‹ Les blancs et les bleus: 1.[-3.] sér (volume 2)Chapitre 23 sur 25 · LA RETRAITE · texte numérisé non relu

LA RETRAITE

Dès le soir, pour dissimuler le mouvement à l'ennemi et pour éviter la chaleur du jour, l'armée se mit en retraite.

Ordre était donné de suivre la Méditerannée, pour profiter de la fraîcheur de la mer.

Avant le départ, Bonaparte avait appelé Bourrienne près de lui, et lui avait dicté un ordre pour que tout le monde

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allât à pied, et que les chevaux, les mules et les chameaux fussent réservés pour les malades et les blessés.

Une anecdote donne parfois une idée plus complète de la situation de Tesprit d'un homme que toutes les descriptions impossibles.

Bonaparte venait de dicter Tordre à Bourrienne, lorsque son écuyer, Vigogne père, entra sous sa tente, et, portant la main au chapeau, lui demanda :

— Général, quel cheval vous réservez-vous? Bonaparte commença par le regarder de travers, et, lui appliquant un coup de cravache sur la figute :

— N'avez-vous pas entendu Tordre , imbécile? Tout le monde va à pied, moi comme les autres. Sortez !

Vigogne sortit.

Il y avait trois pestiférés au mont Garmel ; ils étaient trop malades pour qu'on essayât de les transporter. On les confia à la générosité des Turcs et à la garde des pères carmélites.

Sidney Smith, par malheur, n'était plus là pour les sauver. Les Turcs les égorgèrent. Â deux lieues de là, la nouvelle en fut appoitée à Bonaparte.

Alors, Bonaparte entra dans une fureur dont le coup de cravache de Vigogne père n'avait été que la préface. Il fit arrêter des caissons d'artillerie et distribuer des torches à Tarmée. '

Ordre fut donné d'allumer ces torches et d'incendier les petites villes, les bourgades, les hameaux, les maisons.

Les orges étaient en pleine maturité.

Le feu y fut mis.

C'était un spectacle terrible et magnifique tout à la fois. La côte était tout en fiamme sur une longueur de dix lieues, et la mer, miroir gigantesque, reflétait Timmense incendie.

Il semblait qu'on marchât entre denx murailles de flammes, tant la mer reproduisait fidèlement Tirnage de la côte. La plage, couverte de sable, et seule préservée du feu, semblait un pont jeté sur le Gocyte.

Cette plage présentait un spectacle déplorable.

Quelques blessés, ceux qui Tétaient le plus grièvement, étaient portés sur des brancards, les autres sur des mulets, des chevaux et des chameaux. Le hasard avait fait donner à Faraud, le blessé de la veille, le cheval que montait habituellement Bonaparte. Cçlui-d reconnut l'homme et sa monture.

— Âh ! voilà comme tu fais tes vingt-quatre heures d'arrêts, lui cria-t-il.

— Je les ferai au Caire, répondit Paraud.

*- Tu n'as rien à boire, déesse Raison? demanda Bonaparte.

— Un verre d'eau-de-vie, citoyen général. Il secoua la tête.

— Allons, dit-elle, je sais ce qu'il vous faut. Et, fouillant au fond de sa petite charrette :

— Tenez, dit-elle.

Et elle lui donna une pastèque des jardins duGarmel.

C'était un présent royal.

Bonaparte s'arrêta, envoya chercher Kléber, Bon, Vial, pour partager sa bonne fortune. Lannes, blessé à la tête, passa sur une mule. Bonaparte le fit arrêter, et les cinq généraux achevèrent leur déjeuner en vidant une gargoulette et en buvant à la santé de la déesse Raison.

En reprenant la tête de la colonne, Bonaparte fut êpouvanté.

Une soif dévorante, le manque total d'eau, une chaleur ex-

cessive, une marche fatigante dans des dunes enflammées, avaient démoralisé les hommes et fait succédera tous les sentiments généreux le plus cruel égoïsme, la plus afiligeante indifférence.

Et cela, sans transition, du jour au lendemain.

On commença par se débarrasser des pestiférés, sous le prétexte que leur transport était dangereux.

Puis vint le tour des blessés.

Les malheureux criaient :

— Je ne suis pas pestiféré , je ne suis que blessé !

Et ils découvraient leurs anciennes blessures ou s'en faisaient de nouvelles.

Les soldats ne se détournaient même pas.

— Ton affaire est faite, disaient-ils.

Et ils passaient.

Bonaparte vit cela et frissonna de terreur.

Il barra la route. 11 força tous les hommes valides qui étaient montés sur des chevaux, des dromadaires o j des mulets, d'abandonner leur monture aux malades.

On arriva à Tenloura le 20 mai, par une chaleur étouffante. On cherchait inutilement un peu de verdure et d'ombre pour fuir un ciel embrasé. On se couchait sur le sable, le sable brûlait. A chaque instant, un homme tombait pour ne plus se relever. Un blessé porté sur une civière demandait de Peau. Bonaparte s'en approcha.

— Qui portez-vous là? demanda-t-il aux soldats.

— Nous ne savons pas, citoyen générai, dirent-ils; c'est une double épaulette : voilà tout.

La voix cessa de se plaindre et de demander de l'eau.

— Qui étes-vous? demanda Bonaparte.

' Le blessé garda le silence.

Bonaparte leva un des côtés de la toile qui abritait la civière et reconnut Croisier.

— Ah 1 mon pauvre enfant ! s'écria-t-iJ. Croisier se mit à sangloter.

— Allons, lui dit Bonaparte, un peu de courage.

— Ah ! dit Croisier en se soulevant dans sa litière, croyezvous que je pleure parce que je vais mourir? Je pleure parce que vous m'avez appelé lâche; et c'est parce que vous m'ayez appelé lâche que j'ai voulu me faire tuer.

— Mais, dit Bonaparte, depuis, je l'ai envoyé un sabre. Roland ne te Ta-t-il pas donïié ?

— Le voilà, dit Croisier en saisissant son arme, qui était couchée près de lui et en la portant à ses lèvres. Ceux qui me portent savent que je veux qu'il soit enterré avec moi. Donnez-leur-en l'ordre, général.

Et le blessé, suppliant, joignit les deux mains.

Bonaparte laissa retomber le coin de toile qui couvrait la civière, donna l'ordre et s'éloigna.

Eq sortant deTenloura, le lendemain, on rencontra toute une mer de sable mouvant. Il n'y avait pas d'autre route; Partillerie fut forcée de s'y engager, et les canons s'y enfoncèrent. Un instant, l'on déposa les malades et les blessés sur la grève, et l'on attela tous les chevaux aux affûts et aux fourgons. Tout fut inutile : caissons et canons avaient du sable jusqu'aux moyeux. Les soldats valides demandèrent qu'on leur laissât faire un dernier effort. Ils essayèrent; comme les chevaux, ils s'y épuisèrent sans résultat.

Ils abandonnèrent en pleurant ce bronze si souvent béni, et le témoin de leurs triomphes, et dont le retentissement avait fait trembler l'Europe.

Hn coucha le 22 mai à Gésarée.

Tant de malades et de blessés étaient morts, que les chevaux étaient moins rares. Bonaparte, mal portant lui-même, avait, la veille, failli mourir de fatigue. On le supplia tant, qu'il consentit à remonter à cheval. À peine était-il à trois cents pas de Césarêe, que, vers le point du jour, un homme caché dans un buisson tira un coup de fusil sur lui^ presqu'à bout portant, et le manqua. ^

Les soldats qui entouraient le général en chef, s'élancèrent dans le bois, le fouillèrent et le Naplousien fut pris et condamné à être fusillé sur place.

Les quatre guides, avec le bout de leurs carabines, le poussèrent vers la mer; — là, ils lâchèrent la détente; mais aucune des carabines ne partit.

La nuit avait été très-humide, la poudre était mouillée. Le Syrien, étouné de se voir encore debout, retrouvaà l'instant même toute sa présence d'esprit, se jeta à la mer et très-rapidement gagna un récif assez éloigné.

Daos le premier moment de stupéfaction, les soldats le regardèrent s'éloigner sans songer à tirer sur lui.

Mais Bonaparte, qui pensait au mauvais eift't que ferait sur ces populations superstitieuses une pareille tentative restée Impunie, ordonna à un peloton de faire feu sur lui.

Le peloton obéit, mais i'hotnme était hors de portée ; les balles écorchèrent la mer sans arriver jusqu'au rocher.

Le Naplousien tira de sa poitrine un kandjiar et fit avec cette arme un geste menaçant.

Bonaparte ordonna de mettre charge et demie dans les fusils et de recommencer le feu.

— Inutile, dit Roland, j'y vais.

Et déjà le jeune homme avait jeté bas ses habits, à l'exception de son caleçon.

— Reste ici, Roland, dit Bonaparte. Je ne veux pas que tu risques ta vie contre celle d'un assassin.

Mais, soit qu'il n'entendit pas, soit qu'il ne voulût pas entendre, Roland avait déjà pris le kandjiar du cheik d'Aher, qui battait en retraite avec Tarmée, et, ce kandjiar aux dents, s'était jeté à la mer.

Les soldats, qui connaissaient tous le jeune capitaine pour l'officier le plus aventureux de l'armée, firent cercle et crièrent bravo.

11 fallut bien que Bonaparte se décidât à assister au duel qui allait avoir lieu.

Le Syrien, en voyant venir à lui un seul homme, n'essaya point de fuir plus loin. Il attendit.

Il était vra imemt beau à voir sur son rocher ; un poing crispé, le poignard dans l'autre ; il semblait la statue de Spartacus sur son piédestal.

Roland avançait sur lui, suivant une ligne directe, comme celle d'une flèche.

^ Le Naplousien n'essaya point de l'attaquer avant qu'il eût pris pied, et, avec une certaine chevalerie, il recula autant que le lui permettait l'étendue de son rocher.

Roland sortit de l'eau, jeune, beau et ruisselant comme un dieu marin.

Tous deux se trouvèrent en face l'un de l'autre. Le terrain sur lequel ils allaient combattre et qui sortait de l'eau semblait l'écaillé d'une immense tortue.

• Les spectateurs s'attendaient à un combat où chacun, piienant ses précautions contre sou adversaire, donnerait le spectacle d'une lutte savante et prolongée.

11 n'en fut point ainsi.

A peine Roland se fut-il affermi sur ses jambes et eut*ii

secoué Teau qui Taveuglait en ruisselant de ses cheveux, que, sans songer à se garantir du poignard de son adversaire, il s'élança sur lui, non pas comme un homme s'élance sur un autre homme, mais comme un jaguar sur le chasseur.

On vit étinceler les lames des kandjiars ; puis, comme dêraracinés de leur piédestal, les deux hommes tombèrent à la mer.

Il se fit un grand bouillonnement.

Après quoi, on vit reparaître une tête, ■*- la tête blonde de Roland.

Il s'accrocha d'une main aux aspérités du rocher, puis, du genou, puis il se dressa tout entier, tenant de la main gauche, par sa longue mèche de cheveux, la tète du Naplousien.

On eût dit Persée venant de couper la tête à la Gorgone.

Un immense hourra s'élança de la poitrine des spectateurs et parvint jusqu'à Roland, sur les lèvres duquel ^ dessina un sourire d'orgueil.

Puis, prenant son poignard entre ses dents, il s'élança à la mer et nagea du côté du rivage.

L'armée avait fait halte. Les hommes sains et saufs ne pensaient plus à la chaleur et à la soif.

Les blessés oubliaient leurs blessures.

Les mourants eux-mêmes avaient trouvé un peu de force pour se soulever sur leur coude.

Roland aborda à dix pas de Bonaparte.

— Tiens, lui dit-il en jetant à ses pieds son sanglant trophée, voici la tête de ton assassin.

Bonaparte recula malgré lui; mais, quant à Roland, calme comme s'il sortait d'un bain ordinaire, il alla droit à ses vêtements et se rhabilla avec des soins de pudeur que lui eût enviés une femme.

240 LES fiLÂNGS ET LES BLEUS

OU l'on voit que les pressentiments de BONA- PARTE NE l'avaient pas TROMPÉ

Le 24» on arriva à Jaffa.

On y séjourna les 25, 26, 27 et 28.

Jaffa était véritablement pour Bonaparte une ville de malheur 1

On se rappelle les quatre mille prisonniers d'Eugène et de Croisier, que Ton ne pouvait nourrir, que Ton ne pouvait garder, que Ton ne pouvait envoyer au Caire, mais que Toa pouvait fusiller et qu'on fusilla.

Une plus grave et plus douloureuse nécessité peut-être attendait Bonaparte à son retour.

Il existait à Jaffa un hôpital de pestiférés.

Nous avons au Musée un magnifique tableau de Gros représentant Bonaparte touchant les pestiférés de Jaffa.

Pour représenter un fait inexact, le tableau n'en deviendra pas moins beau.

Voici ce que dit M. Thiers. Nous sommes fâché, nous, cbétif romancier, de nous trouver, cette fois encore, en opposition avec le géant de Thistoire.

C'est Fauteur de la Révolution, du Consulat et de l'Empire, qui parle :

« Arrivé à JalTa, Bonaparte en fit sauter les fortifications. Il y avait là une ambulance pour nos pestiférés. Les emporter était impossible ; en ne les emportant pas, on les laissait exposés à une mort inévitable, soit par la maladie» soit par la faim, soit par la cruauté de Tennemi. Aussi Bonaparte dit-il au médecin Desgenettes qu'il y aurait bien plus d'humanité à leur administrer de Topium qu'à leur laisser la vie ; à quoi ce médecin fit cette réponse fort vantée : Mon métier est de les guérir^ non de les tuer. On ne leur administra point l'opium, et ce fait servit à propager une calomnie indigne et aujourd'hui détruite. »

J'en demande humblement pardon à M. Thiers, mais cette réponse de Desgenettes, que j'ai beaucoup connu, comme Larrey, comme tous les Égyptiens, enfin, compagnons de mon père dans cette grande expédition, la réponse de Desgenettes est aussi apocryphe que celle de Gambronne.

Dieu me garde de calomnier^ c'est le terme dont se sert H. Thiers, l'homme qui a illuminé la p remière moitié du xixe siècle du flambeau de sa gloire, et, quand nous en serons à Pichegru et au ducd'Ënghien, on verra si je me fais l'écho de bruits infâmes ; — mais la vérité est une, et il est du devoir de quiconque parle à la foule de la dire hautement.

Nous avons dit que le tableau de Gros représentait «n fait inexact, prouvons-le.

Voici le rapport de Davout, écrit sous les yeux et par ordre du générai en chef dans sa relation officielle.

« L'armée arriva à JalTa le 5 prairial (34 mal). On y séjourna les 6, 7 et 8 (25,26 et 27 mai). Ce temps est employé à punir les villages qui se sont mal conduits. On fait sauter les fortifications de Jaffa, On jette à la mer toute l'artillerie en fer de la m U

place. Les blessés sont évacués par mer et par terre. H n'y avait qu'un petit nombre de bâtiments, et, pour donner le temps d'achever Tévacuation par terre, on fut forcé de différer jusqu'au 9 (28 mai) le départ de l'armée.

» La division Kléber forme l'arrière-garde et ne quitte Jaffa que le 10 (29 mai). »

Vous le voyez, par un mot des pestiférés, pas un mot de la visite à l'hôpital et surtout de l'attouchement des pestiférés.

Pas un mot dans aucun rapport oiBficiel.

De la part de Bonaparte, dont les yeux, depuis qu'ils ont quitté rOrient, sont tournés vers la France, c'eût été une modestie bien mal appliquée que de garder le silence sur un fait si remarquable et qui eût fait honneur, non pas à sa raison peut-être, mais à sa témérité.

Au reste, voici comment Bourrienne, témoin oculaire et acteur fort impressionné, raconte le fait :

« Bonaparte se rendit à l'hôpital. Il y avait là des amputés, des blessés, beaucoup de soldats affligés d'ophtalmie, qui poussaient de lamentables cris, et des pestiférés. Les lits des pestiférés étaient à droite en entrant dans la première salle. Je marchais à côté du génèraL J'affirme ne l'avoir pas vu toucher un pestiféré. Et pourquoi en aurait-il touché? Ils étaient au dernier période de la maladie; aucun ne disait mot. Bonaparte savait bien qu'il n'était point à l'abri de la contagion. Fera-t-on intervenir la fortune? Elle l'avait, en véritéj trop peu secondé dans les derniers mois pour qu'il se confiât à ses faveurs.

» Je le demande. Se serait-ij exposé à une mort certaine, pour laisser son armée au milieu d'un désert que nous venions de créer par nos ravages, dans une bicoque démolie, sans secours, sans^espérance d'en recevoir; lui, si nécessaire,

8 i indispensable, on ne peut le nier, à son armée; lui, sur la tête duquel reposait en ce moment, sans aucun doute, la vie de tous ceux qui avaient survécu au dernier désastre et qui venaient de lui prouver par leur dévouement, leurs souffrances et leurs privations, leur inébranlable courage, qui faisaient tout ce qu'il pouvait humainement exiger d'eux, et qui n'avaient de confiance qu'en lui? »

Voilà déjà qui est logique; mais voici qui est convaincant.

Bonaparte traversa rapidement les salles, frappant légèrement le revers jaune de sa botte avec la cravache qu'il tenait à la main.

Il répétait, en marchant à grands pas, ces paroles :

a — Les fortifications sont détruites; la fortune m'a été contraire à Saint-Jean-d*Acre. Il faut que je retourne en Egypte pour la préserver des ennemis qui vont arriver. Dans peu d'heures, les Turcs seront ici; que tous ceux qui se sentent la force de se lever viennent avec nous; ils seront transportés sur les brancards et les chevaux.

» Il y avait à peine unt soixantaine de pestiférés^ tout ce que Ton a dit au delà de ce nombre est exagéré; — leur silence absolu, leur complet abattement, une atonie générale annonçaient leur fin prochaine; les emmener dans l'état où ils étaient, c'était évidemment inoculer la peste dans le reste de l'armée.

» On veut sans cesse des conquêtes, de la gloire, des faits brillants, que l'on fasse donc aussi la part des malheurs. — Lorsque l'on croit pouvoir reprocher une action à un chef qui est précipité par les revers et par de désastreuses circonstances à de funestes extrémités, il faut, avant de prononcer, se bien identifier avec la position donnée et connue, et

80 demander, — la main sur la conscience — si Ton n'aurait pas agi de môme. Il faut alors plaindre celui qui est forcé de commettre ce qui paraît toujours cruel, mais il faut Tabsoudre, car la victoire, il faut le dire franchement, ne peut s'acquérir que par ces horreurs ou d'autres qui leur ressemblent. »

D'ailleurs, voici celui qui a tout intérêt à dire la vérité qui prend la parole.

Écoutez :

« Il ordonna d'examiner ce qu'il y aurait de miçux à faire. Le rapport fut que sept à huit hommes étaient si dangereusement malades, qu'ils ne pouvaient vivre au delà de vingt-quatre heures; qu'en outre, atteints de la peste comme ils Tétaient, ils répandraient cette maladie parmi tous les soldats qui communiqueraient avec eux. Plusieurs demandèrent instamment la mort. On pensa que ce serait un acte de charité de devancer leur mort de quelques heures. »

Doutez-vous encore? Napoléon va s'exprimer à la première personne.

« Quel est l'homme qui n'aurait pas préféré une mort prompte à l'horreur de vivre exposé aux tortures de ces barbares! Si mon fils — et cependant, je crois l'aimer autant qu'on peut aimer ses enfants, — était dans une situation pareille à celle de ces malheureux^ mon avis serait qu'on en agît de mtme^ e/, si je m'y trouvais moi'même, f exigerais qu^on en agît ainsi envers moi, »

Rien n'est plus clair, il me semble, que ces quelques lignes. Gomment M. Thiers ne les a-t-il pas lues, et, s'il les a lues, comment a-t-il démenti un fait avoué par celui qui avait le plus d'intérêt à le nier?

Aussi, quand nous rétablissons la vérité, n'est-ce point

LES BLANCS ET LES BLEUS SiS

pour accuser Bonaparte qui ne pouvait agir autrement que de faire ce quUL a fait, mais pour montrer aux partisans de l'histoire pure qu'elle n'est pas toujours de l'histoire vraie.

La petite armée suivit, pour rentrer au Caire, la même route qu'elle avait suivie pour en sortir. Seulement, la chaleur alla chaque jour augmentant. En sortant de Gaza, elle était de 35 degrés, et, si l'on faisait toucher le sable au mercure^ elle montait à 45 degrés.

Un peu avant d'arriver à Ël-Ârich, au milieu du désert, Bonaparte vit deux hommes qui recouvraient une fosse.

Il crut les reconnaitre pour leur avoir parlé une quinzaine de jours auparavant.

En effet, ces hommes, interrogés, répondirent que c'étaient eux qui portaient le brancard de Groisier.

Le pauvre garçon venait de mourir du tétanos.

— Avez «vous enterré son sabre avec lui? demanda Bonaparte.

— Oui, répondirent-ils tous deux en même temps.

— Bien sûr? insista Bonaparte.

Un des hommes descendit dans la fosse, fouilla le sabto mouvant avec son bras et amena la poignée de l'arme jusqu'à la surface du sable.

— - G'est bien, dit Bonaparte ; achevez.

Il demeura jusqu'à ce que la fosse fût comblée; puis, craignant quelque spoliation :

— Un homme de bonne volonté qui reste en sentinelle ici jusqu'à ce que l'armée soit passée, dit-il.

— Voilà, dit une voix qui semblait venir du ciel. Bonaparte se retourna et aperçut, perché sur son dromadaire, le maréchal des logis chef Falou.

-Ah! c'est toi, mm.

— Oui, citoyen général.

— Et comment se fait-il que tu sois à dromadaire quand les autres sont à pied?

— Parce que deux pestiférés sont morts sur le dos de mon dromadaire et que personne ne veut plus le monter.

— Et tu n'as peur de la peste, toi, à ce qu'il parait?

— Je n'ai peur de rien, citoyen général.

— C'est bien, dit Bonaparte, on s'en souviendra; cherche ton ami Faraud, et venez me voir tous les deux au Caire.

— On ira, citoyen général.

Bonaparte abaissa une deroière. fois son regard vers la fosse de Croisier.

— Dors en paix, pauvre Croisier ! dit-il, ta modeste tombe ne sera pas souvent troublée.

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