NOMMÉ SOUS-LIEUTENANT
Celte récolte de boulels dura quatre jours. Les Anglais et les Turcs avaient deviné le but de la spéculation, quils avaient prise d'abord pour une bravade.
Le compte fait des boulets, il y en avait trois mille quatre cents.
Bonaparte les avait fait payer très-exactement au sergentmajor par le payeur de l'armée Estève.
— Ah ! dit Estève en reconnaissant le sergent, décidément tu spécules sur Tartillerie. Je t'ai payé un canon à Frœschwil- 1ers, et [je te paye trois mille quatre cents boulets à Saint- Jean-d'Acre.
— Bon ! dit le sergelft-major, je ne suis pas plus riche pour cela ; les six cents francs des canons de Frœschevillers ont
servi, avec le trésor du prince de Gondé, à faire des pension aux veuves et aux orphelins de Dawendorff.
— Et cet argent-<;i, qu'en vas-tu faire?
— Il % sa destination.
— Peut-on la connaître?
— D'autant mieux que c'est toi, citoyen payeur, qui vas te charger de la commission. Cet argent est destiné à la vieille mère de notre hrave capitaine Guillet, qui a été tué au dernier assaut. Il est mort en la léguant à sa compagnie. La République n'est pas assez riche, elle pourrait oublier de lui faire une pension. Eh bien, à défaut de pension, la compagnie lui fera un capital. C'est malheureux seulement que ces démons d'Anglais et ces imbéciles de Turcs se soient aperçu de la farce et n'aient pas voulu rendre plus longtemps : on lui aurait complété la somme de mille francs, à la pauvre femme; mais, que veux-tu, citoyen payeur ! la plus belle fille du monde ne peut donner que ce qu'elle a, et la troisième compagnie de la 32« demi-brigade, quoiqu'elle soit la plus belle fille de l'armée, n'a que huit cent cinquante francs à lui offrir.
— Et où demeure-t-elle, la mère du capitaine Guillet?
— A Châteauroux, capitale de l'Indre... Ah! l'on est fidèle à son vieux régiment, et il en était, le brave capitaine Guillet !
— C'est bien, on lui fera passer la somme, au nom de la troisième compagnie de la 32® demi-brigade et de...
— Pierre-Claude Faraud, exécuteur testamentaire.
— Merci. Maintenant, Pierre-Claude Faraud, je suis chargé par le général en chef de te dire qu'il veut te parler.
— Quand il voudra, fit le sergent-major, avec le mouvement de cou qui lui était particulier. Pierre-Claude Faraud,
u'est pas embarrassé sur la parole.
— Il te le fera dire.
— J'attends!
Et le sergent-major pivota sur ses talons, et alla attendre à la 32e demi-brigade Tavis qui lui était annoncé.
Bonaparte était à dîner sous sa lente, lorsqu'on le prévint qile le sergent-major qu'il avait envoyé chercher attendait son bon plaisir.
— Qu'il entre ! fît Bonaparte.
Le sergent-major entra.
— Ah! c'est toi?
— Oui, citoyen général, dit Faraud ; ne m'as-tu pas fait demander?
— A quelle brigade appartiens-tu?
— A la 32«.
— À quelle compagnie?
-- A la troisième.
— Capitaine ?
— Capitaine Guillet, défunt.
— Non remplacé?
— Non remplacé.
— Quel est le plus brave des deux lieutenants ?
— Il h*y a pas de plus brave dans là 32^, ils sont tous aussi braves l'un que Tautre.
— Le plus ancien, alors?
-— Le lieutenant Valais, resté à son poste avec un coup de feu dans la poitrine.
•— Le second lieutenant n'a point été blessé, lui?
— Ce n'est pas sa faute.
— C*est bien. Valats passera capitaine, le second lieutenant pdssera lieutenant en premier. N'y a-t-il pas un sous-lieuienant qui se soit disliogué ?
— Tout le moade s'est distingué.
^ Mais je ne puis pas faire tout le monde lieutenant^ animal!
— C'est juste; alors, il y aTaberly.
— Taberly ? qu'est-ce que Taberly ?
— Un brave.
— Sa nomination sera-t-elle bien vue ?
— Acclamée.
— En ce cas, il va manquer une sous-lieu tenance; quel est le plus vieux sergent-inajor ?
Celui auquel s'adressait la question fit un mouvenient de cou, à croire qu'il étranglait dans sa cravate.
— C'est un nolnmé Pierre-Claude Faraud, dit-il.
— Qu*as-tu à dire sur lui?
— Pas grand'chose.
— Tu ne le connais pas, peut-être?
— C'est justement parce que je le connais. ^ £h bien, moi aussi, je le connais.
*— Tu le connais, général ?
— Oui, c'est un aristocrate de l'armée du Rhin.
— Oh!
— Un querelleur.
— Général!
— Que j'ai surpris se battant en duel à Milan avec un brave républicain.
— C'était un ami, général ; on peut bien se battre entre amis.
— Et que j'ai envoyé à la salle de police pour quarantehuit heures.
— Pour vingt-quatre, général.
— Alors, je lui ai fait tort des vingt-quatre autres.
2i2 LES BLANCS ET LES BLEUS
— Oa est prêt à les faire, général.
— QuaDd on est soos-lieutenant, on ne va plus à ïa salle de police, — on va aux arrêts.
— Mon général, Pierre-Claude Faraud n*est pas sous-lieutenant, il n'est que sergent-major.
— Si fait, il est sous-lieutenant.
— Oh! en voilà une bonne, par exemple! et depuis quand?
— Bepuis ce matin ; voilà ce que c'est que d'avoir des protecteurs.
— Moi, des protecteurs ? s'écria Faraud.
— Ahl c'est donc toi? dit Bonaparte.
— Oui, c'est moi, et je voudrais bien savoir qui est-ce qui me protège.
— Moi, dit Estève, qui t'ai vu deux fois donner généreusement l'argent que tu avais gagné.
— Et moi, dit Roland, qui ai besoin d'un brave qui me seconde dans une expédition dont pas beaucoup ne reviendront.
— Prends-le, dit Bonaparte ; mais je ne te conseille pas de le mettre en sentinelle perdue dans un pays où il y aura des loups.
— Gomment, général, tu sais cette bistoire-là?
— Je sais tout, monsieur.
— Général, dit Faraud, c'est loi qui feras mes vingtquatre heures de salle de police.
— Comment cela? ' . ' .
— Tu viens de dire monsieur!
— Allons, allons, tu es un garçon d'esprit, dit en riant Bonaparte, et je me souviendrai de toi; en attendant, tu vas boire un verre de vin à la santé de la République.
— Général, reprit en riant Roland, le citoyen Faraud ne boit à la République qu'avec de Teau-de-vie.
— Bon ! et moi qui n'en ai pas, fit Bonaparte.
— J'ai prévu le cas, dit Roland.
Puis, allant à la porte dé la tente :
— Entre, citoyenne Raison, dit-il.
La citoyenne Raison entra.
Elle était toujours belle, quoique le soleil d'Egypte eût hâlé son teint.
— Rose ici! s'écria Faraud.
— Tu connais la citoyenne ? demanda en riant Roland.
— Je crois bien 1 répliqua Faraud, c'est ma femme.
— Citoyenne, dit Bonaparte, je i*ai vu opérer au* milieu des boulets ; Roland a voulu te payer le petit verre que tu lui as donné au moment o^il sortait de l'eau, tu as refusé; comme je n'ai pas d'eau-de-vie dans ma cantine et que mes convives en désiraient chacun un petit verre, Roland a dit : a Faites venir la citoyenne Raison, nous lui payerons le tout ensemble. » On t'a fait venir, verse donc.
La citoyenne Raison tourna son petit tonneau, et versa à chacun son petit verre.
Elle oubliait Faraud.
— Quand on boit au salut de la République, dit Roland, tout le monde boit.
— Seulement, on est libre de boire de l'eau, dit Bonaparte. Et, levant son verre :
— Au salut de la République! prononça-t-il. Le toast fut répété en chœur.
Alors, Roland tirant un parchemin de sa poche:
— Tiens, dit-il, voilà une lettre de change sur la pos-
térité; seulement, elle est au nom de ton mari; tu peux Tendosser, mais lui seul la touchera.
La déesse Raison, les mains tremblantes, ouvrit le parchemin que Faraud suivait d'un œil étincelant.
— Tiens, Pierre, dit-elle en le lui tendant, lis ! ton brevet de sous-lieutenant en retnpJacèmenl de Taberiy.
— Est-ce vrai ? demanda Faraud .
—.Regarde plutôt.
Faraud regarda.
— Gré mille tonnerres 1 Faraud, sous-lieutenant I s'écria-t-il. Vive le général Bonaparte !
— Vingt-quatre heures d'arrêts forcés pour avoir cri6 : « Vive fô général fionapaHe! » au lieu de crier : « Vite la République! » dit Bonaparte.
— Décidément, je ne pouvais pas y échapper, répliqua Faraud ; mais, ces vingt-quatre heures-là^ on leô fera avec pUisir.
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