LES ECLAIREURS
Pendant cette nuit où Bonaparte avait réuni son étatmajor, non pas pour un conseil de guerre, non pas pour un plan de bataille, mais en comité littéraire et historique, plusieurs messagers arrivèrent au cheik d'Aher, qui lui apprirent qu'une armée, sous les ordres du pacha de Damas, s'apprêtait à passer le Jourdain, pour venir faire lever à Bonaparte le siège de Saint-Jean-d'Acre.
Cette armée, forte de vingt-cinq mille hommes à peu près, disaient les rapports toujours exagérés des Arabes, traînait avec elle un bagage immense, et devait passer le Jourdain au pont de Jacob.
D'un autre côté, les agents de Djezzar avaient parcouru tout le littoral de Sald, et ses contingents s'étaient joints à ceux d'Alep et de Damas avec d'autant plus de sécurité, que les envoyés du pacha avalent fait courir partout le bruit que les Français n'étaient qu'une poignée d'hommes, qu'ils B^a-
voient point d'artillerie, et qu'il suffirait au pacha de Damas de se montrer et de se réunir à lui pour exterminer Bonaparte et son armée.
Bonaparte, à ces nouvelles, jeta loin de lui un volume de Plutarque qu'il tenait, appela Yial, Junot et Murât ; enr voya Vial au nord, pour prendre possession de Sour, TancienneTyr; envoya Murât au nord-est, pour s'assurer du fort de Zaphet, et Junot vers le sud, avec ordre de s'emparer de Nazareth, et, de ce village situé sur une hauteur, d'observer tout le pays environnant.
Yial traversa les montages dn cap Blanc, et arriva le 3 avril en vue de la ville de Sour.
Dn haut d'un^ colline, le général français put voir ses habitants effrayés quitter la ville en courant et en donnant des marques de la plus grande terreur. Il entra dans la ville san^ combattre, promit aux habitants qui y étaient restés paix et protection, les rassura, les détermina à aller dans le voisinage chercher ceux qui s'étaient enfuis, et, au bout de deux ou trois jours, il avait eu la joie de les voir rentrer tous dans leurs foyers.
Yial était de retour sous Saint-Jean-d'Àcre le 6 avril, après avoir laissé à Sour une garnison de deux cents hommes.
Murât avait été aussi heureux que Yial dans son expédition. Il était parvenu jusqu'au fort de Zaphet, d'où quelques coups de canon étalent parvenus à chasser la moitié de la garnison. L'autre moitié, qui était composée de Maugrabins, avait offert à Murât de se mettre sous ses ordres; il avait, de là, gagné le Jourdain, avait reconnu toute sa rive droite, jeté un regard sur le lac de Tibériade, et» laissant une garnison française dans le fort largement approvisionné, il
était de retour au camp le 6 avril, avec ses Maugrabins.
ITi LES BLA5CS ZT LES BLEES
Jonût s'était emparé de ^^are±, patrie de Xotre-Seignear, el, là, il avait campé, m jîtié daLs le viLa-ie, moitié dehors, attendant de nouYeanx ordres de fionaparte. qui loi avait dit de ne point revenir qu'il ne le rappelât.
Mais Morat avait eu beau essayer de raâsnrer le général en chef, ses pressentiments et surtout les instances du cheik d'Aher» ne loi laissaient point de repos à l'endroit de cette armée invisible qu'on disait marcher contre loL Aussi accepta-t-il la proposition que lui fît le cheik de renvoyer en éclaireur du côté du lac de Tibériade.
— Seulement, Roland, qui s'ennuyait au camp, où, sous les yeux de Bonaparte, il ne pouvait pas risquer sa vie comme il l'entendait, demanda d'accompagoer le cheik d'Aher dans son exploration.
Le soir même, ils partirent, profitant de la fraîcheur et de l'ombre de la nuit pour gagner les plaines d'Ësdrelon, qui leur offraient un double refuge, à droite dans les montagnes de Naplouse, à gauche dans celles de Nazareth.
tt Le 7 avril 1799,1e promontoire sur lequel est b&tie Saint- Jean-d'Âcre, raocienne Ptolémaïs, apparaissait enveloppé d'autant d'éclairs et de tonnerres que Tétait le monl Sinal le jour où le Seigneur dans le buisson ardent donna la loi à Moïse.
» D'où venaient ces détonations qui ébranlaient la côte de Syrie comme un trembioment de terre? D'où sortait cette fumée i\ïi couvrait le golfe du Garmel d'un nuage aussi
épais que si la montagne d'Élie était changée en volcan? » Ainsi avons-nous commencé le premier chapitre de ce nouveau récit. Les autres n'ont servi qu'à eiipliquer ce qui avait précédé cette campagne de Syrie, huitième et probablement dernière croisade.
fionaparte, en effets donnait son second assaut; et il avait profité du retour de Murât et de Yial pour tenter cette fols encore la fortune.
Il était dans la tranchée à cent pas à peine des remparts ] il avait près de lui le général Gaffarelli, avec lequel il causait. Le général Gaffarelli avait le poing sur la hanche, pour faire équilibre à la gène que lui causait sa jambe de bois. L'angle seul de son coude dépassait la tranchée,
La corne du chapeau de Bonaparte était en vue, une balle le lui enleva de dessus la tète.
Il se baissa pour ramasser son chapeau ; en se baissant, il Tit la position du général, et, s'approchant de lui :
— Général, lui dit-il, nous avons affaire à des Amantes et à des Albanais, excellents tireurs, comme mon chapeau en est une preuve. Prenez garde qu'il n'en arrive autant à votre bras qu'à mon chapeau.
Gaffarelli fit un mouvement de dédain.
Le brave général avait laissé une de ses jambes au bord du Rhin, et il paraissait s'inquiéter peu de laisser quelque partie de son corps que ce fût au bord de la Kerdaneah.
Il ne bougea point.
Une minute après, Bonaparte le vit tressaillir; il se re^ tourna, son bras inerte pendait à côté de lui. Une balle l'avait atteint au coude et lui avait brisé l'articulation. En même temps, il leva les yeux et vit, à dix pas de là, Groisier
debout sur la tranchée. C'était une bravade inutile. Aussi Bonaparte cria-t-il :
— Descendez, Croisier! vous n'avez rien à faire là, descendez, je le veux I
— Est-ce que vous n'avez pas dit tout haut, un jour^ que j'étais un lâche? lui cria le jeune homme.
— J'ai eu tort, Croisier, répondit le général en chef; mais vous m'avez prouv^ depuis que je me trompais; descendez.
Croisier fit un mouvement pour obéir, mais il ne descendit point, il tomba.
Une balle venait de luibriser la cuisse. ,
— Larrey! Larreyl s'écria Bonaparte avec impatience et en frappant du pied. Tenez ! venez ici, il y a de la besogne pour vous.
Larrey s'approcha. On coucha Croisier sur des fusils ; quant à Cafifareili, il s'éloigna appuyé au bras du chirurgien en chef.
Laissons l'assaut, commençant sous d'aussi tristes auspices, suivre son cours, et jetons les yeux vers la belle plaine d'Esdrelon, toute couverte de fleurs et vers la rivière de Kison, dont nne longue ligne de lauriers-roses marque le cours.
Sur le bord de cette rivière, deux cavaliers cheminent insoucieusement.
L'un, revêtu de l'uniforme vert des chasseurs à cheval, le sabre au côté^ le chap^u à trois cornes sur la tète, se faisait de l'air avec un mouchoir parfumé comme il eût pu faire avec un éventail.
La cocarde tricolore qu'il portait à son chapeau indiquait qu'il appartenait à Tarmée française.
L'autre portait une calotte rouge serrée autour de sa tête
avec une corde de poil de chameau. Une coiffure aux éclatantes couleurs descendait de 8a tôte sur ses épaules. Il était complètement enveloppé d'un burnous de cachemire blanc, qui, en s'ouvrant, laissait voir un riche cafetan oriental de velours vert brodé d'or. Il avait une ceinture de soie nuancée de mille couleurs, s'harmoniant entre elles avec ce goût merveilleux qu'on ne retrouve que dans les étoffes d'Orient. — Dans cette ceinture étaient passés du môme côté deux pistolets à crosse de vermeil, travaillées comme la plus fine dentelle. Le sabre seul était de fabrique française. Il avait de larges pantalons de satin rouge perdus dans des bottes vertes brodées comme son cafetan et en velours comme lui. En outre, il portait à la main une longae et fine lance, légère comme un roseau, solide comme une tige de fer , ornée à son extrémité d'un bouquet de plumes d'autruche.
Les deux jeunes gens s'arrêtèrent dans un des coudes de la rivière, à Fombre d'un petit bois de palmiers, et, là, tout en riant comme il convient à deux bons compagnons qui font route ensemble* ils se mirent à préparer leur déjeuner, qui consistait en quelques morceaux de biscuit que le jeune Français tira de ses fontes, et fit tremper un instant dans la rivière. Quant à TArabe, il se mit à regarder autour et audessus de lui; puis, sans rien dire, il attaqua à coups de sabre un des palmiers dont le bois tendre et poreux céda rapidement sous le tranchant de Tacier.
— Voilà, en vérité, un bon sabre dont le général en chef m'a fait cadeau, il y a quelques jours, et dont j'espère faire l'essai sur autre chose que des palmiers.
•— Je crois bien, répondit le Français, en écrasant le biscuit entre ses dents, c'est un cadeau de la manufacture de
Versailles. — Mais est-ce seulement pour l'essayer que tu martyrises ce pauvre arbre?
— Regarde, lui dit TArabe en levant le doigt en l'air.
— Ah ! par ma foi, dit le Français, c'est un dattier et notre déjeuner sera meilleur que je ne le croyais.
Et, en effet, en ce moment même, Tarbre tombait avec bruit, mettant à la portée des deux jeunes gens, deux ou trois magnifiques régimes de dattes, arrivées à leur maturité.
Ils se mirent à attaquer avec des appétits de vingt-cinq ans la manne que le Seigneur leur envoyait.
Ils étaient au milieu de leur déjeuner lorsque le cheval de l'Arabe se mit à hennir d'une certaine façon.
UArabe poussa une exclamation, s'élança hors du bois de palmiers, ef, la main sur les yeux, sonda les profondeurs de la plaine d'Ësdrelon, au milieu de laquelle ils se trouvaient.
— Qu*est-fce? demanda nonchalamment le Français.
— Un des nôtres, monté sur uAe jument, et par lequel notls allons savoir probablement les nouvelles que nous allions chetcher.
Et il revînt s'asseoir près de son compagnon, sans s'inquiéter de son cheval, qtii< prenant le galop, allait au-devant de la junieht dont il avait senti les effluves.
Dix mitiutes après, on entendait le galop de deux chevaux.
Et un Druse, qui avait reconnu le cheval de son chef, s'arrêtait près du bouquet de palmiers^ où un second cheval entravé lui indiquait I sinon un campement , du moins une halte.
— Azib! cria le chef arabe.
Le Druse s'arrêta, sauta à bas de son cheval, auquel il jeta la bride sur le cou, et s'avança vers le cheik en croisant ses
deux ^ mains sur sa poitrine et en saluant profondément. Celui-ci lui adressa quelques paroles en arabe.
— Je ne m'étais pas trompé, dit le cheik d'Aher en se retournant vers son compagnon, Pavant-garde du pacha de Damas vient de passer le pont d'Iacoub.
— C'est ce que nous allons voir, répondit Roland, que nos lecteurs ont sans doute déjà reconnu à son insouciance .du danger.
— Inutile, reprit le cheik d'Âher, Azib a vu!
— Soit, reprit Roland ; mais Azib peut avoir mal vu. Je serai bien plus sûr de la chose quand j'aurai vu moi-môme. Cette grande montagne, qui a l'air d'un pâté, doit être le mont Thabor. Le Jourdain, par conséquent, est derrière. Nous en sommes à un quart de lieue, montons jusqu'à ce que nous sachions nous-mêmes à quoi nous en tenir.
Et, sans s'inquiéter si le cheik et Azib le suivaient, Roland sauta sur son cheval, rafraîchi par la halte qu'il venait de faire, et le lança au grand galop dans la direction du mont Thabor.
Une minute après, il entendait ses deuK compagnons qui galopaient derrière lui.