, en entendant leurs noms, arrêtèrent leurs chevaux, qui plièrent sur leurs jarrets, et ils vinrent reprendre leur place près du général en chef. — Quant au comte de Mailly, il continua son chemin avec une centaine de tirailleurs, autant de grenadiers, autant de voltigeurs, et, mettant son cheval au galop, il chargea à leur tète.

Bonaparte avait grande confiance dans les augures guerriers. Voilà pourquoi, au premier engagement avec les Bédouins, il avait été si fort blessé de Thésitation de Groisier et la lui avait si amèrement jeprochée.

D'où il était, il pouvait suivre avec sa lunette, qui était excellente, le mouvement des troupes. Il vit Eugène Beauharnais et Groisier, qui n'avaient point osé lui parler depuis Taffaire de Jaffa, prendre, le premier, le commandement des grenadiers, le second, celui des tirailleurs, tandis que Mailly,^ plein de déférence pour ses compagnons, se mettait à la tête des voltigeurs.

Si le général en chef désirait que Taugure ne se fît point attendre, il dut être contenl. Tandis que Roland mangeait d'impatience la pomme d'argeut de son fouet, que le cheik d'Âlier, tout au contraire, assistait au combat avec le calme et la patience d'uQ Arabe, il put voir les trois détachements traverser les ruines d'an village, un cimetière turc et un petit bois indiquant par sa fraîcheur qu'il abritait un réservoir,

et se ruer sur eux, malgré la fusillade des Arnautes et des Albanais, qu'il reconnut à leurs magnifiques costumes brodés d'or et à leurs longs fusils montés en argent, et les culbuter du premier choc.

La fusillade, de la part des nôtres, s^engagea yigoureusement, et se continua au pas de course, tandis qu'on entendait éclater avec le plus de bruit les grenades que nos soldats jetaient à la main et dont ils harcelaient les fugitifs.

Ils arrivèrent presqu'ea môme temps qu'eux au pied des murailles ; mais, les poternes s'étant refermées sur les musulmans, et les remparts s'étant enveloppés d'une ceinture de feu, force fut à nos trois cents hommes de battre en retraite, après en avoir tué cent cinquante à peu près à Tennemi.

Les trois jeunes gens avaient été merveilleux de courage ; à Tenvi l'un de l'autre, ils avaient fait des prouesses!,

Eugène, dans un combat corps à corps, avait tué un Arnaute qui avait la tête de phis que lui ; Mailly, arrivé à dix pas d'un groupe qui résistait, avait lâché ses deux coups de pistolet au milieu du groupe et d'un bond s'était trouvé sur lui. Grolsier, enfin, avait sabré deux Arabes qui l'avaient attaqué à la fois, et, fendant la tête du premier d'un coup de sabre, il avait brisé sa lame dans la poitrine du second, et revenait avec le tronçon ensanglanté pendu à son poignet par la dragonne..

Bonaparte se tourna vers le cheik d'Aher :

— Donnez-moi votre sabre en échange du mien, lui dit-il. Et il détacha son sabre de sa ceinture et le présenta au

cheik.

^ Celui-ci baisa la poignée du sabre et s'empressa de donner le sien vn échange.

— Roland, dit Bonaparte, va faire mes compliments à

lo8 LES BLANCS ET LES BLEUS

Mailly et à Eugène ; quant à Groisier, tu lui donneras ce sabre, sans lui dire autre chose que ceci : « Voici un sabre que le général en chef vous envoie ^ il vous a vu. »

Roland partit au galop. Les jeunes gens félicités par Bonaparte bondirent de joie sur leurs selles, et s'élancèrent dans les bras Tun de l'autre.

Groisier, comme lecheikd'Aher, baisa lesabr« qui lui était envoyé, jeta loin de lui le fourreau et la poignée du sabre brisé, serra à sa ceinture celui que venait de lui envoyer Bonaparte et répondit :

— Remerciez le général en chef de ma part, et dites-lui qu'il sera content de moi au premier assaut.

L'armée tout entière était venue s'échelonner sur la colline, où Bonaparte se tenait debout comme upe statue équestre. Les soldats avaient jeté de grands cris de joie à la vue de leurs compagnons chassant devant eux tous ces Maugrabins, ainsi que le vent chasse les sables de la mer. Gomme Bonaparte, l'armée ne voyait pas une grande différence entre les fortifications de Saint-Jean-d'Acre et celles de laffa, et, comme Bonaparte, elle ne doutait point que la ville ne fût prise au deuxième ou au troisième assaut.

Les Français ignoraient encore que Saint-Jean-d'Acre renfermât deux hommes qui valaient mieux à eux deux que tout une armée musulmane :

L'Anglais Sidney Smith, qui commandait le Tigre et le ThéseuSi que l'on voyait se ];)alancer gracieusement dans le golfe du Garmel;

Et le colonel Phélippeaux, qui dirigeait les travaux de défense de la forteresse de Djezzar le Boucher.

Phélippeaux, Tami, le compagnon d'études de Bonaparte à ^âenne, son émule dans ses compositions de collège, son ri-

val dans ses succès ea mathématique, que la fortune, le hasard, un accident jetait parmi ses ennemis.

Sidney Smith, que les déportés du 18 fructidor ont connu au Temple et qui| par une étrange coïncidence du sort, au moment môme où Bonaparte partait pour Toulon, s'évadait de sa prison et arrivait à Londres pour réclamer sa place dans la marine anglaise.

C'était Phéhppeaux qui s'était chargé de Tévasion de Sidney Smith, et qui avait réussi dans sa hasardeuse entreprise. — On avait fait fabriquer de faux ordres, sous le prétexte de transporter le captif dans une autre prison ; on avait acheté à prix d'or la griffe du ministre de la police. — A qui? — Peut-être à lui-même. Qui sait?

Sous le nom de Loger, sous Fhabit d'adjudant général, l'ami de Sidney Smith s'était présenté à la prison et avait mis son ordre sous les yeux du greffier.

Le greffier Tavait examiné minutieusement, et avait été forcé de reconnaître qu'il était parfaitement en règle.

Seulement, il avait dit :

— Pour un prisonnier de cette importance, il faut au moins six hommes de garde?

Mais le faux adjudant avait répondu:

— Pour un homme de cette importance, il ne me faut que sa parole.

Puis, se tournant vers le prisonnier:

— Commodore, avait-il ajouté, vous êtes miUtaire, je le suis aussi, votre parole de ne pas chercher à fuir me suffira; si vous me la donnez, je n'aurai pas besoin d'escorte.

Et Sidney Smith, qui, en loyal Anglais, ne voulait pas mentir, même pour s'évader, avait répondu :

— Monéieur, si cela vous suffit, je jure de vous suivre partout où vous me conduirez.

Et l'adjudant général Loger avait conduit sir Sidney Smith en Angleterre.

Ces deux hommes furent lâchés sur Bonaparte.

Phélippeaux se chargea de défendre la forteresse, comme nous ravon&dit; Sidney Smith, de l'approvisionner d'armes et de soldats.

Là où Bonaparte croyait trouver un stupide commandant turc, comme à Gaza et à Jaffa, il trouvait toute la science d'un compatriote et toute la haine d'un Anglais.

/ Le même soir, Bonaparte chargeait le chef de brigade du génie Sanson de reconnaître la contrescarpe.

Gelui-ci attendit que la nuit fût épaisse. C'était une nuit sans lune et comme il convient à ces sortes d'opérations.

Il partit seul, traversa le village ruiné, le cimetière, les . jardins, d'où avaient été débusqués le matin les Arabes re*» poussés dans la ville. Voyant l'ombre rendue plus épaisse par la masse qui se dressait devant lui, et qui n'était autre que la forteresse, il se mit à quatre pattes pour sonder le terrain pas à pas. Au moment où il sentait, en tâtonnant, un talus plus rapide, qui lui fit croire que le fossé était sans revêtement, il fut entrevu par une sentinelle dont les yeux s'étaient probablement habitués aux ténèbres, ou qui avait cette faculté qu'ont certains hommes, comme certains animaux, de voir clair pendant la nuit.

Le cri de « Qui vive? » retentit une première fois.

Sanson ne répondit pas. Le môme cri retentit une seconde» puis une troisième fois; un coup de fusil le suivit; la balle avait brisé la main étendue du chef de brigade du génie.

Malgré l'atroce douleur qu'il ressentit, FoflScier ne poussa pas un cri; il se retira en arrière en rampant, croyant avoir étudié suffisamment le fossé, et il vint faire son rapport à Bonaparte.

Le lendemain, la trancbée fut commencée. On profita des jardins, des fossés de Tancienne Ptolémaïs, dont nous raconterons l'histoire, comme nous avons raconté celle de Jafi'a ; OQ profita d'un aqueduc qui traversait le glacis,* et, dans Tignorance où Ton était de l'aide fatale apportée par notre mauvaise fortune là Djezzar-pacha, on donna à cette tranchée trois pieds à peine de profondeur.

En voyant cette tranchée, le géant Kléber haussait les épaules et disait à Bonaparte :

— Voilà une belle tranchée, général ! elle ne m'ira pas jusqu'aux genoux.

Le ,23 mars, Sidney Smith s'empara des deux bâtiments qui apportaient à Bonaparte sa grosse artillerie et à Tarmée ses munitions. Ou vit, sans pouvoir s'y opposer, la prise des deux bâtiments, et nous nous trouvâmes dans l'étrange position d'assiégeants qu'on foudroie avec leurs propres armes.

Le 25, on battit en bièche et Ton se présenta à l'assaut; mais on fut arrêté par une contrescarpe et par un fossé.

Le 26 mars, les assiégés, conduits par Djezzar en personne, tentèrent une sortie pour détruire les ouvrages commencés; mais, chargés à la baïonnette, ils furent aussitôt repoussés et contraints de rentrer dans la place.

Quoique les batteries françaises ne fussent armées que de quatre pièces de 12, de huit pièces de 8 et de quatre obusiers, le 28 cette faible artillerie fut démasquée et battit en brèche la tour contre laquelle se dirigeait la principale attaque.

LES BLANCS ET LES Bt'='

— MoiBienr, si cela vous snfR^ tout où TOUS me condni*

Et radjudant ' Smith en ÀDgletf

Ces denx hor

^ des Fraoçais,

jc les nôtres, et, â

^i ane brèche satisfai-

Phélippeau nous l'ayon^ et de soldr»

Là où ' turc, cf d'un r

^ Le

^,^-ailie et le jour se feire

[^ éclata dans l'armée fran*

einieni entrés les premiers à

"^.tiiir, se persuadant qu'il ne serait

^^ffdie Acre que de prendre Jaffa, de-

/^ ruix qu'on leur permit de monter à la

. . Bonaparte, avec son état-major, était dans

^pHidant, il hésitait à donner l'ordre de l'assaut.

' " "L '.^le capitaine Mailly, qui vint lui dire qu'il ne

> -^ 'lljs retenir les grenadiers, Bonaparte se décida

'*" r*" fS*'o^ ^^^» ^^ \^is&SL échapper ces mots :

^'••^^],ien, allez donc!

[^lôt les grenadiers de la 69e demi-brigade, conduits par ^y, s'élancent vers la brèche; mais, à leur grand étonnegient, là où ils croyaient trouver le talus du fossé, ils rencontrent un escarpement de douze pieds. Alors, le cri a Des échelles! des échelles! » se fait entendre.

Les échelles sont jetées dans le fossé, les grenadiers s'élancent de la hauteur de la contrescarpe, Mailly saisit la première échelle et va l'appliquer à la brèche; vingt autres sont appliquées à côté.

Mais la brèche se remplit d'Arnautes et d'Albanais,, qui

tirent à bout portant, et font rouler sur les assaillants les

pierres mêmes de la muraille. La moitié des échelles est

brisée et entraine, en se brisant, ceux qui les montaient;

1y , blessé, tombe du haut en bas de la sienne ; le feu des

assiégés redouble; les grenadiers sont contraints de reculer et de se servir, pour remonter la contrescarpe, des échelles qu'ils avaient apportées pour escalader la brèche.

Uailiy, qui, blessé au pied, ne peut marcher, supplie ses grenadiers de l'emporter avec eux. L'un d'eux le charge sur ses épaules, fait dix pas, et tombe la tête brisée d'une balle; un second reprend le blessé et l'emporte au pied de l'échelle, où il tombe la cuisse cassée. Pressés de se mettre en sûreté, les soldats Tabandonnent, et l'on entend sa voix qui crie sans que personne s'arrête pour y répondre:

— Une balle du moins qui m'achève, si vous ne pouvez pas me sauver!

Le pauvre Mailly n'eut pas longtemps à souffrir. Les fossés à peine évacués par les grenadiers français, les Turcs y descendirent et coupèrent la tête à tous ceux qui y étaient restés.

Djezzar-pacha crut faire un cadeau précieux à Sidney Smith : il fît mettre toutes ces têtes dans un sac et les fit porter au commodore anglais.

Sidney Smith regarda ce sombre trophée avec tristesse et se contenta de dire :

— Voilà ce que c'est que de se faire l'allié d'un barbare!

PTOLEMAÏS

Quelcfue indifférence qu'eût manifesté Bonaparte pour Jérusalem, à sept lieues de laquelle il passait sans s'arrêter, il n'en était pas moins curieux de l'histoire du sol qu'il foulait aux pieds. N'ayant pu, ou n'ayant pas voulu faire ce qu'avait fait Alexiaindre, qui, lors de sa conquête de l'Inde, s'était dérangé de sa route pour venir visiter le grand prêtre à Jérusalem, il regardait comme un dédommagement de fouler le sol de l'ancienne Ptolémaïs et de dresser sa tente là où Richard Gœur-de-Lion et Philippe-Auguste avaient dressé la leur.

Loin d'être insensible à ces rapprochements historiques, son orgueil s'en réjouissait, et il avait choisi pour son quartier général cette petite colline d'où, le premier jour, il avait regardé le combat, bien sûr que ce devait être sur le môme emplacement que les héros qui l'avaient précédé avaient posé leurs têtes.

Mais lui, le premier des chefs d'une croisade politique, suivant la bannière de sa propre fortune et laissant derrière lui toutes les idées religieuses qui avaient amené des millions d'hommes là où il était, depuis Godefroy de Bouillon jusqu'à saint Louis, lui, au contraire, il traînait derrière

lui la science du xviip siècle, Volney et Dupuis, c'est-à-dire le scepticisme. ,

Peu soucieux de la tradition chrétienne, il était, au contraire, fort curieux de la légende historique.

Le soir même de cet assaut manqué, où périt le pauvre Mailly de la môme mort dont avait péri son frère, il réunit sous sa tente ses généraux et ses officiers, et ordonna à Bourrienne de tirer de leurs caisses le peu de livres dont se composait sa bibliothèque.

Par malheur, elle n'était pas considérable en fait de livres d'histoire parlant de la Syrie. Il n'avait que Plutarque : vies de Cicéron, de Pompée, d'Alexandre, d'Antoine ; et, en fait de livres de politique, il n'avait que le Vieux, le Nouveau Testament et la Mythologie.

Il remit chacun des livres que nous venons de nommer aux plus lettrés de ses généraux ou. de ses jaunes amis, et en appela aux souvenirs historiques des autres, qui» réunis aux siens, devaient lui fournir les seuls renseignements qu'il pût obtenir dans ce désert.

Aussi, ces renseignements furent-ils bien incomplets. Nous qui, plus heureux que lui, avons sous les yeux la bibliothèque des croisades, nous allons lever, pour nos lecteurs, le voile des siècles, et leur dire l'histoire de ce petit coin de terre, derpuis le premier jour où il tomba en partage à la tribu d'Aser dans la distribution de la terre promise, jusqu'au jour où un autre Cœur-de-Lion venait essayer de la reprendre pour la troisième fois aux Sarrasins.

Son ancien nom était Acco, ce qui signifie sabk brûlant. Aujourd'hui, les Arabes l'appellent encore Acca.

Soumise à l'Egypte par les rois de la dynastie grecque do

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le Tut là rie Tluis Tir ûcr-inLiZ^, ile 1 .x^i^ga Lar, et en de^jit amaor^ox.

îais Bcaaçarte a aTsiw sor :si:e pencde, «^le la trag^êdic de Racine, dcat sac ie Sbia il araii Liit iéciaoïer des fragment à Ta^ma.

Les Jr«» 'ids àpc:r<s disHit : • De Tyr, zcos Tîrres à Ptc.«imaîs, cù Suit nctre nari^zaiica, et, ayaat salué ks frères, nonà deni-îîirâaies un ]car ar^ eiii. » Toas le saTez, c'est «aint Paul q^ dit œLa, et c'est lui qoi Tint de Tjr à Ptciémal'i.

le preiTiier iiéqe de PtGlêmaij par les croisés commença en li80. B*:.ih-£ddln, hiitoriexi arabe, dit, en parlant des chrétiens, qu'ils étaient si nombreux, que Dieu seul poa- Tait en saroir ïc nombre. Mais, en rerancfae, nn auteur chré» tien, Gantbîer Yisinauff chrooiqnear de Richard Cœnr-de- Lion, assure que Tannée deSala-Eddin était plos nombreuse que celle de Darius.

Après la l>ataille de Tibériade, dont nous aurons occasion de parler lors de la bataille du mont Thabor, Guy de Lusignan, sorti de captiTité, Tint assiéger Jérusalem, les fortifications de cette Tille Tenaient d'être rebâties; de fortes tours la défendaient du c6té de la mer.

yune s'appelait la tour des Mouches, parce que c'était là que led païens faisaient leurs sacrilices et que les mouches V ^daient attirées par la chair des Tictimes ; et l'autre , la

tour Maudite, parce que, dit Gauthier Yinisauf dans son Itinéraire du roi Richard, ce fut dans cette tour que furent frappées les pièces d'argent contre lesquelles Judas vendit Kotre-Seigneur.

Aussi fut-ce par cette même tour, véritablement la tour Maudite, que. Fan 1291, les Sarrasins pénétrèrent dans la ville et s*en emparèrent.

Quoique ignorant ce détail, ce fut cette même tour qu'avait attaquée Bonaparte, et contre laquelle il venait d'échouer.

Walter Scott, dans un de ses meilleurs romans : Richard en Palestine, nous a raconté un épisode de ce fameux siège, qui dura deux ans.

Les relations arabes, beaucoup moins connues que les re« lation j françaises, contiennent quelques détails curieul sur ce siège*

Ibn-Alatir, médecin de Sala-Eddin, nous a, entre autres^ laissé une description curieuse du camp musulman.

« Au milieu du camp — c'est Ibn-Alatir qui parle — était une vaste place contenant les loges des maréchaux ferrants. Il y en avait cent quarante. On peut juger du reste à proportion.

» Dans une seule cuisine étaient vingt-neuf marmites, pouvant contenir chacune un mouton entier. Je fis moimôme rénumération des boutiques enregistrées chez l'inspecteur des marchés. J'en comptai jusqu'à sept mille. Notez que ce n'était pas des boutiques comme nos boutiques de ville.Uae des boutiques du camp en eût fait cent des nôtres^ Toutes étaient bien approvisionnées. J'ai ouï dire que, quand Sala-Eddin changea de camp pour se retirer à Karouba, bien que la distance fût assez courte, il en coûta à un seul

marchand de beurre soixante et dix pièces d'or pour le transport de son magasin. Quant aux marchés de vieux habits et d'habits neufa, c'est une chose qui dépasse Pimagination. On comptait dans le camp plus de mille bains. Ils étaient tenus par des hommes d'Afrique ; il en coûtait une pièce d'argent pour se baigner. Quant au camp des chrétiens, c'était une véritable ville forte. Tous les métiers et tous les arts mécaniques d'Europe y avaient leurs représentants. »

Les marchés étaient fournis de viande, de poisson et de fruits aussi complètement que l'eût été la capitale d'un grand royaume. Il y avait jusqu'à des églises avec leurs clochers. Aussi était-ce ordinairement à l'heure de la messe que les Sarrasins attaquaient le camp.

a Un pauvre prêtre d'Angleterre, dit Michaud, fit construire à ses frais, dans la plaine de Ptolémaïs, une chapelle consacrée aux trépassés. Il avait fait bénir autour de la chapelle un vaste cimetière dans lequel, chantani lui-même l'office des morts, il suivit les funérailles de plus de cent mille pèlerins. Quarante seigneurs de Brème et de Lubeck firent des tentes avec les voiles de leurs vaisseaux pour y recevoir les pauvres soldats de leur nation et les soigner dans leur maladie. Ce fut là l'origine d'un ordre célèbre qui existe encore aujourd'hui sous le nom d'ordre Teu tonique. »

Quiconque a voyagé en Orient, en Egypte ou à Gonstantinople, a fait connaissance avec le fameux polichinelle turc, nommé Caragous; les exploits de notre polichinelle, à nous, ne sont rien en comparaison des siens> et il rougirait, lui, le cynique par excellence, des plus innocentes plaisanteries de son collègue à turban.

C'est pendant ce siège, où jouirent un si grand rôle Ri-

cbard Gœur-de-Lion, Philippe-Auguste et Sala-Ëddin, que Toû trouve Taïeul du Caragous moderne.

Il était émir.

Une autre date historique, non moins importante à véritier, est celle des billets à ordre. Ëmad-Ëddin parle d'un ambassideur du calife de Bagdad qui était porteur de deux charges de naphte et de roseaux, et il amenait^cinq personnes habiles à distiller le naphte et à le lancer. On sait que le naphte et le feu grégeois sont une seule et même chose.

De plus, cet ambassadeur était porteur d'une cèduk de Tlngt mille pièces d'or sur les marchands de Bagdad.

Donc, la lettre de change et le billet à ordre ne sont point une invention du commerce moderne, puisqu'ils avaient cours en Orient, Tan 1191.

Ce fut pendant ces deux ans de siège que les assiégés inventèrent \q zeTibourech^ dont les papes défendirent plus tard aux chrétiens de se servir entre eux.

C'était une espèce de flèche de la longueur de trente centimètres et de Tépaisseur de douze. Elle avait quatre faces, une pointe de fer et la tête garnie de plumes.

Vinisauf raconte que cette terrible flèche, lancée par Tinstrument qui lui donnait son impulsion, traversait parfois du même coup deux hommes armés de leur cuirasse, et, après les avoir traversés, allait encore s'enfoncer dans la muraille.

Ce fut vers la fin de ce siège que s'éleva la grande que- . relie, qui sépara Richard d'Angleterre et Léopold duc d'Autriche. Cœur- de-Lion, qui revenait quelquefois de l'assaut tellement criblé de flèches, qu'il semblait, dit son historien, une pelote couverte d'épingles, était fier, à juste titre, de son

courage et de sa force.

ni 10

Léopold, très-brave lui-même, avait fait arborer son drapeau sur Tune des tours de la ville, où 11 était entré avec Richard. Richard eût. pu y mettre le sien à côté de celui du duc Léopold, mais il préféra enlever le drapeau autrichien et le faire jeter dans les fossés de la ville. Tous les Allemands se soulevèrent et voulurent attaquer le roi dans ses quartiers; mais Léopold s'y opposa.

Un an après, Richlird, ne voulant pas revenir^ par la France, à cause de ses différends avec Philippe-Auguste, traversa TAutriche déguisé; mais, reconnu malgré son déguisement, il fut fait prisonnier et conduit au château de Durenstein. Pendant deux ans, on ignora ce qu'il était devenu; ce foudre de guerre s*était éteint comme un météore. De Richard Cœur-de-Lion , plus de traces.

Un gentilhomme d'Arras, nommé Blondel, se mit h sa recherche, et, un jour que, sans se savoir si près du roi d'Angleterre, il était assis au pied d'un vieux château, il chanta par hasard la première strophe d'une ballade qu'il avait faite avec Richard. Richard était poëte dans ses moments perdus.

Richard, qui entendit le piremier couplet de la chanson composée par lui avec BloQdel, pe douta de la présence de celui-'Ci et répondit par le second couplet.

On sait le reste de l'histoire> qui a fourni à Grétry l'occa* sion de faire un chef*d'œuvre.

Ptolémaîs se rendit aux chrétiens, comme nous l'avons dit, après un siège de deux ans. La gi^-nison eut la vie sauve, contre la promesse de restituer la vraie croix, qui avait été prise à la bataille de Tibériade.

Il va sans dire qu'une fois en liberté, les Sarrasins oublièrent leur promesse.

Cent ans après, Ptolémais fut reprise sur les chrétiens pour ne plus leur être jamais rendue.

Ce siéf^e aussi eut ses chroniqueurs, ses péripéties, qui émurent l'Europe et l'Asie, son dévouement que signala plus d'un trait de courage et d'abnégation.

Saint Àntonin raconte, à cette occasion, une curieuse lé* geude.

a II y avait, dit-il, à Saint-Jean-d' Acre un célèbre monastère de religieuses appartenant à Tordre de sainte Claire. Au moment où les Sarrasins pénétraient dans la ville, Tabbesse fit sonner ]a cloche du couvent et rassembla toute la communauté.

» S'adressant alors aux religieusrs : « Mes très-chères » filles et très-excellentes sœurs, »leur dit-elle, a vous avez » promis à Notre-Seigneur Jésus-Christ, d'être ses épouses » sans tache; nous courons en ce moment un double danger, « danger de la vie, danger de la pudeur. Ils sont près de nous, » les ennemis de notre corps, non pas tant de notre corps que » de notre âme, qnU après avoir flétri celles qu'ils rencon- » trente les percent de leur épée. S'il ne nous est plus possible » de leur échapper par la fuite, nous le pouvons par une » résolution pénible mais sûre. C'est la beauté des femmes 4 qui séduit le plus souvent les hommes ; dépouillons-nous » de cet attrait, servons-nous de notre visage pour sauver » notre beauté, pour conserver notre chasteté intacte. Je vais » vous donner l'exemple; que celles qui veulent aller sans » tache au-devant de Vépoux immaculé imitent leur mal- » tresse. »

» Ayant dit cela, elle se détache le nez avec un rasoir, les

autres suivent son exemple et se défigurent ayec courage pour paraître plus belles devant Jésus-Christ.-

» Par ce moyen, .elles coaservèrent leur pureté, car les musulmans, continue saint Antonin, en voyant leurs visages ensanglantés, ne conçurent que de Thorreur pour elles et se contentèrent de leur ôter la vie. »

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