AUGEREAU
Le leademain, au moment où Bonaparte dictait sa corr^poadance à Bourrienne, Marmont, un de ses aides de camp favoris, qui, par discrétion, s'était mis à regarder par la fenêtre, annonça tout à coup qu'il voyait à l'extrémité de la rue le panache flottant de Murât et l'encolure tant soit peu massive d'Augereau.
Murât était alors, comme nous Pavons dit, un beau jeune homme de vingt-trois à vingt-quatre ans. Fils d'un aubergiste de Labastide, prés Gabors, comme son père était en même temps maître de poste, Murât, tout enfant, s'était familiarisé avec les chevaux, et il était devenu un excellent cavalier. Puis, je ne sais par quel caprice de son père, qui désirait probablement avoir un prélat dans sa famille, il avait été envoyé au séminaire, où, s'il faut en croire des lettres de lui que nous avons sous les yeux, ses études n'avaient point été jusqu'à une connaissance parfaite de l'orthographe
Ueureusement ou malheureusement pour lui, la Révolution ouvrit les séminaires; le jeune Joachim prit son vol, s'engagea dans la garde constitutionnelle de Louis XVJ, s'y lit remarquer par ses opinions exaltées, ses duels et son
courage.
Il 17
§90 lES BLANCS £T t£S BLEUS
Destitué, ainsi que Bonaparte, par ce même Âubry^ qui, aux Ginq-Gents, continuait de faire une si rude guerre aux patriotes, il se rencontra avec Bonaparte, se lia avec lui, accourut se mettre sous ses ordres au 13 vendémiaire, et Tavait suivi en Italie en qualité d*aide de camp.
Âugereau, qu'on se rappelle avoir vu donner à Strasbourg, en conséquence de soâ ancien ittétier de maître d'armes, des leçons d'escrime à notre jeune ami Eugène de Beaubarnais, était plus âgé que Murât de dix-sept ans et atteignait déjà, au moment où nous le retrouvons, sa quarantième année. Aptes avoir langui quinze atis dans les grades inférietïrs, il était plissé de Tarmée du RhiH à Farmée des Pyrénées, comâmudée p^t Dugotnmief .
Qe tut dans cette armôéf Qtttt côlK^uît successivement les grades de lîeutenant-colcmd, de éotoùel, de général de brigade, grade avec lequel il battit les Espagnols sûr les bords de Ist Flavia d'une manière si brillante, que sa victoire le fit immédiatement ndmmer général de division.
Nous avons parlé de la pait aveô t'Ëspagné, et nous avons apprécié c6tte paix, qui nous faisait, sinon un allié, du moids trû souverain neutre, du plus proche parent de Louis XTI, à qui la Convention venait de trancher la lôie.
Atrgefeau, cette paix signée, passa sous Schérer, à Tarméo d'Italie, et contribua ptïissamment au gain de la bataille do Loano.
Ènrin, Bonaparte pafnf et son immortelle campagne do 96 s'ouvrit.
Comme tous les vieux généraux, Augereau vit avec regret
et presque avec mépris un jeune homme de vingt-cinq ans
ICI t re ic commandement de la plus importante armcc di: lu
Fraace'y maia à peine eut-ll marché sous les ordres du jeune général; à peine eut-il contribué pour sa part à la prise des gorges de Mlllésimo; à peine, à la suite d'une manœuvre indiquée par son jeune collègue, eût-il battu les Autrichiens à DégOy prisy sans savoir dans quel but, les redoutes de Montclléâimo, qu'il comprit la puissance du génie qui avait ordonné cette belle manœuvre, laquelle, en séparant les Sardes des impériaux, assurait le succès de la campagne.
Dès lors, il vint droit à Bonaparte, lui avoua franchement SCS premières répugnances, en fît amende honorable, et, ambitieux qu'il était, tout en jugeant combien son défaut d'éducation lui était nuisible, il pria Bonaparte de lui faire une part dans les récompenses qu'il distribuerait à ses lieutenants.
La chose avait été d'autant plus facile au jeune général en chef, qu'Augereau, un des plus braves soldats de l'armée d'Italie, en même temps qu'il était un de ses généraux les plus aclif», dès le lendemain du jour où il avait serré la maiu de Bonaparte, emportait le camp retranché de Géva, et pénétrait dans Alba et Gasale. Enfin, rencontrant Tennemi à la télé du pont de Lodi, hérissé de canons et défendu par un feu terrible, il se précipitait sur le pont à la této de ses grenadiers, faisait des milliers de prisonniers, battait toutes ks troupes qu'il rencontrait, dégageait Masséna d'une position dinicile, et s'emparait de Castiglione, qui devait un jour étro érigé pour lui en duché. Arriva enfin la fameuse journôe d'Arcole, qui devait couronner de la manière la plus glorieuse pour lui une campagne qu'il avait illustrée par tant d'actes de courage. Là, comme à Lodi, il s'agissait de franchir un pont. Trois fois il entraîna ses soldats jusqu'au nii- Ucu de ce pont, et trois lois ses soldats furent repousséa par
la mitraille. EnfiD, voyant son porte-drapeau parmi les morts^ il saisit le drapeau, et, tête baissée, sans sUnquiéter s'il était suivi ou non, il franchit le pont et se trouva au milieu des canons et des baïonnettes ennemies. Hais, cette fois, ses soldats, dont il était adoré, Favaient suivi; les canons furent pris et tournés contre Tennemi.
La journée, une des plus glorieuses de la campagne, fut si bien reconnue l'œuvre de son courage, que le gouverne*' ment lui donna le drapeau dont il s'était servi pour entrai** ner ses soldats. ^
Lui aussi avait réfléchi, comme Bonaparte, qu'il devait tout à la République et que la République seule pouvait lui donner l'avenir d'ambition qu'il espérait encore. Sous un roi, il le savait, il n'eût point dépassé le grade de sergent. Fils d'un ouvrier maçon et d'une fruitière, simple soldat et maître d'armes au commencement de sa carrière, il était devenu général de division, et, à la premièra occasion, il pouvait, gr&ce à son courage, devenir général en chef comme Bonaparte, dont il n'avait pas le génie, comme Hoche, dont il n'avait pas l'honnêteté, ou conmie Horeau, dont il n'avait pas la science.
11 venait de donner une preuve de sa cupidité, qui lui avait fait un certain tort parmi ces républicains purs, qui en« voyaient leurs épaulettes d'or à la République, pour qu'elle les fit fondre, et qui portaient, en attendant que l'argent parût, des épaulettes de laine. ^ ^
Il avait accordé à ses soldats trois heures de pillage sur la ville de Lago, qui s'était soulevée; il n'avait pas pillé lui-' même, c'est vrai, mais il avait racheté à vil prix aux soldats des objets précieux dont ils s'étaient emparés. 11 traînait avec lui un fourgon qui renfermait, disait-on, la valeur d'ua
millioDf et le fourgon d^Augereau était connu de toute l'année.
Prévenu par Harmont, Bonaparte l'attendai».
Hurat entra le premier et annonça Àugereau.
Bonaparte remercia Murât d'un geste et lui fit signe, à lui et à Harmont, de le laisser seul.
Bonrrienne aussi Toulut se lever; mais, en étendant la main, Bonaparte le fit rasseoir. Il n^avait pas de secrets pour 6on secrétaire.
Augereau entra. Bonaparte lui tendit la main et lui fit signe de prendre un siège.
\ugereau s'assit, mit son sabre entre ses jambes, posa son chapeau sur la poignée, ses bras sur son cbapeau, et demanda :
— Eh bien, général, qu^y a-t-11.
— Il y a, répondit Bonaparte, que j'ai à te féliciter du bon esprit de ton corps d^armée. Je suis arrivé hier au milieu d'un duel où un de tes hommes se battait parce qu'un soldat de Tannée de Moreau Pavait appelé monsieur.
— Àh! ah! fit Augereau, le fait est que J'ai des gaillards qui n'entendent pas raison là-dessus; ce n'est pas le premier duel qui a lieu pour pareille cause. Aussi, en quittant ce matin Vicénce, j'ai publié un ordre du jour qui porte que « tout individu de ma division qui se servira verbalement ou par écrit du mot de monsieur, sera destitué de son grade, ou, 611 est soldat, déclaré incapable de servir dans les armées de la République, a
— De sorte que, cette précaution prise, dit Bonaparte en regardant fixement Augereau, tu ne doutes pas que tu ne puiwes sans inconvénient, n'est-ce pas, quitter ta division pendant un mois ou deux?
S94 LS.S BLAIT€S ET LES Bin^M
— Ah ! a!i ! di Auger^au. 8t pottrqeioi qnittoi)a\Si*}e division?
^ Parce que tu m'as demandé la f^Bâ^mn A^aK^p à Paris pour tes affaire personnelles.
— Et u«i peu aussi pour (es iiesnes, u'mi-ee j^H £Lit Augereau.
— Je croyais, dit Bonaparte d'ua ton un peu aeB, qiuB tu ne séparais pas nos deux fortunes.
— Non, non, reprit vivement Augereau, et œ qui jdtoît te plaire même, c'est que f aurai la modestie da ne mui^er toujours de la seconde place.
— Ne Past-tu pas à faroiée d^Ualie? demanda Bonaparte.
— Si fait; mais je me la suis un peu' faite, «t il m peut que l'occasion ne soit pas toujours à c^ ft^iot favorable.
— Aussi tu vois, répliqua Bonaparte, nue, Lorsque t« cesses d'être utile en Italie, c'«st-'à<dlrie quand tes OfieAsions . vont manquer, je te trouve, pool, luie oeeaston à^Mt» uiiJd en France.
— Ah çà! die doue, c'est au fieeours de ia R^oMùpe qii# tu m'envoies, n'est-ce pas?
~ Oni; par malheur, la République est mal «prés^itit; mais, telle qu'elle est représentée, eila vit.
— Ainsi le Directoire?... demanda Augereau.
-r Est divisé, répondit Bonaparte. Garnot et Bartiiéiemy penchent du côté de la royauté, et ils ont pour eux, il faut le dire, la majorité des Conseils. Mais Barras, mais Rev^hell, mais La Réveiilêre«Lepaux tiennent ferme pour ia Republique et la Constitution de Pan m, et ils nous ont déifiera eux.
— Je croyais, dit Augereau, qu'ils s'étaient jetés dans les bras de Hoche. ' ^
Oui; mais il ne faut pas les y laisser, il ne 4oit pas y avoir dans Tarmée de bras plus long que leit nôtres, et il faut que nos bras passent par-dessus les Alpes et aillent au besoin faire un autre 13 vendémiaire à Paris.
— Et pourquoi n'y vas-tu pas td-méme? demanda Augereau.
— Parce que, si j'y allais moi-môme, ce serait pour renverser le Directoire, et non pour le soutenir, et que je n'ai pas encore assez (ait ppur jouer le rôle de César
— Et tu m'envoies jouer celui de ton lieutenant? Soit, je m'en coptentejsî, Qu'y a-t-il à faire?
•^ It y ]a à 9cbever les ennemis de la France, mal tués au 13 vei]|ié|niaire. Tant que Barras marcbera dans un but républicain, secondç-le de toute ta force et de tout ton courage; s'il hésite, résiste; s'il trahit, mets-lui la main au collet comme au diçrnîer des citoyens. Si tu succombes, il me faut huit jours pour être à Paris avec viugt-einq mille hommes.
— C'est bien, dit Augereau, on tâchera de ne pas succom- Dcr. Quand partirais-je?
— Aussitôt écrite la lettre que tu porteras à BtvMii. Puis, se tournant vers Bounriennec
— Écris, lui dit-il.
Bourrienne tenait sa plame et son papier ptèts; Bonaparte dicta:
« Citoyen directeur,
» le^ t'envoie Augereau, mon bras droit. Pour tout le fflôno^, U est à Paris en congé, ayant des affaires particulières à
S96 LES BtANGS ET LES BLBtS
mener à fin. Pour toi, il est le directeur qui marche dans notre voie. 11 t'apporte son épêe et est chargé par moi de ta dire qu'en cas de besoin, tu peux tirer sur la caisse da ritaliepour un, deux et même trois millions»
» G^est surtout dans la guerre civile que l'argent est la nerf de la guerre.
• Pespère dans huit jours apprendre que les Conseils sont épurés et que le club de la rue de Glichy n'existe plus.
» Salut et fraternité.
» Bonaparte.
» P.-S, ^ Qu'est-èe que c'est que ces histoires de vols da diligences, et que ces chouans qui courent les grandes routes du Uidi, sous le nom de compagnons de Jéhu?... Mettes la main sur quatre ou cinq de ces drôles, et faites us exemple.
Bonaparte» selon son habitude, relut la lettre et la signs avec une plume neuve, ce qui ne rendait pas son écriture' plus lisible; puis Bourrienne la cacheta et la remit au
— Fâilas donner à Âugereau vingt-cinq mille francs sur ma eaîwe, Bourrienne, dit-il.
Et à Augereau :
— Quand tu n'auras plus d'argent, citoyen général, ta Vcn demanderas.
X8 BLANCS BT IIS BLBTJS 297
LES CITOYENS DIKBCTEURS
Il était temps que le citoyen général Bonaparte" tournât les yeux vers les citoyens directeurs; il y avait eu rupture ouverte, comme nous rayons dit, entre les cinq élus, du' Luxembourg.
Camot et Barthélémy s'étaient complètement séparés de Barras, de Rewbell, et de La Reveliiére-Lepaus.
Il en était résulté une chose, c'est que le ministère, tel qu'il était, ne pouvait rester; quelques-uns des ministres étant des créatures de Barras, de La Révellière-Lepaux et de Rewbell, tandis que les autres étaient celles de Barthélémy et de Gamot.
Il y avait sept ministres : le ministre de la police, Cochon , le ministre de Tintérieur, Bénézech ; le ministre de la marine, Truguet ; le ministre des affaires étrangères, Charles Delacroix; le ministre des finances, Ramel; le ministre de la justice, Merlin, et le ministre de la guerre, Pétiet.
Cochon, Pétiet, Bénézech, étaient entachés de royalisme.
Truguet était hautain, violent, et ne voulait faire qu'à sa
guise. Delacroix n'était pas à la hauteur de sa mission.
Ramel et Merlin seuls devaient, dans Tesprit de la majorité
208 lES BLAUCS ST IBS BLSVS
des directeurs, c'est-à-dire de Barras, de Rewbell et de La Révellière, être conservés.
L'opposition, de son côté, demandait le changement de quatre ministres : Merlin, Bmel, Traguet et Delacroix.
Barras abandonna Truguet et Delacroix; mais il en élagua trois autres, qui étaient les hommes des Cinq-Cents, et dont Téloignement 4^y8rit c^Lps^r UU g^^n^ tTPuble aux deux Chambres.
C'étaient, nous rayons dit, Cochon, Pétiet et Bénézech.
On n'a pas perdu de vue, nous l'espérons, le salon de madame de Staël ; c'était là, on se le rappelle, que le futur auteur de Corinne faisait une politique presque aussi influente que celle du Luxembourg et de la rue de Clichy.
Or, madame de Staël, qui avait fait m «iaistre sous la monarchie, était poursuivie du désir d'en faire un sous le Directoire.
La vie de celui qu'elle présentait était pleine d'agitations et curieuse de péripéties. C'était un homme de quarante-trois ans, d'une des plus grandes familles de France, né boiteux, comme Méphistophélès, avec lequel il avait quelques rapports de figure et d'esprit, ressemblance qui devint plus grande encore lorsqu'il eut trouvé son Faust. Destiné à l'Église à cause de son infirmité, quoique Tainé de sa famille, il avait él6 fait évoque d'Autun dès l*àge de vingt-cinq ans. Sur ces entrefaites, la Révolution se déclara. Notre évéque en adopta tous les principes, fut élu membre de l'Assemblée constituante, y provoqua l'abolition des dîmes ecclésiastiques, célébra la messe au Champ de Mars, le jour de la Fédération, bénit les drapeaux, admit la nouvelle constitution du clorgé et sacra les évoques assermentés, ce qui le fit excommUGier par le pape Tie VI.
l^ES BLANCS ET LES BLEtS 209
l^nYQjé à Iiondres par Lquîs XVI pour assister notre am- Î)s^s9^deury U* de Gh^uyçliD, il reçut, en 4794; du cabinet de SiainNan^es Tordre de s'éloigner, en même temps qu'il !^eevait, de Fi^ri^, li^ nouvelle qu'il était décrété d'afecusation pa^ Rojjespjerre,
Cette dpvblç proscription fut un bonheur pour lui : il était ?W»é; Il pgirtit pour TAmêrique, et refit sa Ibrtune datis le commerce. Il était revenu en France depuis trois niois«euleroent.
Son nom était Charles-Maurice de Talleyrand-Pérlgord. HMm^ d^ §taël,|e.mme d*un graijd esprit, avait été séduite par cet esprit charmant; elle avait remarqué tout ce qu'il y avait. d^prpfppd 3QÙs la prétendue frivolité de son nouvel ami. Elle Pavait fait connaître à Benjamin Constant/ qui était f^lprs ^n ^jgi^hèB^ et Benjamin Constant Tavait mis en rapport avec Barras.
Barrais fut enchanté de nptre prélat. Après 8*ôtre fait pré- BÇOter pflir ngMame de Staël à Benjamin Constant, et par Ben- Jan^in jCpjistant à Barras, celui-ci se fît présenter par Barras à La Révellière et à Rewbell. Il gagna ceux-ci comme il gagnait tout le monde, et il fut convenu qu'on en ferait un ministre des affaires extérieures à la place de Bénétech. ^ ^ Il y eut conseil entre les cinq directeurs pour élire en scrutin secret les membres du nouveau ministère, appelés à remplacer ceux de Tancien qui devaient sortir. Camot et Barthélémy ignoraient Taccord fait entre leurs trois collègues et croyaient pouvoir lutter contre eux. Mais ils furent désabusés quand ils virent les trois voix unies pour le renvoi de ceux qui devaient sortir, pour le maintien de ceux qui devaient rester, et pour la nomination de ceux qui devaient entrer.
300 IBf BliANGS BT LÈS BlBtS
GocbOD, Petiet et Bénézech furent rentoyéd, Merlin et Bamel maintenus; H. de Talleyrand fut nommé aux affaires étrangères» PléviiLe-Lepeley à la marine, François de Neufchâteau à l'intérieur^ et Lenoir-Laroche à la police.
On nomma aussi Hoche au ministère de la guerre; mais Hoche n'avait que Tingt-buit ans, il en fallait trente.
C'était cette nomination qui avait été inquiéter Bonaparte à son quartier général de Milan.
Le conseil secret se termina par une altercation violente entre Barras et Garnot.
Garnot reprocha à Barras son luxe et ses mœurs dissolues.
Barras reprocha h Garnot sa défection en faveur des royaii8tes«
Des injures, l'un et l'autre arrivèrent aux provocations les plus grossières.
-> Tu n'es qu'un vil scélérat^ dit Barras à Garnot; tu as vendu la République et tu veux égorger ceux qui la défendent. Infâme, brigand, contmua*t-ii en se levant et en le menaçant du poing, il n'y a pas un citoyen qui ne soit en droit de te cracher au visage*
— C'est bien, dit Garnot, d'ici à demain, je répondrai à vos provocation».
Le lendemain se passa sans que Barras reçût la visite des témoins de Garnot.
^'affaire n'eut pas d'autres suites.
La nominaiion de ce ministère, pour lequel les deux Conseils n'avaient point été consultés, fit une profonde sensation parmi les repiéseutants. Ils résolurent à l'instant même de «l'organiser pour la lutte.
Un des grands avantages des contre-révolutions est de
fournir aux historiens des documents que ceux-ci n^obtiendi^^ent pas sans elles.
Et, en effet, lorsque les Bourbons rentrèrent en 1814, ce fat à qui prouverait qu'il avait conspiré contre la Répu« blique ou contre TEmpire,' c'est-à-dire trahi le pay
Il s'agissait de réclamer la récompense des trahisons, et ce fut ainsi que nous vîmes se dérouler et se confirmer toutes les conspirations qui avaient précipité Louis XYI du trône, et dont on n'avait, sous la République et sous TEmpire, qu'une vague connaissance, les preuves ayant toujours manqua.
Mais, en 1814, les preuves ne manquèrent plus. Chacun présenta de la main droite le témoignage de sa trahison, et de la main gauche en demanda la récompense. C'est donc à cette époque de mépris du sens moral et de délation de soi-même, qu'il faut recourir pour raconter officiellement ces luttes dans lesquelles les coupables furent parfois regardés comme des victimes, et les justiciers comme des oppresseurs.
u reste, on doit le remarquer dans l'œuvre que nous mettons sous les yeux de nos lecteurs» nous sommes plutôt historien romanesque que romancier historique. Nous croyons avoir fait a^sez souvent preuve d'imagination pour qu'on nous laisse faire preuve d'exactitude, en conservant toutefois à notre récit le côté de fantaisie poétique qui en rend la lecture plus facile et plus attachante que celle de l'histoire dépouillée de tout ornemeut.
C'est donc à Tune de ces révélations contre-révolutionnaires que nous recourrons pour voir jusqu'à quel point le Directoire était menacé et quelle était l'urgence du coup d'État qui fut résolu. ^ • "'
302 IBS 9LANÇ6 EU LES BLÇU0
Nqus aroi}8 raque Les trois direetaur^ ^'étaient tourne^ vers Hoche, laissant de côté Bonaparte, et que cette ^nitiativ^^ i Venimt du pa^âcateur de h Yepdée avait iDquiét4 }e générai en dbet i» l'airnéB à*imlm.
C'était Carras qui s'était adressé lk Bmhe.
Hûclîô préférait nm ^expédition en lrt4043, et U ay^t jBésolu de détacher vingt-cinq mill^ bQOiaie? de Vw^m&q àê Sambfe#>et-Rlepse pour les diriger sur Brest.
Dans leur marche ^ travers la France, ces viQgt<inq miU» hommes pouvaient s'arrêter à la hauteur de P^rip, et, çn pn jour de marche, être à la disposition du Directoire ; L'approche de cette armée poussa Les clichiens à 1^ dernière e%.tvémUé» hQ priucipe de la garde qationale avilit été posé par la Constitution. Les clichiens, sachant que cette garde pationaLe seiait composée des mêmes élémenl^ que les sections, résolurent de hitev son organisation.
Pichegru fut pommé président et rapporteur du prpjef.
Il présenta son rapport avec Thabileté doiit son génie et sa haine combinés le rendaient capable.
Pichegru ètiii k la fois ulcéré contre les émigrés, qui n'avaiepi pas su profiter de son dévouement h la cause royale» et les républicaios, qui l'avaient puni de ce dévouement inutile. Il en était arrivé à rêver une révolution faite par lui seul et à son propre compte. A cette époque, sa réputation, avec juste raison, balançait encore celle de ses trois illustres rivaux, Bonaparte, Moreau et Hoche.
«Les directeurs renversés, Pichegru se fût fait dictateur, et, une fois dictateur, il eût tout préparé pour le retour des Bourbons, auxquels il n'eût rien demandé peut-être, qu'une pension pour son père et pour son frère, et une maison avec une vaste bibliothèque pour Rose et pour lui.
IJ^J^ 9lX1SiQ^ ]$T l^S BLEUS 303
pu «ç WpJ^Ile ç^ qne c'était que IIosib. C'était cette amie k laquelle il envoyait^ sur ses économies de l'armée du Rbia PO paraptoie qx^ lui portait \9 petU Charles,
Uquii peftf Ctortes« qui Ta jbiea conm^ a dit depuis de lui :
« Uft mnfm wmt <5té trpp petit pour son génie, et une mèti^im WWt 6t4 tfop grande pour son indplenice. »
^ serait trop loogd^ rendre compte du projet de Pichegru fi0r la, gard9 nationajie ; fixais, si cette garde nationale eût 4ié piiganis^e, elle était tout entière ^ntre'ses maios, et, con- 4oit^ 1^ loi, ^lle po^wt laire un autre }3 vendémiaire qui, Bonaparte absent, pgUY^ si>on\ir |^ 1a chute et à la perte 4e8 diriectaurs.
Un livre pu)>Ué par le chevalier Delar^e« en 1821^ nous fait ^ntr^r isivec loj à^m le clu)) de la rm de GUcby*
La maison où ce club se réunissait appartenait |t Gilbert 4^s VoUéreii.
C'était d^ cette maiisûn que partaleat tous les projçts contrerévolutionnaires qui prouvent que le 18 fructidor ne fut point, de la part 4u Pireçtoire, up simple ^lis do pouvoir et un caprice d^ cruauté.
Les clicbieus se trouvaient pris au dépourvu par ce passage de troupes et par cette alliance de Boche avec Barras.
Ils se réunirent immédiatement au lieu ordinaire de leurs séances. On se groupja afitour de Pichegru« oi) lui demanda ^e3 moyens de résistance»
Surpris comme Poippêe, il n'aYait sops la main aucun moyen réel. Sa seule neBSOurce était danp les passions des partis.
On parla des projets du Directoire, on c.onclut, du changement du mioUtère et de la marôbe des troupes, que les
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directeurs préparaient un coup d*Ëtat contre le Corps l^iglatif. '
On proposa les résolutions les plus violentes : on Toulait suspendre le Directoire; on voulait le mettre en accusation; on alla jusqu'à proposer de le mettre hors la loi.
Hais, pour arriver à ce résultat, la force manquait; on n'avait que les douze cents grenadiers qui formaient la garde du Corps législatif, une partie du 21 • régiment de dragons commandé par le colonel Malo; enfio, les désespérés proposaient d'envoyer dans chaque arrondissement de la capitale des pelotons de grenadiers, pour rallier autour d'eux les citoyens qui s'étaient armés en vendémiaire.
C'était, cette fois, le Corps législatif qui, au contraire de la Convention, soulevait Paris contre le gouvernement
On parla beaucoup sans parvenir à s'entendre, comme il arrive toujours chez les faibles.
Pichegru, consulté, déclara qu'il lui était impossible de soutenir aucune lutte avec le peu de moyens qu'il avait sous la main.
Le tumulte était à son comble, lorsque arriva un message du Directoire donnant des indications sur la marche des troupes.
Ce message disait que les troupes de Hoche, devant se rendre de Namur à Brest, afin de s'y embarquer pour l'Irlande, avaient dû passer à proximité de Paris.
De grands cris se firent entendre alors, disant que la Con* stitution de l'an m défendait aux troupes de s'approcher de Paris dans un rayon de douze lieues.
Le messager du Directoire fit signe qu'il avait réoonse à cette objection : *
« Le commissaire des guerres, disaitle messager ou plutôt
le message, ignorait cet article^de la Goi^stitution. Son erreur était la seule cause de cette Intoction aux lois ; les troupes, au reste, affirmait le Directoire, avaient reçu Tordre de rétro* grader sur-le-champ. » %
Il fallut se contenter de cette explication h défaut d'autre, mais elle ne satisfît personne et Témotion qui avait soulevé le club de Glichy et les deux Conseils se répandit des deux Conseils et du club de GUcby dans Pans, où chacun se prépara dès lors à des événements non moins grates que ceux qui étaient arrivés le 13 vendémiaire.
ItYli
LA mcnAINB 1>B MADBMOiSELLB DB SA1NT*AM0UR
Chacun des directeurs s'était logé au Luxembourg selon ses mœurs et son goût plutôt que selon ses besoins.
Barras, Fhomme de l'initiative et du faste, le grand seigneur, le nabab indien, avait pris toute Faile qui forme aujourd'hui la galerie de tablea^Ks et ses dépendances.
Rewbel et La Révellière-Lepa»x s'étaient partagé l'autre aile.
Carnot avait pris pour lui et son frère une partie du rezde-chaussée, dans laquelle il s'était taillé un immense cabinet pour lui et ses cartes.
SC6 tEâ BLANCS ET LES BIÉVS
Barth(^lemy, arrivé le dernier, mal reçu de ses confrères parce qu'il représentait la eontre-révolution, avait pris ce qu'il avait trouvé. -
Le soir même où avait eu lieu cette orageuse séanoe du club de Clichy, Barras rentrait chez lui d'assez médiocre humeur. Il n'avait convoqué personne, comptant passer sa soirée chez mademoiselle Aurélie de Saint-Amour, qui, fi son message daté de deux heures, avait répondu une lettre dïa?mante, lui disant que, comme toujours, elle serait heureuse de le voir.
Mais voilà que, lorsqu'à neuf heures, il s'était présenté chez elle, mademoiselle Suzette était venue lui ouvrir sur la pointe du pied, lui recommandant de la main et de la voix le silence, et lui annonçant qv^ sa maîtresse était prise d'une de ces migraines à laquelle la Faculté, si puissante qu'elle soit, n'a pas encore trouvé de remède, attendu qu'elle est, non pas dans la constitution, mais dans la volonté du malade.
Le directeur avait suivi Suzette, marchant avec les mômes précautions que s'il eût eu un bandeau sur les yeux, et qu'il eût joué à Golin-Maillard. Barras avait, en passant, jeté un regard de défiance sur le cabinet de toilette strictement fermé et avait été introduit dans la chambre à coucher que nous connaissons, et qui n'était éclairée que par une lampe d'albâtre suspendue au plafond et dans laquelle brûlait une huile parfumée.
Il n'y avait rien à dire, mademoiselle Aurélie de Saint- Amour était couchée dans son lit de bois de rose aux incrustations de porcelaine de Sèvres. Elle avait sa coiffe de dentelle des grands jours de maladie et la voix plaintive de la femme qui fait un effort pour parler
lES BLANCS ET LES B1EU8 307
— Ahl mon cher généra?, dit-elle, comme vous êtes bon d'être venu, et comme j'avais besoin de vous voir!
— N'était-ce point une chose convenue, répondit Barras, que Je viendrais passer la soirée avec vous?
— Oui; aussi, quoiqu'on proie à cette odieuse migraine, ne vous ai' je rien fait dire, tant j'avais le désir de vous voif . C'est lorsqu'on souffre surtout que Ton apprécie la pfésence des gens qu'on aime.
Elle sortît languissamment une main tiède et humide de ses draps, et la tendit à Barras, qui la baisa galamment et s'assit sur le pied du lit.
La douleur arracba une plainte à la malade.
— Ah çàl dit Barras, mais c'est donc sérieux, cette migraine?
— Oui et non, répondit Aurélie; avec un peu de repos, cela se passera... Ahl si je pouvais dormiri
Ces mots furent accompagnés d'un soupir que le dieu du sommeil lui-mém» eût envié à la belle courtisane.
11 ejst probable que, huit jours après sa sortie du paradis terrestre, Eve joua pour Adam cette comédie de la migraine qui dure depuis six mille ans et qui a toujours le même succès. Les hommes s'en moquent, les femmes en rient, et cependant, Toccaslon 8'offrant,1a migraine vient au secours de qui l'appelle et réussit toujours à éloigner qui vient mal ft propos. * ^
B^^as resta dix minutes assis près de la belle malade, juste ce qu'il fallut convenablement à celle-ci pour fermer un œil, moitié triste ^t moitié souriant, et pour laisser échapper de sa poitrine ce souffle doux et régulier qui indique que l'âme veille peut-être encore, mais que le corps vient de 8*embarquer sur le calme océan du sommeil.
Barras déposa doucement sur le couvre-pieds de dentelles la maia qu'il avait conservée dans les siennes, posa sur le front blanc de la dormeuse un baiser paternel et chargea Suzette de prévenir sa maîtresse que ses grandes occupations l'empêcheraient peut-être de venir de trois ou quatrt 'Ours.
Puis il sortit de la chambre sur la pointe du pied, comme il y était entré, repassa près du cabinet, dont il eut bien Teavie d'enfoncer un carreau avec le coude, car quelque chose lui disait que là était la cause de la migraine de la belle Aurélie de Saint-Âmour.
Suzette l'avait minutieusement suivi jusqu'au seuil de la porte, et avait prudemment derrière lui refermé la porte à double tour.
A sa rentrée au Luxembourg, son valet de chambre lui an*^ nonça qu'une dame l'attendait.
Barras fit sa question habituelle :
— Jeune ou vieille?
— Elle doit être jeune, monsieur, répondit le valet de chambre; mais je n*ai pas pu voir son visage à cause de son voile.
— Quelle miset
— La mise d'une femme comme il faut, toute de satin noir, et l'air d'une veuve.
— Vous l'avez fait entrer?
— Dans le boudoir rose. Si monseigneur n'eût pas voulu la recevoir, rien n'était plus facile que de la faire sortir sans qu'elle traversât le cabinet. Monseigneur veut-il la recevoir ou passera-t-il au boudoir rose?
— C'est bien, dit Barras. Py vais.
Puis, se rappelant aussitôt qu'il pouvait avoir affaire à une
femme da monde» et qu'il fallait respecter les convenances» même an Luxembourg :
-* Annoncez-moi^ dit-il au valet de chambre.
Le valet de chambre marcha le premier, ouvrit la porte du boudoir et annonça :
••^ — Le citoyen directeur général Barras.
11 se retira aussitôt pour faire place à celui qu'il avait an-^ nonce.
Barras entra avec ce grand air qu'il tenait du monde aristocratique auquel il avait appartenu, et auquel, malgré trois années de révolution et deux années de Directoire, il appartenait encore.
Dans un des angles du boudoir occupé par un canapé, dont la forme s'emboîtait dans celle de la chambre, se tenait debout, toute vêtue de noir, comité l'avait dit le valet de chambre, une femme qu'à son attitude. Barras comprit, à la première vue, n'être point une chercheuse de bonnes fortunes.
Aussi, posant son chapeau sur une table, il s'avança vers elle en lui disant :
— Vous avez désiré me voir, madame, me voilà.
La jeune femme, avec un geste superba, leva son voile et découvrit un visage d'une remarquable beauté.
La beauté est la plus puissante de toutes les fées, et la plus savante de toutes les introductrices.
Barras s'arrêta un instant, debout et comme ébloui.
^ Ah! madame, dit-il, que je suis heureux, lorsque je devais rester dehors une partie de la nuit, qu'une circonstance fortuite me ramène au palais du Luxembourg^ où m'attendait une pareille fortune, Donnez^jous donc la peine de vous as-
seoir, madame, et dites-moi k qaelles circonstances je dois le bonheur de votre visite.
Et il lit un mouyement pour lui prendre la main et la ramener sur le canapé» duquel elle s'était levée en Tentendant annoncer.
Mais elle, gardant ses mains ensevelies sons les plis de son long voile :
— Pardon, monsieur I dit-ede; jenssterâi deboi2<> comme il convient à une suppliante.
— Suppliante!... vous, madame!... Une femùie côânne vous ne supplie pas, elfe ordonne... ou, tout au lûoinsr, elle réclame.
— Eh bien, monsieur, c'est cela. An nom de la ville qtri nous a donné naissance à tous les deux; au nom de làon père, ami du vôtre; au nom de l'humanité outragée, au nom de lajustice méconiîue, je viens réclamer veûgeânce?
— Le mot est bien dur, répondit Barras, pour sortir d'une si jeune et si belle bouche.
— Monsieur, je suis fille du comte de Fargas, qui a été assassiné à Avignon par les répdblicâitfâ, et sctfar du vicomte de Fargas, qui vient d'êire assassiné à BoQfg 6n firesse par les compagnons de iétvol.
" Encore eux 1 murmai'à Barrstt. Éleg^ous sûre, mademoiselle? ^
La jeune fille étendit lâr main et présenta à Barras un poi« gnard et un papier.
— Qu'e5t<:e que cela? deimanda Barras.
«^ Gela^ c'est la preuve de ee qme je viens de vous dire, monsieur} le Corps de nion frère a été trouvé, il y a trois y urs, sur la place de la Préfecture, à Bourg, avec ce poi-* gr.ui^ dmi i<^.çœur et ce popier au manche du poignard.
Bdrras commença par examiner carieusement Farme.
Elle était forgée d'un seul morceau de fer ayant la forme d'une Êroix, telle qu'on décrit les aùciens poignards de la Sainte-Wehme. La seule chose qui Feu distinguât est que cilui^'ei pôTlait gratés sur sa lame ces trois mots : Compagnons de Jéhu.
V -^ Mais, dit Barras, ce poignard seul ne serait qu'une présomption. Il peut avoir été dérobé ou forgé exprès pour dérouter les recherches de la justice.
— Oui, dit la jeune femme; mais voici ce qui doit remettre la justice sur le bon chemin. Lisez ce post-scriptum, écrit de la main de mon frère, signé de la main de mon
flore. ' /
Barras lut :
« Je meurs pour dVoif manqué à un serment sacré. Par conséquent, je reconnais avoir mérité la mort. Si tu veux donner la sépulture à mon corps, mon corps sera déposé, la nuit prochaine, sur la place de la préfecture de Bourg, Le poignard que Ton trouvera planté dans ma poitrine indiquera que je ne meurs pas victime d'un lâche assassinat, mais d'une juste vengeance*
» Vicomte de Fargàs »
— Et c'estàTOu^ que ce post-scriptum est adressé, made» irjoisc'Ue ? demanda Barras.
— Oui, monsieur.
— Est-il bien de la niaiii de monsieur votre frère? -^ Il est de sa main. ,
— Qi-iiL.yôULkil dir.e ca écrivant a qu'il ne meurt pas vie-
312 LES ULÀNGS ET LBS BLEUS
tîme d'un lâche assassinat; mais^iine. juste veQgéaiice, » alors? . '/.^t'i.', ;. .'^-l'iorfî-i.:-: jîi;'/.
-- GompagQoaidé^^Iêhu,' lui-même, mon frère, arrêtera manqué à son serment en nommant ses complices. — C'est moi, ajouta la jeune fille avec un rire étrange, c^est'moi qui eusse dû entrer dans Fassociation à sa place, x.^,;^
— Attendez doncfdit Barras, je dois aypjr^^dM^ Papiers un r{ippi)rt^qui a* trait à cela.
LA MISSION DK MADEMOISBLLB DE FARGAS
Barras, laissant un instant mademoiselle de Fargas seule, se dirigea vers son cabinet, et, dans un carton réservé à sa correspondance particulière, il chercha et prit une lettre du procureur de la République d'Avignon, qui, en effet, lui rendait compte de toute cette affaire jusqu'au moment du départ du vicomte de Fargas pour Nantoa.
Il le donna à lire à mademoiselle de Fargas.
Celle-ci en prit connaissance d'un bout à l'autre, et elle y vit ce qu'elle savait elle-même du procès avant de quitter Avignon.
— Alors, demanda-t-elle à Barras, vous n'avet rien reçu de nouveau depuis deux jours ?
i- Non, répondit celui-ci.
— €eia ne prouve pas en faveur de votre police. Hais, par bonheur, dans cette circonstance, je vais la remplacer.
Et elle raconta à Barras comment elle avait suivi son frère a Nantua, comment elle était arrivée à temps pour apprendre qu'il venait d'être enlevé de prison, comment le greffe avait été brûlé, le commencement du procès soustrait, et comment enfin, le lendemain en s'éveillant, elle avait trouvé le corps de son frère nu et percé du poignard des compagnons de Jéhu, sur la place de la préfecture de Bourg.
Tout ce qui venait du Hidi et de TËst avait ce caractère de mystère que les agents les plus habiles de la police directoriale avaient inutilement essayé de pénétrer.
Barras espéra un instant que la belle dénonciatrice pourrait lui donner des renseignements inédits; mais son séjour à Nantua et à Boui:g, en la rapprochant du lieu des événements et lui en mettant le résultat sous les yeux, ne lui avait rien appris de nouveau.
Tout ce que Barras savait de son côté et pouvait lui dire, c'est que ces événements étaient en corrélation avec ceux de la Bretagne et de la Vendée.
Le Directoire savait parfaitement que ces terribles détrousseurs de diligences n'exerçaient pas ce métier pour leur compte, mais faisaient passer l'argent du gouvernement à Cbarette, à StoiSet, à Tabbé Bernier et à Georges Cadoudal^
Mais Charette et Stoillet avaient été pris et fusillés; l'abbé Bernier avait fait sa soumission. Seulement, manquant à la parole qu'il avait donnée, au lieu de se retirer en Angleterre, il était resté caché dans le pays, de sorte qu'après un
aUi dix-huit mois de tranquillité qui avaient donné au Direcu 1°
3!4 lES BLANCS ET LKS BLEDS
toire une sécuiilé assez grande pour tirer Hochu de la Yen* dée et l'euvoyer à l'armée de Sambre-et-Heuse, le brait d'une nouvelle prise d'armes s'était répandu, et, coup sur coup, les directeurs avaient été avertis que quatre nouveaux chtfs avaient paru dans la contrée, Prestier, d^Autichàmp, Suzânnette et Grignon; quant à Gadoudal, il n'avait jamais traité ni mis bas le» armes ; il avait toujours empêché la Èretagne âe reconnaître le gouvernement républicain.
Depuis un instant, Barras paraissait s'être arrêté à une idée ; mais, comme toutes les idées hasardées qui commencent par paraître impossibles, celle-ci seiùblaii avoir besolâ d'un certain temps matériel pour sortir de Tesprit qui l'avait conçue. De temps en temps, il reportait les yeux, d!e fa Qère iettoe fille, au poignard qu'il tenait toujours à la main, et, du poignard, à la lettre d'adieu du vicomte de Farga's^ qu'il avait posée sur la table.
Diana se lassa de ce silence.
— Je vous ai demandé vengeance, lui dit-elle, et vous no Bi'avez' paa encore répondu.
— Qu'est ce que vous entendez par vengeance? demanda Carras.
— J'entends la mort de ceux qui ont tué mon frère.
-^ Dites-nous leurs noms, reprit Barras. Nous avons au- Iftnt d'intérêt que vous à ce qu'ils expient leurs crimes; une fois pria, leur supplice ne se £era pas attendre.
— Si je savais leurs noms, répondit Diana, je ne serais paa tétfi&e'à vous: je les eusse poignardés.
jBarras jeta les yeux sur elle.
Le calme avec lequel elle avait dit ces paroles lui fut une
preuve que son ignorante était la seule cause pour laquelle elle ne s'élait pas fait justice elle-même»
— Eh bien, dit Barras, cherchez (Je yotre côté, flous cherchoroTîs du nôtre.
— Que je cherche, moi? reprit Diana. Est-ce quç cela Tfxe regarde? Est-ce que je suis le gouvernement? Est-ce que je suis la police? Est-ce que j'ai la charge (}ç yeilîer sur la sûreté des citoyens? Ou çirrête mon frère, on le met ep prison; la prison, qui est la maison du gouvernement, doit me répondre de mon frère. La prison s'oijvre et trahij soij prisonnier; c*est ^ji goyv.ernjçmjent à m'en rendre coTj^ptjB. Donc, puisque vous êtes le chef d.u gouveruenaent^ je viens à vous, et je vous dis : Mon frère! mon frère! mon frère!
— Mademoiselle, répopdit Barras, nous sommes .daos ces temps de troubles où Tœil le plus habile a peii?e à yojr, p^^ le cœur le plus ferme ne faiblit pas, mais doute^ où le bras le plus robuste plie ou treu^ble.
» Nous avons à l'Est et au Midi les cpmpagnpDS de Jéhi? qm assassinent, nous avons à TOuest les Yendéens et les Bâclons qui combattent.
» Nous avons ici les trois quarts de P^risqui cppspire^t» 1^.9 deux tiers de nos Chambres qui sont contre nous^ et deji^ 4S nos collègues qui nous trahissent, ^t yoijs ypule;^ quç, dans ce trouble gépêral, la grande mi^chine qjui, ei) vçiJtei)t sur elle-même, veille w salut (ï.e§ pr^çipes sauveî^j^s ^jui tJF*W5^formeront TEurope, ferme à la fois tpu? ses yeuj powr ]b^ rçuvrir sijr un sepl poi»t, cette place 4e la Prjéfceturfi oj^ vous avez relevé le corps inanimé 4e Fotre bènd? C'est trop o^iger de nous, iQadempiselle; nous sommes die simples mortels, ne pous 4eman.djç;5 pas TioettVfô des dieux. Vous ai^ miez votre frère?
— Je l'adorais!
— Vous avez le désir de le venger.
— Je donnerais ma vie pour celle de son.meartrier.
— Et si Ton vous offrait un moyen de connaître ce meurtrier, quel qu'il fût, vous l'adopterie»?
Diana hésita un instant.
Puis, avec violence :
— Quel qu'il fût, dit-elle, je l'adopterais.
— Eh bien, écoutez-moî, reprit Barras : aidez-nous, uoii^ vous aiderons.
— Que dois-je faire ?
— Vous êtes }eune, vous êtes belle, très-belle même...
— . U ne s'agit point de cela, dit Diana sans baisser les yeux.
— Tout au contraire, dit Barras, il s'agit surtout de cela. Dans ce grand combat qu'on appelle la vie, la beauté a été donnée à la femme, non pas comme un simple présent du ciel, destiné à réjouir les yeux d'un amant ou d'un époux, mais comme un moyen d'attaque et de défense.
» Les compagnons de Jéhu n'ont pas de secret pour Cadoudal ; il est leur chef réel, puisque c'est pour lui qu'ils travaillent; il sait leurs noms depuis le premier jusqu'au dernier.
— Eh bien, demanda Diana, après?
— Après, reprit Barras, c'est bien simple. Partez pour la Vendée ou pour la Bretagne, rejoignez Cadoudal ; quelque part qu'il soit, présentez- vous, ce qui est vrai, comme une victime de votre dévouement à la cause royale. Arrivez à gagner sa confiance, la chose vous sera facile. Cadoudal no vous verra pas sans devenir amoureux de vous. Avec son amour, il vous donnera sa confiance. Résolue comme vous Têtes, et le souvenir de votre frère dans le cœur, vous n'accorderez que ce qu'il vous plaira d'accorder.
LES BLANCS BT lES BLEUS 311
» Vous saurez alors les noms de ces hommes que nous chercboDS vainement. Faites-nous savoir ces noms-, c'est tout ce que nous demandons de vous» et votre vengeance sera satis* faite. Maintenant, si votre influence allait jusqu'à déterminer ce sectaire entêté à faire sa soumission comme les autres, je n'ai pas besoin de vous dire que le gouvernement ne met« trait pas de boroes à...
Diana étendit la main.
--* Prenez garde, monsieur! dit-elle. Un mot de plus,' et vous m'insulteriez. Je vous demande vingt-quatre heures pour réfléchir.
— Prenez le temps que vous voudrez, mademoiselle, dit Barras, vous me trouverez toujours à vos ordres.
— Demain ici, à neuf heures du soir, répondit Diana.
Bt mademoiselle de Fargas, prenant son poignard de la main de Barras et la lettre de son frère sur la table, remit lettre et poignard dans son corsage, salua Barras et se retira.
Le lendemain, à la même heure, on annonçait au directeur mademoiselle Diana de Fargas.
Barras se bâta de passer dans le boudoir rose et trouva la Jeune fille qui l'attendait.
— Bh bien, ma belle Némésis? demanda-t-il.
— le suis décidée, monsieur, répondit-elle. Seulement, j'ai besoin, vous le comprendrez, d'un sauf-conduit qui me fasse reconnaître des autorités républicaines. Dans la vie que je vais mener, il est possible que je sois prise les armes à la main et faisant la guerre à la République. Vous fusillez les femmes et les enfants, c'est une guerre d'extermination, cela regarde Dieu et vous. Je puis être prise, mais je ne voudrais pas être fusillée avant de m'être vengée.
Î8 tSS BLANCS BT LCiS BLËtlS
— J'avais prévu votre demande, mademoiselle, et voici Don-seulement un passe-port qui assure votre libre circulation, niais un sauf-cônduit qui, dans un cas extrême, forcera vos ébuemis à se transformerendéfenseurs. Je vous cooseille seulement de cacher ces deux pièces, et surtout la seconde, avec soin aux regards des chouans et des Vendéens. Il y a huit jours, lassé de voir cette hydre de la guerre civile reprendre sans cesse de nouvelles têtes, nous avons envoyé Tordrç au générai Hédpu ville de ne faire aucun quartier. En conséquence, comme aux beaux jours de la République, où la Convention décrétait la victoire, nous avons envoyé un de nos vieux noyeurs de la Loire qui connaît le pays, nommé François Gpulin, avec une guillotine toute neuve. La guillotina sera également pour les chouans^ s'ils se laissent prendre, et pour nos généraux, s'ils se laissent battre. Le citoyen Goulin conduit au général Hédouville un renfort de six mille hommes. Les Vendéens et les Bretons n'ont pas peur de la fusillade, ils y marchent en criant : « Vive le roil vive la religion 1 » et en chantant des cantiques. Nous verrons comment ils marcheront à la guillotine. Vous rencontrerez, ou plutôt TOUS rejoindrez ces six mille hommes et le citoyen Goulin sur la route d^Angers à Rennes,
» Si vojw craiguez quelqp^ cfcpse, jwj5ttex-vp?w spy3 Imv protection jusqu'au moment où, arriyép en Vçndée, vous pourrez avoir des nouvelles oert^ue^ dje^ localités qu'oçcope Gadoudal^ et Ty rejoindre. *«
•-* C'est bien, monsieur, dit Diana. Je vous remercie
— Quand partez- vous î demanda Barras.
— Ma voiUire çt mes chévaut de poste attendent à la porte du Luxembourg.
— Permettez-moi de vous faire une question délicate^ mais qu'il est de mon devoir de vous adresser.
— Faites, monsieur.
— Avçz-vous besoin d'argent?
— J'ai six mille francs en or dans cette cassette, qui valent plus de vingt mille francs en assignats. Vous voyez que je puis faire la guerre pour mon compte.
Barras tendit la main à mademoiselle de Fargas, qui parui ne pas s'apejçevoir de cette courtoisie.
Elle fit une révérence irréprochable et sortit.
— Voilà une charmante vipère! fit Barras; je ne voudrais pas être celui qui la réchauffera !
FIN DKTrX ITEDXtfeMl SÉRIE