‹ Les blancs et les bleus: 1.[-3.] sérChapitre 20 sur 29 · LE VOYAGEUR · texte numérisé non relu

LE VOYAGEUR

Le voyageur ne s'était pas trompé; la voix venait bien de la rivière. Une ombre, en eÎTet, gravit lestement la berge et en an instant se trouva à la tête dû cheval, la main appuyée

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sur son cou. Le cavalier, qu'une si grande familiarité paraissait inquiéter, fit faire à sa monture un pas en arriére. * Oh! pardon, excuse, citoyen, fit le nouveau vena; je ne savais pas qu'il fût défendu de toucher à votre cheval.

— Gela n'est point défendu, mon ami, dit le voyageur; mais vous savez que, la nuit, dans les temps où nous sommes, il est convenable de se parler à une certaine distance*

^ Âh ! dame 1 je ne sais pas distinguer ;ce qui est convenable de ce qui ne l'est pas, moi. Vous m'avez paru embarrassé sur votre chemin; j'ai vu ça; je suis bon garçon, moi. Je me suis dit : « Voilà un chrétien qui me parait mal sûr de sa route; je vais la lui indiquer. » Vous m'avez crié de ve nir ; me voilai Vous n'aviez pas besoin de moi; adieu.

— Pardon, mon ami, fit le voyageur en retenant du geste son interlocuteur, le mouvement que j'ai fait faire à mon cheval est involontaire; j'avais, en effet, besoin de vous et vous pouvez me rendre un service.

— Lequel? Pariez... Oh! moi, je n'ai pas de rancune.

— Vous êtes du pays?

— Je suis de Saint-Rémy, ici prés. Tenez, on voit le clocher d'ici,

— Alors, vous connaissez les environs?

— Ah! je crois bien. Je suis pécheur de mon état. Il n'y a pas un cours d'eau à dix lieues à la ronde où je n'aie tendu des lignes de fond.

— Alors, vous devez connaître l'abbaye de Seillon ?

— Tiens ! si je connais l'abbaye de Seillon, je crois bien! Par exemple, je n'en dirai pas autant des moines.

— Et pourquoi n'en direz-vous pas autant des moines? — Mais parce que, depuis 1791 , ils ont élé chassés, donc t

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— Alors, à qui donc appartient la chartreuse?

— A personne.

— Gomment ! il y a en France une ferme» un couvent, une forêt de dix mille arpents, et trois mille arpents de terre qui n'appartiennent à personne?

— Ils appartiennent à la République, c'est tout comme.

— La République ne fait donc pas cultiver les biens qu'elle confisque?

— Bon ! est-ce qu'elle a le temps? Elle a bien autre chose à faire, la République.

— Qu'a-t-elle à faire, donc?

— Elle a à faire peau neuve.

— En effet, elle renouvelle son tiers. Vous vous occupez donc de cela?

— Oh ! un peu, dans les moments perdus. Nos voisins du Jura, ils lui ont envoyé le général Pichegru, tout de même.

— Oui.

— Dites donc, ça n'a pas dû les faire riro là-bas, Mais je bavarde, moi! je bavarde, et je vous fais perdre votre temps. 11 est vrai que, si vous allez à Seillon, vous n'avez pas be« soin de vous presser.

— Pourquoi cela?

— Dame, parce qu'il n'y a personne à Seillon.

— Personne?

— Excepté les fantômes des anciens moines; mais, comme ils ne reviennent qu'à minuit , vous pouvez attendre.

— Vous êtes sûr, mon ami, insista le voyageur, qu'il n'yja personne à Fabbaye de Seillon ?

Et il appuya sur le mot « personne ».

— J'y suis encore passé hier en portant mon poisson au

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cMleau des Nbires-Foataiiiës, chez inàdàme de Monirevel: il n'y avait pas un chat.

Puis, appuyant sur kis inôlh ^ivâht^ :

— C'étaient tous des prêtres dé fislal, ajoiità*t-iI; le mal n'est pas grand.

Le toyagenr trëfesaiilit plus Yisiblëitiëht encore que la prefhière fois^

— Des prêtres de Bmlî répéta-t-il en regardant fixement le p&hetir.

— Oui, et, à moins que vous ne veniez ttèl là part d'clDi roi d'Israël, dont j'ai oublié le ndm.

— De la part du roi Jéhu; n'est-ce pfas f

— Je ne sais pas bien sûr : c'est au roi sâëré par tan fjropbéte, nommé... nommé... Gomment donc nàihme-t-dti te prophète qui a sacré le roi Jéhu ? *

— Élkèe^ lit sans faésltatioh le yoyageuh

' — C'est bien cela, mais il l'avait sacré à une cèadition. Laquelle ? Aidez-moi donc.

— Celle de punir les crimes de la maison ^*Aehab et dû Jésabei.

— £h ! sacrebieu I dites-moi cela tout de suite. Et il tendit la main au voyageur.

Le voyageur et le pécheur se firent, en se tendant la main, un dernier signe de reconnaissance, qui ne laissa plus ni à l'un ni à l'autre le doute qu'ils n'appartinssent à la même dissociation ; pourtant ils iië se firent pas la moindre question sur leur personnalilé ni sur l'œuvre qu'ils accomplisitàient, Tun en S6 rendant à l'abbaye de SéilioD, l'autre en relevant ses lignes de fond et ses verveux. Seulement :

— - Je suis désespéré d'être reténa ibi 1)3^ ordre supérieur, dit le jeone homme aux lignes de fond; sans quoi^ je me

ussG fait un plaisir de vous servir de guide, mais je ne dois rentrer à la Chartreuse que lorsqu'un signal m*y aura rappelé ; au reste, il n'y a plus à vous tromper maintenant. Vous voyez ces deux masses noires dont l'une est plus forte que l'autre ? La plus forte, c'est la ville de Bourg; la plus faible, c'est le village de Saint-Denis. Passez entre les deux^à égale distance de l'un et de l'autre, et continuez votre chemin jusqu'à ce qu'il vous so^t barré par le lit de la Reyssouse. Vous le traverserez, à peine si votre cheval aura de l'eau jusqu'au genou ; alors, vous verrez un grand rir deau noir devant vous, c'est la forêt.

— Merci ! dit le voyageur; une fois à la lisière de la forêt, je sais ce qui me reste à faire.

— Même quand on ne répondrait pas de la forêt à votre signal?

-Oui.

— Eh bien , allez donc, et bon voyage !

Les deux jeunes gens se serrèrent une dernière fois la main, et, avec la même rapidité que le. pêcheur avait escaladé la berge, il la descendit.

Le voyageur allongea machinalement le cou pour voir ce qu'il était devenu. Il était invisible. Alors, il lâcha la bride à son cheval, et, comme la lune avait reparu, comme il lui restait à franchir une prairie sans obstacle, 11 mit son cheval au grand trot et se trouva bientôt entre Bourg et Saint-Denis.

Là, en même temps, l'heure sonna dans les deux localités. Le voyageur compta onze heures.

Après avoir traversé la route de Lyon à Bourg, le voyageur se vit, comme lui avait dit son guide , sur le bord de la petite rivière; en deux enjambées, son cheval se trouva do l'autre côté, et, arrivé là, il ne vit plus devant lui qu'une

plaine de deux kilomètres à peu près, bordée par celle ligne Qoire qa*oû lui avait dit être là forôt. Il piqua droit sur elle.

Au bout de dix mioutes, il était sur le chemin vicinal qui la bordait dans toute sa longueur.Là, 11 s'arrêta un instant et regarda tout autour de lui. Il n*hésitalt point à faire le signal qu'on lui avait indiqué, mais il voulait s'assurer qu'il était bien seul. La nuit a parfois des silences si profonds, que l'homme le plus téméraire les respecte» s'il n'est pas forcé de les rompre. Un instant, comme nous Tavons dit, notre voyageur regarda et écouta, mais il ne vit rien et n'entendit rien. Il porta la main à sa bouche et tira du manche de son fouet trois coups de siillet, dont le premier et le dernier fermes et assurés , et celui du milieu tremblotant comme celui d'un contre-maitre de bâtiment. Le bruit se perdit dans les profondeurs de la forêt, mais aucun autre bruit analogue ou différent ne lui répondit.

Pendant que notre voyageur écoutait, minuit sonna à Bourg 8t fut répété par l'horloge de tous les clochers voisins. Le voyageur répéta le signal une seconde fois» et une seconde fois le silence seul lui répondit.

Alors, il parut se décider, suivit le chemin vicinal jusqu'à ce qu'un autre chemin, vint le rejoindre comme la ligne verticale d*un T joint la ligne horizontale, prit ce chemin, s'y enfonça résolument; au bout de dix minutes, le voyant coupé transversalement par un autre, il suivit cet autre en appuyant à gauche, et, cinq minutes après, se trouva hors de la forêt.

Devant lui, à deux cents pas, s'élevait une masse sombre qui était à n'en point douter le but de son voyage. D'ailleurs, en s'approchant, il, devait & certains détails, s'assurer que c'était bien la vieille chartreuse qu'il avait sous les yeux.

Enfin le cavalier s'arrêta devant une grande porte, sur-

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montée et accompagnée de trois statues : celle de la Vierge, celle de Notre-Seigneur Jésus-Christ et celle de saint Jean- Baptiste. La statue de la Vierge, placée immédiatement au-dessus de la porte, formait le point le plus élevé du triangle. Les ;deuiL autres descendaient jusqu'à la traverse formant la branche de la croix de pierre dans laquelle s'embottait une double porte massive de chêne qui, plus heu* reuse que certaines parties de la façade, et surtout que les contrevents du premier étage, paraissait avoir bravé les efforts du temps.

— C'est ici, dit le cavalier. Voyons maintenant laquelle des trois statues est celle de saint Jean.

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