‹ Les blancs et les bleus: 1.[-3.] sér (volume 2)Chapitre 19 sur 25 · LE MARCHAND OE BOULETS · texte numérisé non relu

LE MARCHAND OE BOULETS

Depuis que Bonaparte était revenu du mont Thabor, c*està-dire depuis près d'un mois, pas un jour les batteries n'avaient cessé de tonner, pas un jour il n^y avait eu trêve entre les assiégeants et les assiégés.

C'était la première résistance que la fortune opposait à Bonaparte.

Le siège de Saint- Jean-d'Acre durait depuis soixante jours; il y avait eu sept assauts et douze sorties. Gafîarelii était mort des suites de Tamputation de son bras, Groisier était toujours sur son lit de douleur.

Mille hommes avaient été tués ou étaient morts de la peste.

On avait encore de la poudre, mais on manquait de boulets.

Le bruit s'en répandit dans Tannée ; on ne peut point cacher ces choses-là aux soldats. Un matin que Bonaparte visitait la tranchée avec Roland, un sergent^major s^approcha de Roland.

— Est-ce vrai, mon commandant, lui demanda-t-ii, que le général en chef manque de boulets?

— Oui, répondit Roland ; pourquoi cette question)

— Oh! répondit le sergent-major avec un mouvement de cou qui lui était particulier et qui semblait remonter ^iix premiers jours où il avait mis une cravate, et où il avait été gêné dedans, c'est que, s'il en manque, j^ lui en procurerai.

-Toi?

— Oui, moi, et pas cher : à cinq sous.

— A cinq squsI et ils eu cpûtent qus^rante au gouvernement 1

— Vous voyez bien que c'est une bonne affaire.

— Tu ne plaisantes pas ?

— Allons donc, est-ce que Ton plaisante avec ses chefs? Roland s'approcha de Bonaparte, et lui lit part de la pro-^

positition du sergent-major.

— Ces drôles-là ont parfois de bonnes idées, dit-il; appelle-le.

Roland fit signe au sergent de s'avancer. Il arriva au pas militaire, et se planta à deux métrés de Bonaparte, la main à la visière du schako.

— C'est toi qui es marchand de boulets? lui demanda Bonaparte.

— C'est-à-dire que j'en vends» mais je n'en fabrique pas.

— Et tu peux les donner à cinq sous?

— Oui, mon générai.

— Comment fais-tu?

— Ah ! cela, c'est mon secret; si je le dis, tout le monde en vendra.

— Et combien peux- tu en fournir.^

— Ce que tu en voudras, citoyen général, dit le sergent major en appuyant sur le tu.

— Que faut-il te donner pour cela? demanda Bonaparte.

— La permission de me baigner avec ma compagnie. Bonaparte éclata de rire, il avait compris.

— C'est bien, dit-il, tu l'as.

Le sergent-major salua et s^n alla tout courant^

— , Voilà, dit Roland, un drôle qui est bien attaché au vocabulaire républicain. Âvez-vôus remarqué, général, l'accent avec lequel il a dit : « Ce que tu en voudras? »

Bonaparte sourit, mais sans répondre.

Presque aussitôt le général en chef et son aide de camp virent passer la compagnie qui avait permission de se baigner, sergent-major eu tête.

— Viens voir quelque chose de curieux, dit Bonaparte à son aide de camp.

£t, prenant le bras de Roland, il gagna un petit mamelon du haut duquel on découvrait tout le golfe.

Alors, il vit le sergent major, donnant i'esemple de courir à l'eau, comme il eût certainement donné celui de courir au feu, se déshabiller le premier avec une partie de ses hommes

et se mettre à la mer, tandis que Pautre s'éparpillait sur le rivage.

Jusque-là, Roland n'avait pas compris.

Mais à peine la manœuvre commandée par le sergentmajor fut-elle exécutée, que, des deux frégates anglaises et du haut des remparts de Saint- Jean-d' Acre, commença 'de tomber une pluie de boulets; mais, comme les soldats, tant ceux qui se baignaieot que ceux qui étaient éparpillés sur le sable, avaient soin de se tenir éloignés les uns des autres, les boulets portaient dans les intervalles, où ils étaient aussitôt recueillis, sans qu'un seul fût perdu, pas môme ceux qui tombaient dans l'eau. La plage allant en pente douce, les soldats n'avaient qu'à se baisser et à les ramasser au fond de la mer.

Ce jeu étrange dora deux heures.

Au bout de deux heures, il y avait trois hommes tués, et rinventeur du système avait recueilli mille à douze cents boulets, ce qui faisait trois cents francs pour la compagnie.

Cent francs par homme perdu. La compagnie trouvait le marché des plus avantageux.

Gomme les batteries des frégates et de la place étaient du même calibre que celles de l'armée, c'est-à-dire du calibre 16 et du 42, il ne devait pas y avoir un boulet perdu.

L& lendemain, la compagnie retourna au bain, et^ en entendant la canonnade que frégate et remparts dirigaient sur eux, Bonaparte ne put s'empêcher de retourner voir le même spectacle, auquel cette fois assistait une partie des chefs de l'armée.

Roland ne put y tenir. Celait un de ces hommes que le

bruit du canon exalte^ que l'odeur de la poudre enivre.

En deux bonds, il fut sur la plage, et, jetant ses habits s*'^ ni M

le sable, ne conservant que son caleçon, il s'élança à la mer.

Deux fois Bonaparte Favait rappelé, mais il avait fait semblant de ne point entendre.

— Qu'a-t-ii donc, ce fou-là, murmura-Ml, pour ne pas manquer une occasion de se faire tuer?

Roland n'était plus là pour répondre à son général, et probablement ne lui eût-il pas répondu.

Bonaparte le suivait des yeux.

Bientôt il dépassa le cercle des baigneurs et s'avança, en nageant, presque à portée de mousquet du Tigre.

On fit feu sur lui, et Ton vit les balles faire jaillir Teau tout autour du nagenr.

Lui, ne s'en inquiéta aucunement, mais son action semblait tellement une bravade, qu'un officier du Tigre ordonna de mettre une chaloupe à la mer.

Roland voulait bien être tué, mais il ne voulait pas être pris. Il nagea avec énergie pour gagner les écueils semés ap pied de Saint-Jean-d'Acre.

Il était impossible à la barque de s'engager parmi ces écueils.

Roland disparut un instant à tous les yeux. Bonaparte commençait à craindre qu'il ne lui fût arrivé quelque accident, lorsqu'il le vit reparaitre au pied des murailles de la ville, et sous le feu de la mpusqueterie.

Les Turcs, voyant un chrétien ^ portée de leurs fusils, T)e

se firent pas faute de tirer sur lui ; mais Roland semblait

avoir faire un pacte avec les balles. Il suivait le bord de la

mer, au pas. Le sable d'un côté, Teau de l'autre, jaillissaient

presque sous ses pieds. H regagna Teodroitoùil avait déposé

ses habits, les revêtit et s'achemina vers Bonaparte. Une vivandière qui s'était cette fois mise de la partie et

qui distribuait le contenu de son baril aux ramasseurs de boulets, vint lui offrir un petit verre.

— Ah 1 c'est toi, déesse Raison ! dit Roland ; tu sais bien que je ne bois jamais d*eau-de-vie.

-- Non, dit celle-ci; une fois n'est pas coutume, et ce que

tu viens de faire vaut bien la goutte , citoyen commandant.

Et, lui présentant un petit verre d'argent plein de liqueur:

— A la santé du général en chef, et à la prise de Saint- Jean-d'Acre I dit-elle.

Roland but en levant son verre du côté de Bonaparte; puis il offrit à la cantlnière un talari.

— Bon ! dit-elle, je vends mon eau-de-vie à ceux qui ont besoin d'acheter du courage, mais pas à toi. D'ailleurs, mon mari fait de bonnes affaires.

— Que fait-il donc, ton mari?

— n est marchand de boulets.

^ En effet, à la façon dont marche la canonnade, il peut faire fortune en peu de temps... Et où est-il, ton mari?

— Le voilà, dit-elle.

Et elle montra à iioland te sergent-major qui était vènix faire à Bonaparte la proposition de lui vendre des boillets cinq sous.

Au moment où la déesse Raison faisait cette démonstration, un obus vint s'enterrer dans le sable, à quatre pas du spéculateur.

Le sergent-major, qui paraissait familier avec tous les projectiles, se jeta la face contre terre et attendit.

Au bout de trois secondes, l'obus éclata en faisant voler un nuage de sable.

— Ah! par ma foi, déesse Raison, dit Roland, j'ai peur pour le coup que tu ne sois veuve.

M&is, au milieu du sable et de la poussière soulevés autour de lui, le sergent-major se releva.

Il semblait sortir du cratère d'un volcan.

— Vive la République! cria-l-ii en se secouant.

Et, à rinstant môme, dans Teau et sur la plage, fut répété par tous les spectateurs ce cri sacré, qui faisait immortels les morts eux-mêmes.

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