‹ Les blancs et les bleus: 1.[-3.] sérChapitre 28 sur 29 · GÉNÉRAL BONAPARTE · texte numérisé non relu

GÉNÉRAL BONAPARTE

Bonaparte rentra au palais Serbelloni* 11 était, en effet, de mauvaise humeur.

A peine au commencement de sa carrière, à peine. à !'au« rore de son immense renommée, la calomnie s'acharr

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après lui pour lui ôter le mérite de victoires inouïes, que ron ne pouvait comparer qu'à celles d'Alexandre, d'Annibal ou de César. On disait que c'était Garnot qui faisait ses plans de bataille, et que son prétendu génie militaire suivait pied à pied les instruction^ écrites du Directoire, On disait que, quant à l'administration, à laquelle il n'entendait rien, c'était Bertbier, son cbef d'état-major, qui faisait tout. •

Il voyait la lutte qui s'engageait, à Paris, contre les parti* sans de la royauté, représentés aujourd'hui par le club de Glicby, comme il avait été représenté deux ans auparavant par la section Le Peletier.

La correspondance particulière de Bonaparte avec ses deux frères le pressait de prendre un parti entre les directeurs, qui symbolisaient encore une république, "«- bien détournée de son point de départ et de son but, c'est vrai, mais le seul drapeau cependant autour duquel pussent se rallier les républicains, — et les royalistes, c'est-à-dire la contre-révolution.

I II y avait dans la majorité des deux conseils une malveillance évidente contre lui. Les meneurs du parti blessaient sans cesse son amour-propre par leurs discours et leurs écrits. Ils dénigraient sa gloire, ils dépréciaient les mérites de cette admirable armée avec laquelle il avait battu cinq armées.

Il avait essayé d'entrer dans les affaires civiles, il avait ambitionné d'être un des cinq directeurs et d'entrer à la place de celui qui sortait. ?

S'il eût réussi dans celte entreprise, il était convaincu qu'il serait bientôt seul, mais on lui avait objecté ses vingt-huit ans, et pour être directeur, il eût fallu au moins qu'il en eût trente. 11 se retira,' u'osant demander une dispense d'âge et

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Violer cette constitution pour le soutien de laquelle il avait fait le 13 vendémiaire.**

Les directeurs, d'ailleurs> étaient bien loin de désirer de ravoir pour collègue. Les membres de ce corps ne dissimulaient pas la jalousie que leur inspirait le génie de Bonaparte, et ils témoignaient hautement qu'ils étaient blessés de la hauteur du ton et de Taffectatioa d'indépendance du gê» nêral.

Lui était attristé de ce qu'on le représentât comme un dé^ magogue fougueux et de ce qu'on le désignât sous le nom de V homme du 13 vendémiaire, tandis que,, le 13 vendémiaire, il n'avait été que l'homme de la Révolution, c'est-à-dire des Intérêts populaires.

Enfin, il était fatigué de la qualification de savante, donnée à la manière dont Moreau faisait la guerre.

Son instinct, au surplus, le portait, sinon vers la Révolu* tion, du moins contre les royalistes. Il voyait donc avec plaisir l'esprit républicain de l'armée et l'encourageait. Ses premiers succès devant Toulon, il les avait remportés sur les royalistes; c'était sur des royalistes qu'il avait remporté la victoire de vendémiaire. Qu'est-ce que c'était que ces cinq armées qu'il venait de battre? Des armées soutenant la cause des Bourbons, c'est-à-dire des armées royalistes.

Mais surtout, à cette heure où il pouvait flotter entre lo rôle plein de sécurité de Monk ou le rôle hasardeux de César, ce qui lui faisait porter haut le drapeau républicain, ce qui l'empêchait d'écouter toute proposition qui pût lui être faite, c'était lo pressentiment intime de sa grandeur à venir; c'était surtout cet orgueil, qu'il partageait avec César, d'étro plutôt le premier dans un village que le second à Rome.

Cn <^ilet, si haut qu'un roi relevât, fût-ce au rang de cor

sétable, qui loi était offert, ce roi restait toujours au-dessus délai, et faisait ombre à son front; montant à Faide d'un roi, il n'était jamais qu'un parvenu ; montant seul et de ses propres forcb^, il ne parvenait pas, il arrivait. ^

Sous la République, au contraire , sa tête dépassait déjà toutes les têtes, et il ne pouvait que grandir encore et toujours. Peut-être son regard, si perçant qu'il fût, n'atteignaitil point encore les horizons que lui révéla TBmpire; mais il prévoyait, dans une république, une audace d'action, une immensité d'entreprises qui convenait à Taudace de son génie et à l'immensité de son ambition.

Gomme il arrive chez les hommes prédestinés et qui parfois font des choses impossibles, non point parce qu'ils étaient élus pour les faire, mais parce qu'on leur a prophétisé qu'ils les'feraient, et que, dés lors, ils se regardent comme les privilégiés de la Providence, le moindre fait, présenté sous un certain jour, déterminait parfois une grande résolution chez Bonaparte. Le duel auquel il venait d'assister, cette querelle de soldais à propos du mot monsieur et du mot citoyen^ lui avait remis sous les yeux toute la question qui à cette heure agitait la France. Faraud, en lui nommant son général Augereau et en le montrant, — chose que Bonaparte savait déjà de longue main, — en le montrant comme un partisan inflexible de la démocratie, lui avait désigné Tagent qu'il cherchait pour le seconder dans ses plans secrets. ^

Plus d'une fois, cette extrémité s'était présentée aux yeux de Bonaparte, d'une révolution parisienne qui renverserait le Directoire ou qui l'opprimerait, comme jadis avait été opprimée la Conventioo, et qui amènerait la cohtre-révolution, c'est-à-dire la victoire des royalistes et Tavénement de quelque prince de la famille de Bourbon. Àlprs, Bonaparte était

parfaitement décidé à repasser les Alpes avec yingt-cinq mille hommes et à marcher par Lyon sur Paris. Carnot avait sans doute de ses larges narines éventé ses desseins» car il lui écrivait : « On vous prête mille projets plus absurdes les uns que les autres. On ne peut croire qu'un homme qui a fait de si grandes choses puisse vivre en simple citoyen. >

De fon côté, le Directoire écrivait à Bonaparte : a

« Nous avons vu» citoyen général, avec une extrême satis^ faction les témoignages d'attachement que vous ne cessez de donner à la cause de la liberté et à la constitution de l'an ni. Vous pouvez compter sur la plus entière réciprocité de notre part. Nous acceptons avec plaisir toutes les offres que vou9 nous avez faites, de venir au premier appel au secours de la République. Elles sont une seconde preuve de votre sincère amour pour la patrie. Vous ne devez pas douter que nous n'en ferons usage que pou» sa tranquillité , son bonheur et sa gloire. •

Cette lettre était de l'écriture de La Réveillère-Lepaux et signée : a Barras, Revirbell et La Réveillère. » Les deux autres^ Carnot et Barthélémy» ou n'en avaient point eu connaissance, ou avaient refusé de la signer.

Mais le hasard faisait que Bonaparte était mieux renseigne sur la situation des directeurs que les directeurs eux-mêmes. Le hasard avait fait qu'un certain comte Delaunay d'Entrain gués» agent royaliste, bien connu dans la révolntion française, se trouvait à Venise lorsque cette ville fut bloquée par les Français. On le regardait alors comme Vta\g et l'agent tout à la fois des machinations qui se tramaient contre la France et surtout contre l'armée d'Italie. C'était un homme d'un coup d'œil certain; il jugea le péril de.la République de Venise et voulut s'évader. Mais les troupes françaises oc-

cupaîent la terre ferme, il fut pris avec tous ses papiers. Amené comme émigré à Bonaparte, Bonaparte le traita avec son indulgence habituelle pour les émigrés. Il lui ûx rendre tous ses papiers, moins trois pièces, et^ sur sa parole, lui donna la ville de Milan pour prison. *

Un beau matin, on apprit que le comte Delaunay d'Bntraignes, abusant de la confiance que lui avait montrée le général eu chef, avait quitté Milan et s'était enfui en Suisse.

Hais une des trois pièces qu'il avait laissées entre les mains de Bonaparte avait, dans les circonstances actuelles, la plus haute importance. -- C'était un récit parfaitement exact de ce qui s'était passé entre Pauche-Borel et Pichegru, à la suite de cette première entrevue que nous avons racontée, et qui avait eu lieu à Dawendorff, lorsque Fauche-Borel s^était présenté à Pichegru sous le nom et sous la qualité du citoyen Fenouillot, commis voyageur en vins de Champagne.

C'était le fameux comte de Montgaillard, dont uous avons, je crois, déjà dit quelques mots, qui avait été chargé de continuer les tentatives du prince de Condô sur Pichegru ; et cette note, retenue par Bonaparte, écrite parM.d'Entraigues sous la dictée du comte de Montgaillard lui-même, contenait 3 a série des offres qui avaient été faites par le prince de Condô au général en chef de Tarmée du Rhin. gn

M. le prince de Gondé, muni de tous les pouvoirs de Louis XVllI, excepté de celui d'accorder des cordons bleus, avait offert à Pichegru, s'il voulait livrer la ville de fluningue et rentrer en France à la tète des Autrichiens et des émigrés, de le créer maréchal de France et gouverneur de TAlsace. Il lui donnait :

U Le cordon roîîge;

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' 2o Le cbàteau de Cbambord avec boq parc et doute pièces de canon, enlevées anx Autrichiens;

3« Un million en argent comptant; "

40 Deux cent nulle livres de rente, dont cent mille, au cas où il se marierait, reTUrsiblea sur la tâte de ea femme, cE cinquante mille sur celle de ses enfanta, jusqu'à l'extinction de sa race; *

5» UnbdtelàPans;

60 Enfin, la Tille d'Arbois, patrie du général Pichegru, porterait le nom de Pichegru et serait exempte de tout impOt pendant vingt^cinq auB.

Pichegru avait refusé net de livrer Huningue.

— le De serai jamais d'un complot, avait-il dit. Je neveux pas être le troisième volume de La Fayette et de Dumourier. Mes moyens soat aussi aura que vastes; ils ont leurs racines, non-seulement dans mon armée, mais à Paris, mais dans les départements et dans les généranz mes collègues, qui pensent comme moi. le ne demande rien pour moi. Quand j'aurai réuBsi, ou me fera ma part, je ne suis pas ambitieux. On peut, sur ce point, être tranquille d'avance. Mais, pour que mea soldats crient : ■ Vive le roil > il leur faut & chacun uu verre plein dans la main droite, et un éca de six livres dans la main gauche.

» Je passeraile Rhin, je rentrerai en France avec le drapeau blanc, je marcherai sur Paris et je renveiaerai, au profit de Sa Majesté Louis XVlll, le gouvernement, quel qu'il soit, & l'époque oU je rentrerai ii Paris.

» Mais il faut que mes soldats reçoivent leur paye tous lea lours, jusqu'à ma cinquième matcùe aa moins etir le territoire français. '-' • Ils me feront crédit du reete. -,,' /

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La négociation avait manqué par l'entêtement de Condé, qui voulut que Plchegru proclam&t le roi de l'autre côté du Rhin et lui remît la ville de Haningue. ^

Quoique possesseur de ce précieux document, Bonaparte avait refusé de s'en servir; il lui en coûtait d'accuser de trahison un général de la renommée de Pichegru, dont il estimait le talent militaire et qui avait été son professeur à Fécole de Brienne.

Hais il n'eu calculait pas moins ce que pouvait faire Pichegru, membre du conseil des Anciens, quand, le matin même, au moment de faire une reconnaissance militaire aux envi* roils de Milan, une lettre lui était arrivée de son frère Joseph, iui annonçant que Pichegru avait été, non-seulement nommé membre du conseil des Cinq-Cents, mais encore élu son président presque à Tunanimité.

Il avait donc une arme double : sa nouvelle influence civile et son ancienne popularité parmi ses soldats.

De là venait la rapide décision que Bonaparte avait prise d'envoyer un messager à Augereau, en lui faisant dire qu'il Tattendait. ^

Le duel dont il avait été témoin et la cause qui l'avait amené avaient aussi pesé de tout leur poids dans la balance de sa volonté. Seulement, les deux adversaires étaient loin de jse douter qu'ils venaient de contribuer puissamment à faire d'Augereau un maréchal de France, de Murât un roi, et de Bonaparte un empereur. .^

Et, en effet, rien de tout cela n'arrivait si le 18 fructidor tfavait, comme le 13 veadéffiiairo, anéanti les projets des

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