‹ Les blancs et les bleus: 1.[-3.] sérChapitre 9 sur 29 · LA TOILETTE D'ASPASIE · texte numérisé non relu

LA TOILETTE D'ASPASIE

Aurélie de Saint-Amour eût bien appelé Coster de Saint- Victor par son nom, puisqu'elle l'avait reconnu; mais, à cet homme si beau, qui avait tant de rivaux, et par conséquent tant d'ennemis, jeter son nom, c'était peut-être jeter la mort.

Coster, de son côté, en revenant à lui, Pavait reconnue, car, déjà célèbre depuis quelque temps par sa beauté, elle commençait à l'être par son esprit, ce complément indispen-^ sable de toute beauté qui veut être reine.

Au reste, l'occasion avait passé à la portée d'Aurélie, et, comme la belle courtisane se l'était promis, elle avait saisi Toccasiou au passage.

Coster, d'autre part, la trouvait merveilleusement belle; mais Coster ne pouvait lutter avec Barras de magnificence et de générosité. Son élégance, sa beauté remplaçaient la fortune; souvent il réussissait avec de tendres paroles, là où les puissants de l'époque réussissaient à grand'peine par des moyens plus matériels.

Mais Coster 'savait tous les mystères honteux de la vie parisienne, et il était incapable de sacrifier la position d'une

femme à un moment d'égoïsme et à un éclair de plaisir» U 4

Peut-être la belle Aspasie, maîtresse maintenant d'ellemême par une fortune suffisant à ses désirs, fortune qu'avec la célébrité qu'elle avait acquise, elle était sûre, d'ailleurs, de voir aller se continuant et s'augmentant sans cesse, peut-être la belle courtisane eût-elle préféré dans le jeune homme un peu moins de délicatesse et un peu plus de passion.

Mais, en tout cas, elle voulait être belle, pour qu'à son retour il l'aimât plus, s'il demeurait, et la regrettât davantage, s'il était forcé de partir.

Quoi qu'il en fût, Suzette lui obéissait à la lettre, joignant tous les mystères de l'art à toutes les merveilles de la nature, et la faisant belle, pour nous servir de l'expression de sa maîtresse, dans ce même boudoir où nous avons introduit le lecteur au commencement d'un des chapitres précédents.

L'Aspasie moderne, sur le point de revêtir le costume de 'Aspasie antique, était couchée sur le même sofçi où l'on avait déposé Goster de Saint- Victor. Seulement, on avait changé le meuble de place, et on l'avait tiré entre une petite cheminée chargée de figurines de vieux Sèvres et une psyché à cadre rond formant une immense couronne de roses en porcelaine de Saxe.

Enveloppée d'un nuage de mousseline transparente, Aurélie avait livré sa tête à Suzette, qui la coiffait à la grecque, c'est-à-dire à la mode amenée par les réminiscences politiques, et surtout par les tableaux de David, alors dans toute la force de son talent et dans toute la fleur de sa renommée.

Un rubap étroit de velours bleu, parsemé d'étoiles de diamants, prenant son point d'appui au-dessus du froni , après s'être croisé sur le sommet du crâne, enveloppait la base du chignon, à l'extrémité duquel retombaient de petites boucles

si légères, que le moindre souille suffisait à les faire flotter.

Grâce d celte fleur de jeunesse épanouie sur son teint, grâce à ce velouté de la pôcbe qui couvrait sa peau transparente, la belle Âurélie pouvait se passer de toutes ces poudres et de tous ces badigeonnages dont les femmes^ àïoTQ comffle aujourd'hui, s'empâtaient le visage.

Elle y eut perdu, en effet, car la peau de son cou et de w poitrine avait des reflets de nacre et d'argent, roses dont le moindre cosmétique eût terni la fraîcheur.

Ses bras, qui semblaient taillés dansTalbâtreet légèrement teintés par les rayons du jour naissant, s'harmonisaient à merveille avec le buste. Tout son corps, en le détaillant, semblait un défi porté aux plus beaux modèles de l'antiquité et de la renaissance.

Seulement, la nature, sculpteur merveilleux ^ paraissait avoir pris à tâche de fondre la sévérité de l'art antique avec la grâce et la morbidezza de Tart moderne;

Cette beauté était si réelle, que celle qui la possédait semblait elle-même n'y point être habituée encore, et que, chaque fois que Suzette lui enlevait une pièce de son vêtement, mettait une partie de son corps à nu, elle se souriait à ellemême avec complaisance, mais sans orgueil. Elle restait parfois des heures entières dans cette chaude atmosphère de son boudoir , couchée sur son sofa, cooime THermaphrodlle de Faruèse ou la Vénus du Titien.

^ Cette contemplation d'elle-même, partagée par SUzetle, qui ne pouvait s'empêcher de regarder sa maîtresse avec les youn ardents d'uL Jeune page, fut abrégée cette fois par le timbre vibrant de ia pendule et par Suzette, qui s'approcha de s» maîtresse tvec une cbemise de cette étoffe transparente qui ne se ttsse qu'en Orient.

— Allons, maîtresse , dit Suzette, je sais que vous êtes bleu belle, ej; personne ne le sait mieux que moi. Mais voilà neuf heures et demie qui sonnent; il est irai que, quand madame est coiffée, le reste est Taiïaire d'un instant.

" Aurélie secoua ses épaules, comme une statue qui rejette son voile, en murmurant ces deux questions, adressées à cette suprême puissance qu'on appelle l'amour :

— Que fait-il à celte heure? — Réussira-l-il ?

Ce que faisait Goster de Saint-Victor, — car on ne fera pas à la belle Aurélie Tinjure de croire qu'elle pensait à Barras, — ce que faisait Goster de Saint-Victor, nous allons vous l'apprendre.

On donnait, comme nous l'avons déjà dit, à Feydeau, la première représentation de Toberne oiù le Pêchevr suédois, précédé du 5on Ft/5, c'est-à-dire d'un petit opéra en un acte.

Barras, en quittant mademoiselle de Saint-Amour, n'avait eu que la rue des Colonnes à traverser.

Il était arrivé vers la moitié de la petite pièce; et, comme il était connu pour un des conventionnels qui avaient le plus énergiquement appuyé la Constitution et comme devant être un des futurs directeurs, son entrée fut saluée de quelques murmures, suivis des cris :

— A bas les décrets ! à bas les deux tiers l vivent les sections I '^

, Le théâtre Feydeau était le théâtre de Paris réactionnaire par excellence. Cependant, ceux qui étaient venus pour voir le spectacle, remportèrent sur ceux qui voulaient le troubler.

Les cris A bas les interritpteurs I prirent le dessus, et le calme se rétablit. '^

La petite pièce finit donc assez tranquillement; iT?.ais à

p^ine la toile était-elle tombée, qu'un jeune homme monta sur un fauteuil d'orchestre, et, désignaot le buste de Marat, qui faisait pendant au buste de Lepelletier de Saint-Fargeau , s'écria :

—Citoyens, souffrirons-nous plus longtemps que le buste de ce monstre à face humaine que Ton nomme Marat souille cette enceinte, quand, à U place qu'il usurpe et qu'il salit, nous pouvons voir celui du citoyen de Genève, de l'illustre auteur à*Èmild, du Contrat social et de la Nouvelle Hé^ Idise.

A peine l'orateur avait-il achevé cette apostrophe, que, des balcons, des galeries, des loges, de l'orchestre , du parterre, mille voix s'élevèrent, criant :

— C'est lui, c'est lui, c'est Coster de Saint-Victor l Bravo, Coster! bravo I

Et une trentaine de jeunes gens, débris de la troupe dispersée par la patrouille, se levèrent, agitant leurs chapeaux et brandissant leurs cannes.

Coster se grandit encore, ol, posant un pied sur la traverse de Torcliestre, il continua.

— A bas les terroristes ! cria-t-il. — A bas Marat , ce monstre sanguinaire qui demandait trois cent mille lôtes I Vive l'auteur &'Èmile, du Contrat social^ de la Nouvelle Ué* Mse !

Tout à coup, une voix cria :

— Voilà un buste de Jean-Jacques Rousseau.

Et deux mains élevèrent un buste au-dessus du parterre.

Comment le buste de Rousseau se trouvait-il justement là

au moment où on en avait besoin ?

Nul n'en savait rien, mais son apparition n'en fut pas

moins «accueillie a^ec des cris d'enthousiasme.

— A bas le buste de Maratl Vive Charlotte Gorday ! A bas le le/Toriste ! à Las Fassassinl Vive Rousseau!

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