DEUX PORTRAITS
Goster de Saint- Victor n'avait pas repris la mode de la poudre, il portait ses cheveux sans peigne ni cadenettes, mais tout simplement flottants et bouclés ; ils étaient du plus beau noir de jais, ainsi que ses sourcils et ses cils, qui encadraient de grands yeux bleu-saphir, lesquels, selon Texpression qu'on leur voulait donner, étaient pleins de puissance ou de douceur. Le teint, un peu pâli par le sang perdu, était de la mate blancheur du lait ; le nez fm et droit était irréprochable; les lèvres fortes et vermeilles couvraient des dents magnifiques, et le reste du corps, grâce au costume que Ton portait à cette époque et qui en faisait valoir les avantages, semblait moulé sur TAntinoûs.
Les deux jeunes gens se regardèrent un instant en silence.
— Vous avez entendu? dit Aurélie.
— Hélas! oui, dit Coster.
— Il soupe avec moi, et c'est votre faute.
— Comment cela ?
— Vous m'avez forcée de lui ouvrir ma porte.
— - Et cela vous contrarie, qu'il soupe avec vous?
— Sans doute I
— Bien vrai ?
— Je vous le jure! Je ne suis pas en train d'être aimable ce soir pour les gens que je n'aime pas.
— Mais pour celui que vous aimeriez ?
— Ah!. pour celui-là, je serois charmante, dit Aurélie.
— Voyons, dit Gosier, si je trouve un moyen de Tempôcher de souper avec vous ?
— Après ?
— Qui soupera à sa place ?
— La belle demande! Celui qui aura trouvé un moyen qu'il n'y soupe pas.
— Et, avec celui-là, vous ne serez pas maussade?
— Oh ! non !
— Un gage!
La belle fille d'amour lui tendit sa joue.
Il y appuya ses lèvres.
En ce moment, la sonnette retentit de nouveau.
— Ah ! je vous préviens, cette fois, dit Goster de Saint- Victor, que, si c'est lui à qui il a pris la stupide envie de revenir, je ne m'en vais pas.
Suzette parut.
— Dois-je ouvrir, madame ? dit-elle tout effarouchée.
— Eh! mon Dieu, oui, mademoiselle, ouvrez!
Suzette ouvrit.
Et un homme portant un grand panier plat sur sa tête entra en disant :
J- Le souper du citoyen général Barras.
— Vous entendez? dit Aurélie.
— Oui, répondit l'incroyable; mais, foi de Goster de Saint- Victor, il ne le mangera pas.
— Faudra-t-il mettre la table tout de môme ? demanda en riant Suzette.
— Oui, répondit le jeune homme en s'élançant de la chambre; car, s'il ne le mange pas, un autre le mangera.
Aurélie le suivit des yeux jusqu'à la porte.
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Puis, quand la porte se fat refermée, se tournant vers sa camériste :
— A ma toilette, Suzanne! dit-elle, et fais-moi plus belle que tu pourras.
— Et pour lequel des deux madame veut-elle être belle ? -* Je n'en sais rien encore; mais, en attendant, fais-moi
belle... pour moi.
Suzanne se mit aussitôt à la besogne.
Nous avons dit quel était le costume des élégantes do l'époque, et Aurélie de Saint-Amour était une élégante.
Issue d'une bonne famille de Provence, ayant joué, à l'époque où nous l'introduisons en scène, le rôle que nous lui distribuons, nous avons cru devoir lui laisser le nom qu'elle portait et avec lequel elle nous apparaît dans les archives de la police de l'époque.
Son histoire était celle de presque toutes les femmes do cette classe dont la réaction thermidorienne fut le triomphe. Jeune fille sans fortune, séduite en 1790 par un jeune noble qui lui fit quitter sa famille, remmena à Paris, émigra, s'engagea dans l'armée de Condé et s'y fit tuer en 1793, elle resta seule, sans autre bien que ses dix-neuf ans, sans autre appui que sa beauté. Recueillie par un fermier général, elle reirouva bientôt, sous le rapport du luxe, beaucoup plus qu'elle n'avait perdu.
Mais arriva le procès de§ fermiers généraux. Le protecteur de la belle Aurélie fut au nombre des vingt-sept personnes qui furent exécutées avec Lavoisier, le 8 mai 1794. .^, En mourant^ il lui donna la propriété d'une somme assez considérable dont jusque-là elle n'avait eu que la rente. De sorte que, sans jouir d'une grande fortune, la belle Aurélie était au-dei»8us du besoin*
Barras entendit parler de sa beauté et de sà distinction, se présenta chez elle, et, après un surnumérariat convenable, fut accueilli.
» Barras était alors un très-bel homme de quarante ans «i peu près, d'une famille noble de Provence, noblesse contestée, quoique incontestable pour ceux qui savent que Ton disait : Vieux comme les rochers de Provence, noble comme les Barras*
Sous-lieutenant à dix-huit ans dans le régiment du Languedoc, il Tavait quitté pour aller rejoindre son oncle, gouverneur de rile de France. Il faillit périr dans un naufrage sur la côte de Goromandel, s'empara par bonheur à temps de la manœuvre, et, grftce à son courage et à son sang-froid, il était parvenu à aborder dans une lie habitée par les sauvages. Lui et ses compagnons y étaient restés un mois. Ayant enfin été secourus, ils furent transportés à Pondichéry. Il rentrait, en 1788, en France, où l'attendait une grande fortune.
Lors de la convocation des états généraux, à l'exemple de Mirabeau, Barras n'avait pas hésité : il s'était présenté comme candidat du tiers et avait été nommé. Le 14 juillet, il avait été remarqué au milieu des vainqueurs de la Bastille; membre de la Convention, il avait volé la mort du roi, et, comme député, avait été envoyé à Toulon, lors de la reprise de cette ville sur les Anglais. On connaît le rapport fait par lui à ce sujet.
Il proposait tout simplement de démolir Toulon.
Rentré à la Convention, il avait pris une part active à toutes les grandes journées de la Révolution et particulièrement à la journée du 9 thermidor; si bien que, dans la nouvelle constitution proposée, il paraissait destiné à devenir infailliblement un des cinq directeurs.
Nous avons dit son âge et constaté sa beauté d'ensemble.
C'était UQ homme de cinq pieds six pouces, avec de beaux cheveux qu'il poudrait pour effacer leur précoce grisonoement, des yeux admirables, uq nez droit, de grosses lèvres dessinaotune bouche sympathique. Sans adopter les modes exagérées de la jeunesse dorée, il les suivait dans la mesure d'une élégance relative à son âge.
Quant à la belle Aurélie de Salnt-Âmour, elle venait d'avoir vingt et un ans, entrant en même temps dans sa majorité et dans la période de la beauté de la femme qui est, à notre avis, de vingt et un à trente-cinq ans.
C'était une nature extrêmement distinguée, extrêmement sensuelle, extrêmement impressionnable. Elle avait tout à la fois, en elle, de la fleur» du fruit, de la femme : parfum, saveur et plaisir.
Elle était grande, ce qui la faisait paraître au premier coup d'œil un peu minée; mais, grâce au costume que l'on portait alors, il était facile de voir qu'elle était mince à la manière de la Diane de Jean Goujon ; elle était blonde, avec ces reflets d'un fauve foncé qui se retrouvent dans les cheyeux de la Madeleine du Titien. Coiflée à la grecque, avec des bandelettes de velours bleu, elle étaitsuperbe; mais, lorsque, vers la fin du dîner, elle dénouait ses cheveux, les laissait tomber sur ses épaules, secouait la tète pour s'en faire une auréole; quand ses joues> qui avaient la fraîcheur du camellia et de la pêche, dessinaient leur ovale sur cette fauve chevelure qui faisait valoir des sourcils noirs, des yeux pervenche, des lèvres de carmin, des dents de perle ; quand, h chacune de ses oreilles roses, pendait une gerbe de diamants, c'est-à-dire d'éclairs, elle était splendide.
Or, cette luxuriante beauté s'était développée depuis deux ans seulement. Ce qu^elle avait donné à son premier amant,
c'est-à-dire au seul homme qu'elle eût aimé, c'était la jeune fille pleioe d'hésitations et de retours sur elle-même, qui cède* mais ne se livre pas.
Puis, tout à coup, elle avait senti monter et abonder en elle la sève de la vie : ses yeux s'étaient ouverts, ses narines s'étaient dilatées ; elle avait respiré par tous les porcs Tamour de cette seconde jeunesse qui succède à Tadolescence, qui abaisse son regard sur soi-même, qui sourit à sa beauté croissant chaque jour, et qui cherche, en haletant, à qui elle donnera les trésors de volupté amassés en elle.
C'était alors que la nécessité l'avait forcée, non plus à se donner, mais à se vendre, et elle l'avait fait avec i'arrièrepensée du bonheur qu'elle aurait un jour à rentrer, riche, dans celte liberté du cœur et de la personne quiestladi« goilé de la femme.
Deux ou trois fois, aux soirées de l'hôtel de Thélusson, à rOpéra ou à la Comédie-Française, elle avait aperçu Cosler de Saint-Viclor faisant sa cour aux femmes les plus belles et les plus distinguées de Tépoque, et, chaque fois, son cœur semblait avoir fait un effort pour se détacher de sa poitrine et voler à lui. Elle sentait bien qu'un jour ou l'autre, dûtelle faire les avances, cet homme lui appartiendrait, ou plutôt elle appartiendrait à cet homme. Mais elle en était tellement convaincue, grâce à cette voix qui^ parfois, nous dit un mot du grand secret de l'avenir, qu'elle attendait l'occasion sans trop d'impatience, certaine qu'un jour l'objet de ses rêves passerait assez près d'elle ou elle assez près de lui, pour qu'ils se joignissent l'un à l'autre par cette loi irrésislible du fer et de l'aimant.
Ce soir-là enfin,ouvrant sa fenêtre pour assister au tumulte ^ui se {aisait dans la rue, elle avait recounti au milieu de la
mêlée ce beau démon de ses nuits solitaires, et, malgré elle, elle s'é lai l écriture : « Citoyen à ThaLit vert, prends garde & loi! »