‹ Les blasphèmesChapitre 36 sur 64 · L'APOLOGIE DU DIABLE · texte numérisé non relu

L'APOLOGIE DU DIABLE

Ne croyant pas à Dieu, je ne crois pas au Diable.

Et pourtant je Tai vu Tautre nuit, l'Effroyable, Le Malin, le Cruel, l'Envieux, le Trompeur, Celui dont tous les noms terribles nous font peur, Celui qu'on n'ose pas nommer. J'ai vu l'Archange Tentateur et damné qui demande en échange

De son appui notre âme à perpétuité.

Le Diable, je l'ai vu, vous dis-je, en vérité.

J'étais au coin du feu, seul, relisant le livre

Du vieux Lucrèce dont la parole m'enivre,

Ce livre obscur, gonflé d'une amère liqueur.

Où le sage Épicure a versé son grand cœur.

Je le buvais avec une soif obstinée,

Quand tout à coup je vis, près delà cheminée,

A Tautre coin, vautré dans le fond d'un fauteuil,

Le Malin souriant et qui clignait de l'œil.

Il n'avait pas cet air grotesque qu'on lui prête.

Le nez noir, le pied bot, les cornes sur la tête,

La queue au cul. C'était un monsieur fort bien mis.

Il ressemblait à l'un de mes meilleurs amis,

Félix Bouchor, qui fut un des rois de la mode.

Sa jaquette, à la fois très collante et commode,

Moulait sa taille. Un nœud fait d'un ruban étroit

Planait en papillon à son col raide et droit.

Sa chemise à plastron lui cuirassait le buste.

Son pantalon tombait sur sa bottine juste

En un rond tracé net sans plis inélégants.

Quant aux cornets de ses manchettes sur ses gants

Jaunes, deux-porte-fleurs avec deux giroflées !

Pas de bijoux voyants; pas de poches gonflées;

Rien qui puât la pose ou bien le luxe faux.

Un goût riche et discret, sans excès ni défauts.

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C'était le plus correct des modernes dandies.

Mais ses yeux roux flambaient comme deux incendies.

« Mon cher, fit-il soudain en taquinant le feu Arec son stick, je crois que vous pensiez à Dieu. Vous me direz que non, que vous lisiez Lucrèce, Épicure, et que vous savouriez l'allégresse De voir qu'ils ont tué les Dieux. Mais, entre nous, Ne sentèz-vous jamais monter dans vos genoux Un frisson de terreur, quand leur voix révoltée Dit le ciel vide?... Bref, étes-vous bien athée? Ètes-vous très certain que Dieu n'existe point? Si Dieu n*est rien, pourquoi lui montrez-vous le poing? Si ce n'est qu'un brouillard dont votre âme est trompée. Pourquoi dans ces vapeurs donner des coups d'épée? Don Quichotte chargeait, pour frapper un géant, Sur un moulin; mais vous, c'est contre le néapt Que vous vous colletez avec l'ombre. C'est drôle. Si Dieu n'existe pas, vous jouez un sot rôle;

étssqu'uD roseau pensant... comme mon stick, lu fond, vous croyez & Dieu, voil& le hic.

i l'avouez pas; la honte est pitoyable, croyez, my dear. J'y crois bien, moi, le Diable ! i n'y croyions pas, nous autres les damnés, aisir aurions-nous à lui cracher aa nez?

sèment, il est. On peut blaguer sod œuvre, artout, il est toujours, comme une pieuvre ps informe, aux bra^ infinis et flottants, it sous les flots noirs de l'espace et du temps, Ht l'Univers avec ses tentacules, t pas un de ces grands-pères ridicules, e blanche, à l'air folâtre et hou enfant, a monstre hideux et fantasque, étouffant ide dont il boit le sang par ses ventouses.

} désirs fous, des rancunes jalouses, priées, des cris de haine, des remords.

es hommes, puis il voudrait les voir morts, len est un guet-apens. 11 se déjuge réation aboutit au déluge.

! i! se repent du tour qu'il a joué liant vous détruire ; il conserve Noé.

loi? Pour amener ce résultat, en somme, n Fils, éternel, infini, se fasse homme, sans déflorer sa mère, et meure en croix, n original, allez, le Roi des RoisI

l'apologib du diable 133

\l fait martyriser ses bons catéchumènes Pour amuser la plèbe et les catins romaines. Il fait verser du sang, brûler des corps, afln De pouvoir dire un jour en riant d'un air fin : « Saint-Pierre, tu seras dans l'Église ma pierre. » Le voyez- vous d'ici, gai, plissant sa paupière, Ayant fait massacrer des milliers d'hommes pour Accoucher à la fin d'un piètre calembour?

Heureux s'il n'eût commis que de pareilles bourdes ! Mais, plus que son esprit encor, ses mains sont lourdes. Quand nous dirions de lui pis que pendre en effet, Nous n'en dirions jamais autant qu'il en a fait. Je ne suis pas, mon cher, un professeur d'histoire, Et je ne veux pas prendre un ton déclamatoire Ni m'emballer en vous contant par le menu Un tas de crimes dont le cours vous est connu. Partout où la pensée éclate, où le cœur vibre, Quand on s'efforce d'être heureux ou d'être libre, Quand on travaille afin de conquérir un droit, Quand dans un bénitier l'on se trouve à l'étroit, Quand on ne veut pas être une bête de somme.

On voit paraître Dieu pour assassiner l'homme. Oui, persécutions, exils, bagnes, cachots, Huile en feu, plomb fondu, poix bouillante, fers chauds, Tenailles arrachant les ongles, lames torses, Brodequins pour les pieds, chevalets pour les torses,

Fouets, grils, bûchers, gibets, croix, écartëlemeDts, couronne de Dieu, voilà tes diamants! >

Comme il jactait sa tirade, L'hôte assis près de mon feu, Le dandy, le camarade, Avait changé peu à peu.

Ses habits à la moderne, Mêlant leurs discrets accords De toilette sobre et terne, S'étaient fondus sur son corps,

Et sa nudité d'Archange Resplendissait à présent Avec la lueur étrange D'un gouffre phosphorescent.

Je sentais une brûlure A voir les deux soleils clairs De ses yeux. Sa chevelure Formait un fouillis d'éclairs.

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Ce n'était plus le jeune homme A qui tantôt je rêvais ; C'était rêtre que Ton nomme L'Orgueilleux et le Mauvais;

C'était celui que le prêtre Chasse en lui disant : Va-t'en I C'était le Puissant, le Maître, Le beau, le divin Satan.

« Oui, reprit-il, je suis le laid, le noir, l'immonde, Le vaincu. Dieu m'écrase. Il a tout. Je n'ai rien. Eh bieni il faut m' aimer. Dieu fait le mal au monde; C'est moi qui fais le bien.

C'est moi qui mis au mains de votre premier père Le fruit d'autant plus doux qu'il était défendu. Quand il perdit l'Ëden, c'est moi qui dis : Espère, Il te sera rendu.

Dieu te ferme à jamais son jardin solitaire £t tourne à l'éternel exil tes pas maudits.

Mais malgré lui tu peux être heureux. C'est sur terre Qu'est le vrai Paradis.

Dieu, s'amusant à voir souffrir sa créature, T'a dit : « Gagne ton pain aux sueurs de ton front. » Moi, je ferai pour toi pulluler la nature Et tes fils en vivront.

Pour te rendre odieux à ta compagne aimée, Dieu mit l'enfantement dans le sang et les pleurs. Moi, je t'offre une couche où la femme pâmée Oubliera ses douleurs.

Quand elle te tiendra sur sa gorge et sa bouche, Tout pantelant d'amour entre ses deux genoux, Vous jouirez assez pour que ce Dieu farouche En devienne jaloux.

Et ce que j'ai promis, je l'ai tenu. Paresses, Plaisirs, amour, et les rires du nouveau-né, Et les baisers profonds, et les longues caresses. Je vous ai tout donné.

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J*ai réduit à néant tous les décrets du Juge. Il a voulu noyer la terre, mais en vain; £t je me suis servi de l'eau de son déluge Pour en tirer le vin-

Dieu vous tenait courbés sous la noire ignorance. Moi, j'ai cherché pour vous les sciences, les arts. Aux mains des inventeurs mon souffle d'espérance Fit fleurir les hasards.

Je vous donnai le feu pour dissiper les ombres, Le fer, l'or, le travail dompté des animaux, Et je vous enseignai les lettres et les nombres. L'écriture et les mots.

En vain Dieu vous roulait dans des voiles funèbres Et vous entortillait d'inextricables nœuds; Je défaisais les nœuds, je fendais les ténèbres

De mes doigts lumineux.

Le chercheur, le penseur, le poète, le sage, Tous ceux qui vous ont dit les causes et les lois, C'est moi qui leur ai mis cet éclair au visage Et ce cri dans la voix.

JOi

C'est moi qui vibre dans toute âme révoltée, Dans tout âpre génie où vous voyez un fou.

C'est moi le noir Caïn, et c'est moi Prométhée Le sublime filou.

C'est moi Lucrèce, et c'est moi Job, et Galilée, Kepler, Newton, Fulton, Volta, tous les savants, Et Gutenberg par qui votre pensée ailée S'envole aux quatre vents.

Grâce à moi vous avez dominé la matière, Subjugé ses secrets les plus mystérieux, Et vous êtes les rois de la nature entière ; Non pas les rois; les dieux!

Vous avez éventré les montagnes énormes, Franchi les mers^ bâti des cités. Exigeants, Obéis, vous donnez à la terre les formes De vos rêves changeants.

Vous avez maintenant fait de chaque mystère Votre esclave. Tout cède à votre volonté, Même la foudre : vous avez pour secrétaire Le tonnerre dompté.

l'apologie du diable

Encore un peu de temps et vous aurez des ailes, Et Ton verra voguer vos flottilles dans Tair, Traînant pour pavillon derrière leurs nacelles Le serpent d'un éclair.

Oui, Dieu m'a foudroyé ! Mais, pour sa récompense, Moi, je vous rends heureux, que Dieu le veuille ou non. Oui, je suis le Malin! Mais le Malin, je pense, N'a pas volé son nom.

Oui, je suis Torgueilleux vaincu I Mais je me venge En disant au petit, au pauvre, au mécontent : Voici mon sang, voici ma chair, prends, bois et mange! Dieu n'en fait pas autant.

Aussi c'est moi qu'il faut aimer, moi qui vous aime. Venez à moi, venez, tous les déshérités.

Venez tremper chez moi dans le vin du blasphème Le pain des vérités.

Venez^ redressons-nous de toute notre taille! Venez, rebâtissons une tour de Babel I Venez, recommençons ensemble la bataille De l'orgueil éternel !

A moi ! à moi ! Voici le jour de la revanche Formidable. Je vois frissonner le Très-Haut.

A moi ! Faisons crouler son vieux trône qui penche Sous un dernier assaut I

Homme, ô mon frère, monte avec moi si tu Toses ! Je vais escalader le ârmament en feu, £t nous nous vautrerons dans les apothéoses A la place de Dieu. »

Et l'Ange, puvrant ses larges ailes Qui firent sauter le plafond, Devint si grand que ses prunelles Semblaient deux abîmes sans fond,

Puis je ne vis plus sa figure Ni ses yeux tant il était loin.

Mais sa bouche, béante, obscure,

Avait un pôle à chaque coin;

L*APOLOGIB DU DIABLE 141

Et dans ces ténèbres compactes Les blasphèmes tonnaient pareils A des milliers de cataractes Tombant sur des tas de soleils.

On eût dit que sous la tempête Des cris furieux Dieu puni Roulait et se cassait la tête En s'écrasant dans rinfini.

Brusquement au fond de l'espace Tout se tut; l'ombre s'envola Comme une hirondelle qui passe ; Et le Diable n'était plus là.

Je me retrouvai seul, effaré, sans lumière, A genoux. Je priais, t Salut, disais-je, ô flère, Héroïque, superbe, et divine vertu!

Salut! Je suis à toi, je t'appartiens, veux-tu?

Toi qui fis tous dos biens et qui les fais eucore, C'est toi, Maudit, c'est toi que j'aime et que j'adore. Salut^ consolateur béni des pauvres gens, Bon nourricier, donneur de pain aux indigents, Semeur d'espoirs qui nous font prendre patience, Inventeur des plaisirs, des arts, de la science. Accoucheur des esprits ! Salut, grand révolté Qui préféras l'enfer avec la liberté.

Toi dont on a cassé, mais non ployé les ailes, Toi qui dois endurer des peines éternelles Sans pouvoir aspirer aux douceurs du trépas, Toi qui souffres sans fin et qui ne te plains pas. Toi dont l'orgueil damné reste irrémédiable... »

Si je croyais à Dieu, je serais pour le Diable.

Comme je cheminais au pas de mon cheval, Je me trouvai soudain dans un étrange val, Sans bien me rappeler commenrt, par quelle route, Et pourquoi j'étais là. J'avais un vague doute D'avoir marché longtemps, en philosophant, seul, Absorbé. Lentement, ainsi qu'en un linceul La nuit m'enveloppant dans l'ombre, était venue. Pas d'étoile i Aucun trou de lumière à la nuel Et mon regard, par les ténèbres habité, Se heurtait à des murs d'opaque obscurité.

Je voulus tourner bride, et, crainte d'aventure, Suivre pour revenir le flair de ma monture.

Mais à peine j'eus fait volte-face, une main Empoignfii mon cheval aux naseaux. Le chemin

r Était barré par un grand fantôme effroyable.

Sur son arrière-train faisant un saut du diable, Effaré, renâclant, cabré droit, mon cbeval M'emporta ventre à terre au plus profond du val , Et parmi les coups drus, martelés et sans nombre Que son galop roulant précipitait dans l'ombre, J'entendis le fantôme inconnu me crier :

* Va, va, lâcbe la bride et tiens bon l'étrier I Le cheval qui t'emmène a pour nom la Révolte. Tu vas voir la moisson que le bon Dieu récolte. »

Où vais-je? Depuis longtemps Je galope, je galope.

Une brume aux plis flottants De toutes parts m'enveloppe.

Où vais-je? Je cours, je cours, Et dans ma tête pesante Le vent bat de ses tambours Une marche assourdissante.

Où suis-je? Voici la nuit Qui s'en va. Le jour se lève Chassant Tombre qui s'enfuit A la pointe de son glaive.

J'ai fait un rêve, voyons!

Le val, le spectre, mensonge!

Avec ses premiers rayons Le soleil boira mon songei.

Mais où suis-je, en attendant?

Tout ceci me déconcerte.

Oui, je rêve. Cependant Je suis bien réveillé, certe.

C'est bien moi, ma chair, mes os.

C'est mon cheval. Son haleine Fume encore à ses naseaux.

Mais quelle est donc cette plaine?

Aussi loin que l'œil atteint S'étend une blanche arène Où la brume du matin En s'évaporant se traîne.

Le brouillard s'en est allé, Et sur cette morne terre ; Gît largement étalé Un silence solitaire.

Bon soleil, soleil joyeux, Viens donc ! J'ai perdu ma voie.

Mets ta flamme dans mes yeux I Où suis-je? Il faut que j'y voie.

Le soleil apparut au bord des pâles cieux.

Mais ce n'était point l'astre aimé, bon et joyeux.

C'était un lourd soleil à la figure rouge

Qui sortait de l'aurore ainsi qu'on sort d'un bouge;

C'était un Roi-boucher, égorgeur des humains.

Qui sur sa trogne immonde avait passé ses mains

Chaudes de l'abattoir, et dont la marche lente

S'embarrassait aux plis d'une robe sanglante.

Ses rayons n'étaient pas de beaux cheveux d'or roux.

Mais des crins hérissés par un fauve courroux,

Une atroce forêt de piques et d'épées

D'un carnage récent encor toutes trempées

Et qui sur son front bas dégouttaient. Sous ses pieds

Il écrasait, ainsi qu'un tas d'estropiés,

Les nuages, vieillards aux barbes vénérables,

Qui s'affaissaient, tordus, déchirés, misérables,

Et qu'il précipitait pêle-mêle en prison

Dans l'oubliette qui pour seuil a l'horizon.

Tremblantes, rougissant de pudeur, les nuées.

De peur d'être sur son poitrail prostituées.

Vers l'autre bout du ciel vite prenaient l'essor.

Plus d'une toutefois n'évitait point son sort.

Il l'attrapait par l'aile ou le pan de sa robe.

En vain elle résiste, et glisse, et se dérobe.

Il l'attire; il Tenlace; elle s'évanouit;

L'ogre, la meurtrissant de baisers, en jouit.

La vierge est violée avant que d'être morte ;

Et le vent, comme un chien rôdeur et lâche, emporte

Quelque lambeau pendant, où son croc est entré,

Du cadavre qui saigne et qui flotte éventré.

Et le soleil roulait toujours, plein de furie.

Satisfait du viol, joyçux de la tuerie,

Féroce, il se léchait les lèvres en riant ;

Derrière lui, criblé de flèches, l'Orient

Flambait comme un brasier dans un poêle de cuivre.

Devant lui, sur le grand chemin qu'il allait suivre,

Une averse de pourpre en flux torrentiel Mettait un tapis rouge au pavé bleu du ciel.

Et lui, noyé dans cette atmosphère écarlate Qui servait d'auréole à sa figure plate^ Semblait un assassin ivre, se prélassant Dans un lit d'incendie aux oreillers de sang.

Quoique ce soleil en colère Me fît bien plus peur que plaisir.

Toutefois, selon mon désir, La plaine devenait plus claire.

J'allais donc être calme enfin, Car la lumière rassérène.

Je fixai mes yeux sur Tarène Que je croyais de sable fin.

Or, je me frottai les paupières Devant un prodige étonnant ;

Un prodige, car maintenant

Les grains de sable étaient des pierres.

Avec un mouvement muet Elles prenaient des formes vagues, Et moutonnaient comme des vagues, Si bien que le champ remuait.

Je poussai mon cheval au large.

Le sol sonnait sous ses sabots.

On eût dit que sur des tombeaux Ses quatre pieds battaient la charge.

Soudain, plein d'épouvantements, J'eus l'horrible mot du mystère, Et vis que cette immense terre Était couverte d'ossements

Et que ces débris de carcasse.

Crânes, tibias et fémurs,

Plus blancs que le plâtre des murs,

Plus secs qu'un vieux roseau qu'on casse.

Dans de tumultueux accords Cherchaient à calmer une envie

vre un jour de leur vie biter leurs anciens corps;

) leurs formes incomplètes lis dans chaque sillon er en blême tourbillon, millement de squelettes.

int se complaire & leur vœu, t le soleil rouge. Apre, ivre, ue ces morts pussent revivre, ; du sang, versait du feu,

; l'abominable averse lent en fleurs le long des os .ères aux bleus réseaux, iscles qu'un frisson traverse,

rfs et les tendons bandés i des cordes de macbine, u'enfin sur leur maigre échine e dressèrent enviandés.

n sourd effort )a plaine se tordait, élouCTant,

Comme une femme en mal d'enfant Qui d'un peuple entier serait pleine.

Versant du sang, versant du feu, Le soleil de ses deux yeux louches Contemplait ces énormes couches.

Et ce Soleil-là, c'était Dieu.

Et voici qu'un grand vol de hurlements farouches Sortit des milliard de millions de bouches, Et dans un cri de mort unique se mêla.

Toutes les nations, tous les temps, étaient là. Tyrans, sujets, guerriers, mages, prêtres, apôtres, Aucun ne comprenait ce que disaient les autres; Mais tous ils regardaient le ciel, et chacun d'eux Croyant que pour lui seul luisait l'astre hideux. Tyrans, sujets, guerriers, mages, prêtres, apôtres, Chacun d'eux avait soif du sang de tous les autres. Le Soleil flamboyant était épanoui.

Et comme on lui criait : « Faut-il? » Il leur dit : t Oui. »

Alors le vin mauvais des fratricides luttes Soùla ces milliards de millions de brutes; Pour les voir de plus près le soleil se baissa; Et la bataille épouvantable commença.

Ils sont corps à corps. L'épée Contre l'épée est frappée

Avec un baiser d'éclair.

Le sang gicle des blessures Et par d'étroites morsures La chair a mangé du fer.

Ainsi qu'un oiseau la flèche Sittle sa chanson, et lèche Ainsi qu'un chat jusqu'au vif.

La lance entre d'outre en outre Comme un foret dans une outre Ou comme un doigt dans du suif.

Les fronts que heurte une masse Semblent des noix que Ton casse.

Claquant au choc d'un marteau.

Les dents sautent sous les pierres.

Les yeux entre les paupières Yoient se glisser le couteau .

Avec leurs lèvres farouches Des gorges ont Tair de bouches Béantes sous le menton.

D'un coup tranchant qui l'émonde Cet homme a, nourrice immonde, Un jet de pourpre au téton.

Tout déchiquetés de plaies Les dos sont comme des haies Faites de dards embrouillés.

Des pieds, qu'une main coupée Tient d'une étreinte crispée, Ont des poignets pour souliers.

Tel un mur qui se crevasse, Un tronc d'homme tout vivace Est fendu par le mitan.

Tel un poisson hors de Tonde, Hors de sa cage profonde Tressaille un cœur palpitant.

On voit des faces pareilles A des boules, sans oreilles, Sans lèvres, sans yeux, sans nez.

Un os tout dénudé grince Ainsi que dans une pince Sous des ongles retournés.

De larges poitrines blanches Qui s'effondrent sur les hanches Y craquent en se crevant.

Des caboches, décollées D'un coup, se sont envolées Avec leurs barbes au vent.

Un haillon de viande rçuge Au bout d'une pique bouge Comme à sa hampe un drapeau.

Des paquets d'entrailles vertes Pendent des panses ouvertes Dans un tablier de peau.

Chaque membre mord un meïnbre, Torse tordu qui se cambre, Reins rompus ou bras cassé.

Par lambeaux, comme une loque, Se déchire et s'effiloque Le corps humain fracassé.

Et sur ce champ de bataille Où l'on brise, arrache, taille, Empli d'un fade relent, On voit un amas bleuâtre D'écorchés d'amphithéâtre Se charcuter en hurlant.

Or le Soleil là-haut jubile à ce carnage.

Dans la vapeur du sang, fumante et chaude, il nage. Les combattants d'en bas, éperdus, haletant, Le regardent toujours pour voir s'il est contint, Et, sans se fatiguer d'un combat sans victoire, Sous des noms différents tous ils chantent sa gloire.

L'Hindou, qui le premier dans ce monde arriva,

Dit en le contemplant : Brahma, Vishnou, Siva !

Le Ghaldéen pensif, amoureux des étoiles,

Le Phénicien, qui sur la mer ouvrit les voiles,

Son fils Carthaginois, le père d'Annibal,

Ces trouveurs d'alphabets et d'astres disent : Bhall

Le roide Égyptien aux épaules carrées

Crie Osiris, roi des cryptes démesurées. *

Le Perse ne sachant lequel l'emportera

D'Ormuz ou d'Arhiman, les confond enMithra.

Le Chinois jaune, aux yeux bridés, aux longues queues.

Peint Bouddha blanc au flanc des porcelaines bleues.

Le Noir, dont le patois obscur n'a que cent mots,

Bégaye au Manitou le nom des animaux.

Le Grec au corps parfait, fils d'Orphée et d'Homère,

Crée un Olympe entier pour loger sa chimère.

Le Romain glabre et dur, fils de Mars le soldat.

Met dans son Panthéon quiconque lui céda.

Le Scandipave blond, au teint blanc, aux yeux vagues,

Fait répéter Odin aux longs échos des vagues.

Le Gaulois moustachu dit aux bois ténébreux

Tentâtes. Oubliés dans un coin, les Hébreux

Encensent Jéhovah, Sabaoth des armées.

Et voici le chéri des nations charmées,

Jésus, Sabaoth fils, le dernier né des Dieux,

Homme très doux que l'homme a fait très odieux.

le Chrétien sans nom. sans race, sans patrie î

Par lui plus que par tous l'Humanité meurtrie

Pleure et saigne. Car tous, Barbares et Romains,

Se fondent en un peuple étrange sous ses mains j

Et rOccident botté, l'Orient en sandales,

Les Huns camards, les Goths énormes, les Vandales,

Les esclaves rasés, les affranchis, le tas

Des pillards sans habits, des gueux sans galetas,

Toute la lie épaisse et fermentant qui nage

Sur un monde détruit, vomit le Moyen Age.

L'Arabe, qui jusqu'en Espagne s'en alla,

A beau courir comme un éclair, criant : Allah !

Sur lui déborde à flots la foule bigarrée

Des croisades qui vont ainsi qu'une marée.

Puis les Chrétiens vainqueurs se déchirent entre €ux.

C'est à qui traitera son frère de lépreux.

Catholiques latins, Albigeois, Hérétiques,

Huguenots, chacun tient les livres authentiques,

Et ces fous, se ruant par bataillons épais,

Font un nimbe de guerre au front d'un Dieu de paix.

Il s'agit de tuer, et tout sert de prétexte.

Comme au coin d'un buisson, au coin de chaque texte,

L^arquebuse ou la dague au poing, sont embusqués

Moines tondus, manants boueux, mignons musqués.

Tout le monde est armé. Nul ne peut rester neutre.

Les Saint-Barthélémy, la croix piquée au feutre,

Ouvrent leurs ailes d'ombre ainsi que des hiboux. La crosse d'or du pape est une arme à deux bouts Dont l'un est Violence et l'autre Hypocrisie. La figure du Christ est toute cramoisie, Car Loyola le fait mentir en l'abaissant Et l'Inquisition le barbouille de sang.

N'importe ! sa croix brille au fort de la bataille, Et Ton frappe d'estoc, et Ton frappe de taille. Et les grands pistolets gorgés crachent du plomb, Et Ton tue au hasard, trouvant qu'il est trop long De distinguer les rangs, ni l'âge, ni le sexe. Et comment pourrait-on d'ailleurs être perplexe? Dieu ne saura-il pas reconnaître les siens?

Frappe! Autour de la croix on lit les mots anciens : Tu vaincras par ce signe. Et la foule trompée Voit au lieu d'une croix une garde d'épée.

La plaine cependant fume comme un pressoir.

Et l'on se bat toujours. Ni l'approche du soir, Ni la faim, ni la soif, ni l'amour de la vie. Rien ne peut apaiser leur rage inassouvie.

-2WB-

Le sanglot da blessé, le hoquet du mourant, Sont autant d'hameçons où leur fureur se prend, Gomme si dans le sang ils cherchaient leur baptême. Les menaces, les cris féroces d'anathème, Les psaumes accrochés aux jurons sur les dents, Les clameurs, les abois, sont des clairons stridents Qui, parmi les sueurs montant en lourde brume, Parmi la poudre bleue et qu'un éclair allume, Poussent un rauque appel sans jamais dire assez. Ah 1 c'est que pour fournir de l'ardeur aux lassés, Pour redonner du nerf à quiconque s'attarde.

Le Dieu, le Soleil fauve, est là-haut, qui regarde Ces vaincus sans regrets, ces vainqueurs sans remords, Ce champ rouge encombré par la moisson des morts; Et, quand il voit leur force un instant abattue, 11 leur rugit ; assomme! Et l'écho répond : tue! Et l'affreux tourbillon, pour consommer ce vœu,

Recommence en hurlant : Dieu le veut! Dieu lé veut!

Dieu le veut! Dieu le veut! te dis-je.

Et je sens l'attirant vertige

Me remuer.

16t LES BLASPHÈMES

Il me prend une folle envie

D'épandre à flots rouges ma vie Et de tuer.

Hurrah! mon grand cheval frissonne.

Hurrah I hurrah t le clairon sonne

D'âpres chansons.

Je veux que mon sabre ruisselle, Et que les morts mordent ma selle

Jusqu'aux arçons. -

Hurrah! hurrah! ma bonne béte!

Fends du poitrail et de la tête

Ce tourbillon, Et dans ce sol de chair mouvante, Hurrah ! hurrah ! que l'épouvante

Creuse un sillon!

Hurrah ! hurrah ! bride abattue f A mort I à mort! massacre ! tue !

Du sang! du fer!

Que tes naseaux ronflent du soufre !

Mes yeux vont mettre dans ce gouffre

Un double éclair.

Hurrah ! je broierai tous ces êtres, Les rois, les soldats et les prêtres

De ce brigand.

Je traverserai cette plaine Soufflant la mort avec l'haleine

D'un ouragan.

Hop ! hop ! Et mon cheval se cabre.

Et dans la bataille macabre,

Dans les effrois, Dans la mêlée épileptique, M'emporte d'un bond fantastique.

Les crins tout droits.

Mais devant nous la plaine est vide.

Hopl hop! ma fureur est avide

De combattants.

Hop l hop ! mais sur la plaine chauve Là-bas la bataille se sauve.

Arrête I Attends I

Arrête I reprenons haleine.

Nous sommes seuls dans cette plaine.

Voici la nuit.

LES BLABPHBMRS

Je n'enteDds que tes pas sans nombre, Et je ne vois pins que notre ombre Qui nous poursuit.

Arrête ! mais il ftle, il vole.

Où finira la course folle

De mon cheval ?

Devant nous un rocher se montre.

Nous allons noue briser là contre?

Non, c'est le val.

Arrête t mais il va plus vite, Comme un Qot tournoyant qu'invite

Un entonnoir; Et je ferme les yeux, livide, Quand il s'engouffre dans le vide

Du grand trou noir.

Ah I j'aurais dû ne pas les rouvrir, et sans trêve Galoper les yeux clos jusqu'au bout de mon rêve.

J'en avais assez vu pour être soûl d'horreurs, Et je ne croyais pas qu'après tant de fureurs, Après le sang coulant des corps comme d'un crible, Il me restait encore à voir le plus terrible. J'ouvris les yeux. Et sur les flancs ardus des monts S'étageait une foule immense de^.démons Grouillant comme des flots sous un vent de colère, Et qui se détachaient noirs sur la flamme claire. Car ces hommes démons attisaient de grands feux Dont la langue pointue allait piquer les deux. Et le vieillard, l'enfant, le mâle, la femelle, Les générations, s'entassaient pôle-môle.

Craquant et pétillant tels que des brins d'osier. Sous la robe flottante et rouge du brasier.

Des colosses d'airain, chauffés à blanc, le ventre Roide et tendu, la gueule ouverte comme un antre, Piétinaient un bûcher croulant, monstre vaincu Qui leur léchait les pieds et leur baisait le cul; Et, bourrés de vivants qui flambaient comme paille. Gavés, ils digéraient en ronflant leur ripaille, Bavant une fumée épaisse entre leurs crocs Dans des mugissements entrecoupés de rots.

Çà et là se cabraient des torches toutes droites Qui tordaient dans le vent leurs spirales étroites Et semblaient vous parler avec des gestes fous. Alors on distinguait des têtes sur des cous;

Car c'étaient des martyrs revétas de résine.

Plus loin on apportait des engins de cuisine,

Et des êtres roussis se roulaient sur un gril ;

Et tantôt de leurs reins, tantôt de leur nombril

Dégouttaient dans le feu de longs filets de graisse.

Et leur peau paraissait une peau de tîgresse,

Jaune et dorée avec des bandes de velours.

Les pieds tirés au poids de leurs membres trop lourds,

Des crucifiés nus, longs comme une journée

Sans pain, se balançaient sur la croix retournée,

Et parfois à Tenvers faisaient d*horribles bonds ;

Car leur tête pendait au-dessus des charbons,

Sans barbe, sans sourcils, sans cils, sans chevelure;

Et sur leur front rugueux, gercé par la brûlure,

Leurs yeux, au bout des nerfs que crispait la douleur.

Coulaient en se crevant comme un énorme pleur.

Et tout cela passait plus rapide qu'un rêve, Dans une vision vertigineuse et brève, Tandis que mon cheval dans sa course plongeait. C'était comme un éclair, qui montre d'un seul jet

Tout un tableau, dans tous ses détails, jusqu'au moindre. Mais cet éclair semblait lui-môme se rejoindre; Car j'avais beau pousser mon cheval haletant, A mesure que tout fuyait, au môme instant Tout réapparaissait, et toujours tout dé même : L'homme-torche, le gril, le grand colosse blême, Et les crucifiés qui pleurent à rebours, A droite, à gauche, en haut, en bas, toujours, toujours î Et dans la rauque voix du feu qu'on alimente, Dans le crépitement de la viande fumante, Toujours le môme cri, toujours le môme vœu; Toujours, comme un refrain : Dieu le veut! Dieu le veut 1

Aussi, quand las et tout en nage.

Hors de la plaine et hors du val, Loin du bûcher et du carnage Je suis descendu de cheval.

Quand, prêt à respirer l'aurore.

J'ai vu que les hommes encore, Aimant ce Dieu qui les dévore, Le vénéraient comme un aïeul,

QuaDd j'ai su qu'à Thorrible maître Il fallait toujours se soumettre.

Ah! comme j'eus regret de m'être Dans mon voyage en allé seul !

Certes j'aurais dû prendre en croupe.

Pour les abreuver de mon fiel, Tous les croyants, toute la troupe Des faibles assoiffés de ciel.

A ceux dont le désir préfère L'azur vide à la bonne sphère OCl nous pouvons si bien nous faire.

Étant rois, la part du lion, A ceux qui voient dans les étoiles Un Dieu sous de mystiques voiles.

Je voudrais verser dans les moelles L'esprit de ma rébellion.

Je voudrais que les pauvres diables Pussent bien voir et bien toucher Sur ses tas de morts effroyables Le Dieu-bourreau, le Dieu-boucher.

Je voudrais que leur lèvre amère, Perdant le goût de la chimère.

Se collât au sein de leur mère La terre, où vont ceux qui s'en vont.

Je voudrais que toute ma race Soufflât sur Dieu, sans peur, en face, Et le vît fondre dans l'espace Comme une bulle de savon.

Mais les hommes ne sont pas braves, Et pour ces vaincus sans fierté Mieux vaut la paix dans les entraves Que la guerre et la liberté.

Eh bieni J'irai tout seul, qu'importe I Que le cheval encor m'emporte, Et que ses pieds brisent la porte Du temple où siège le tyran; Et dans l'enfer ou dans la nue, Malgré sa majesté chenue, Je lui mettrai la tête nue, J'irai, par les pieds le tirant,

J'irai le montrer à la foule, Le vieux coquin roi des tueurs ; On verra sa trogne de goule Sous mon œil aux fauves lueurs.

Plus tremblant qu'un tambour de basque.

Il laissera tomber son masque Gomme un clodoche ivre son casque, Et je lui dirai dans les yeux :

< Sous tous les noms dont tu te nommes, Tu n'es pas ; et c'est nous qui sommes.

Tu faisais la moisson des bommes !

Je ferai la moisson des Dieux. >

Oui, je tuerai les Dieux. Oui, j'ai soif de ce crime. Dans l'infini crevé je veux planter mon poing. Je veux, à qui les cherche encore, que l'abîme Puisse répondre : ils ne sont point.

Je l'ai fait. J'ai frappé la terre Pour bondir d'un vol effrayant, Et dans le noir ciel solitaire J'ai plongé ma torche en criant :

« Voici rhomme 1 Voici l'athée !

Quel Dieu dans ma course arrêtée Veut encor brûler Prométhée Au feu des éclairs éclatants?

Dût-il, cuirassé de désastres, Du ciel ébranler les pilastres, Dût-il se défendre à coups d'astres, Qu'il vienne, ce Dieu! Je l'attends. »

Les lâches n'ont rien dit. J'ai vu des spectres pâles Qui s'évanouissaient ainsi qu'une vapeur.

Derrière les soleils on entendait des râles.

Ils se cachaient. Ils avaient peur.

Et, tremblant devant ma vengeance, Gomme ils n'osaient pas même fuir, Pour chasser cette vile engeance Alors je pris un fouet de cuir, Et courant d'étoile en étoile, Du ciel je déchirai la toile En mille trous, comme une voile Que lacère un vent furieux.

Et j'entrai dans chaque tanière De la première à la dernière,

Et je Os claquer ma lanière Sur réchine auguste des Dieux.

Quand je les eus fouaîllés jusqu'aux confins du monde. Comme ils ne pouvaient pas être chassés plus loin Ils tombèrent, ainsi qu'un tas d'ordure immonde Qu'on pousse du pied dans un coin.

c Ah! ahl misérables, leur dis-je^ Vous voici chauves de rayons.

Allons, fabriquez un prodige î Un petit miracle, voyons!

Arrangez-vous pour que je tombe, Pour que l'infini soit ma tombe.

On vous paiera quelque hécatombe Si vous sortez de ce faux pas.

Mais vous tremblez, comme à la brise La feuille morte qui se brise...

Hé ! toi, là-bas, la barbe grise, Jéhovah, tu ne réponds pas?

Toi, le Dieu tout-puissant, toi qui créas la terre. Le ciel, les eaux, et tant de choses en six jours;

Toi^ le Dieu Sabaoth, toi, le Dieu militaire. Dieu des huissiers et des tambours !

Et vous, déités plus antiques, Rêves de nos premiers effrois, Pantins aux. poses hiératiques.

Aux gestes roides et très froids, Enfants monstres, ayant pour langes Des gaînes de pierre, et pour fanges Les Nils, les Euphrates, les Ganges, rois des étés sans avril, Sphinx dont la narine est un antre, Brahma qui regardes ton ventre, Et dont Tœil comme une flèche entre Dans le trou gras de ton nombril !

Et vous, Dieux des Germains, Dieux aux cheveux filasse, Dont les moustaches font des virgules sans fin. Bourrés de lard, suant la bière à la mélasse,

Buveurs âans soif, mangeurs sans faim!

Et toi, Jupin, duc de TOlympe, Empereur des vieux polissons.

Dont Taigle est proxénète et grimpe Sur le dos des petits garçons !

£t toi, Jésus mystique et triste, Ami de Jean TÉvangéliste, Toi, le dernier dieu de la liste.

Le plus jeune et déjà si vieux !

Non, ce n'est pas toi qui regimbes.

Mais, morbleu ! quand je jette aux limbes Vous, vos tonnerres, et vos nimbes, Criez donc, espèces de Dieux! »

Je cinglais de coups drus leurs peaux noires ou blancbes. Comme la grêle en mars fouette les vieilles branches; Et je les regardais fixement dans les yeux.

Ils se taisaient, le front baissé, Tai^ anxieux, Attendant leur arrêt de mort. La Sainte Vierge Était pâle comme une hostie ou comme un cierge. On eût dit que j'allais remettre Christ en croix. Découvrant son vieux sein, Vénus pleurait, je crois, Sans réfléchir que sa figure était plâtrée.

Ainsi que des moutons, troupe lâche et châtrée,

S'entassent dans leur parc quand vient l'horreur du soir. Tels les Dieux se pressaient dans le fond du ciel noir. Déjà de me prier ils prenaient la posture, Quand d'un grand coup de pied j'enfonçai la clôture Qui nous cachait l'abîme âpre et tumultueux

Où fermente et rugit le Chaos monstrueux.

Le Chaos, matrice et gouffre !

Épouvantable rumeur !

Tout y naît et rien n'y meurt.

Rien n'y vit et tout y souffre.

Là, sous d'insondables flots, Comme un tas de noyés blêmes Le tourbillon des problèmes Houle avec d'obscurs sanglots.

Ainsi l'on voit sous les vagues, Parmi les mouvants limons,

Frissonner des goëmons

Les bras douloureux et vagues.

C'est la soif du devenir Qui bout dans tous ces atomes.

Rut aveugle de fantômes Qui se battent pour s'unir.

On dirait les sauts funèbres £t les reculs furieux D'étalons fous et sans yeux S'accouplant dans les ténèbres.

Les futurs et les passés Se cherchent sans se connaître.

Va-t-il donc jaillir un être Des contraires enlacés?

Les bonds se heurtent aux chutes* Le silence est fait de bruit.

L'éclair est noir. L'ombre luit. Ces baisers sont-ils des luttes?

Comme des serpents tordus Les hasards mêlés aux choses

Font pour enfanter les causes Des coïts inattendus.

Et de ces viols immondes, Sans lois, sans but, sans amour, Naissent ces bâtards d'un jour Que nous appelons des mondes.

Regardez là dedans, dis-je aux Dieux prosternés : Voilà d'où nous venons, voilà d'où vous venez. C'est pour offrir un but au désir impossible, Pour que notre pensée errante eût une cible, Que les prêtres, un jour, ont inventé vos noms. Dans l'au-delà sans fin que nous imaginons, Cherchant de cause en cause à voir le bout du câble Et voulant expliquer la chose inexplicable.

Pour donner une forme à l'idéal rêvé Ils ont appelé Dieu le rien qu'on a trouvé.

Ils ont menti d'abord pour consoler les hommes. Ils ont dit : « Écoutez, frères; c'est nous qui sommes

Les sages, et voici ce que nous avons vu.

De lois et de ressorts l'Univers est pourvu.

Une âme est dans le monde, et les Dieux sont en elle

Pour diriger de tout l'harmonie éternelle.

Nous les voyons là-haut; nous les sentons en nous ;

Ils sont très grands, ils sont très bons. Homme, à genoux !

Et si tu reconnais que c'est un bien de vivre,

Si le soleil te chauffe et si l'air pur t'enivre,

Si la terre a du blé, si les fleurs ont du miel,

S'il est doux d'habiter sous le dôme du ciel,

Dans les champs nourriciers, dans les forêts ombreuses,

Parmi les fruits, parmi les peuplades nombreuses

Des animaux domptés dont on est souverain,

Si le présent est calme et l'avenir serein.

Si rien ne manque à ton bonheur, à ta pâture,

Si tu te sens enfin chez toi dans la nature,

A genoux! Et reods grâce aux Dieux! Ils ont tout fait.

Ecoute encor. La mort autrefois étouffait

Ton pauvre cœur rêvant de choses immortelles

Et vers l'amour sans fin voulant ouvrir ses ailes;

Et tu pleurais, devant la mort de l'être aimé,

Ton espoir avec lui dans la tombe enfermé.

Eh bieni ne pleure plus. Ta chair est asservie

A la mort; mais ton âme entre dans l'autre vie

Dont la porte céleste a pour clef le trépas ;

Et ton amour vivra, car l'âme ne meurt pas. •

D'aucuns restèrent clos à ce tendre jÉvangile. Se sentant faits, non pas d'extase, mais d'argile, A jouir de la terre ils oubliaient les cieux. Ces brutes n'y voyaient pas plus loin que leurs yeux ! Ils mangeaient, ils buvaient, ils engrossaient les femmes. Et ce bétail^ quand on parlait des Dieux, des âmes, A la barbe du ciel de rire s'esclaffait, Ayant l'impiété d'être très satisfait.

Alors, nous connaissant lâches comme nous sommes,

Les prêtres ont menti pour effrayer les hommes.

Ils ont dit : « Écoutez mugir le ciel profond !

Le pas pesant des Dieux sonne sur le plafond,

Et Ton sent leur colère éparse dans l'espace.

Le vent qui hurle, c'est leur haleine qui passe.

L'éclair est leur clin d'œil torve. Les ouragans,

Qui vont cassant l'échiné aux chênes arrogants.

Qui font bouillir la mer ainsi qu'une lessive.

Qui, des solides monts déchirant la gencive,

En arrachent les rocs comme des dents d'enfant,

Qui retournent le ciel tel qu'un jupon bouffant,

Ne sont rien que des mots qui tombent de leur bouche.

Et le Déluge blême, échevelé, farouche.

Au corps de brume, aux mains de pluie, aux yeux fondus.

Le Déluge n'est qu'un de leurs crachats perdus.

Les profonds tremblements de terre sont leurs gestes.

La Misère, la Faim, les Fièvres et les Pestes,

180 LBS BLASPHÈMES

Louves maigres, chacals rampants, hyènes de nuit, Dont la babine pend en lambeau qui bleuit, "Les Pourritures, race aux haleines aigries, Le troupeau pantelant des fsi^yes H3^stéries, Les Délires, dont les yeux blancs sont retournés,' Et la Lèpre sans forme, et les Cancers sans nez, Meute aux mufles hideux, crocs aigus, langues réches, Ayant soif de sang chaud et faim de viandes fraîches, Tiennent l'arrêt aux trous de notre noir clapier Et sont les chiens des Dieux dont Thomme est le gibier. Malheur à l'incrédule et malheur à l'impie !

Dans Tombre veille un œil sinistre qui l'épie. En quelque lieu qu'il aille, il ne pourra marcher Sans être en butte aux traits d'un invisible archer. Tout le menace, l'air, l'eau, le feu, son cœur même. Il est en proie. Et tout le hait, et rien ne l'aime. Le bonheur empoisonne et la volupté mord.

La vie a pour pavés les pièges de la mort.

Encore si la mort vous délivrait des craintes! Mais non I L'Enfer vous prend dans ses chaudes étreintes. Et pour avoir péché, ne fût-ce qu'un moment, On va souffrir sans trêve un éternel tourment. Écrasés sous le poids du mal qui les accable, Entendéz-vous crier vers le ciel implacable Tous ces suppliciés, lamentable troupeau, Qui portent leur supplice incrusté dans leur peau?

Entendez- VOUS grincer des dents dans la géhenne Et bouillir dans le soufre et la poix et la haine, Éprouvant à la fois leur mal par tous les sens, Toujours à Tagonie et toujours renaissants, Dites, vous qui des Dieux avez méprisé Tordre, Entendez-vous souffrir, et hurler, et se tordre, Les damnés effarés que chevauche Satan?

Malheur à vous! malheurt Car Tenfer vous attend! A genoux! Respectez les Dieux! Priez les maîtres! Les Dieux sont effrayants,et nous sommes leurs prêtres I • ...Les rebelles vaincus près des faibles fervents Joignirent les deux mains en prière, et les vents Portèrent au ciel vide un orageux cantique, Où soupirait le vœu de l'amoureux mystique, Où criait le remords du lâche anéanti.

Hommes, relevez-vous! Les prêtres ont menti.

Et vous le savez bien, vous, Dieux, faces de songes, Que vous n'êtes que des mots creux et des mensonges^ Que par la foudre qui nous frappe à vos genoux Vos simulacres vains sont frappés comme nous,

Que votre gloire est un loyer qu'on vous accorde. Que votre pourpre s'use et montre enfin la corde, Et que vous n'avez pas fait l'homme, et que c'est lui Qui vous a mis au iront l'auréole qui luit, Qui vous a tout donné, temples, sceptres, et trônes, Et que, si vous vivez, c'est grâce à nos aumônes, , Et que, nous étant cause, et vous étant effets. Nous pouvons vous défaire après vous avoir faits I

Alors je les poussai tous dans le Chaos sonibre, Et je vis les Dieux choir éperdûment dans l'ombre.

Quelle chute énorme ils font !

Dans le mystère sans fond Cela tombe et se confond.

Fourmillant comme une foule, Lourd comme une tour qui croule, Cela coule, tourne, roule.

Les diadèmes, jetés Péle-méle, font, heurtés, Des broussailles de clartés.

L'encensoir brise la châsse, Et l'auréole se casse Contre une mitre qui passe.

Argent, cuivre, or, diamant, S'éparpillent ardemment, Et dans le noir firmament

On croirait voir se dissoudre Des blocs de soleils en poudre Et grêler des coups de foudre.

Gomme des corps écorchés Sur des pointes de rochers Et l'un à l'autre accrochés,

Tels sur les angles des choses Les Dieux en d'horribles poses Se brisent sâns lin ni pauses.

Fouillis sombre et lumineux, Tas de grappes et de nœuds, Raccourcis vertigineux.

Qui sur le mur gigantesque De la nuit font une fresque Épouvantable et grotesque.

Nus, tordus, meurtris, sanglants, Les torses noirs, les seins blancs, Les jambes, les bras, les flancs,

Les ventres roux, les fronts chaiives, Ont des accouplements fauves Dans les gouffres pour alcôves.

Les Déesses, les Très-Hauts, S'entrechoquent par cahots Qui font rire le Chaos.

Une Satyresse embrasse Jéhovah, qui s'embarrasse Dans les cheveux d'une Grâce.

Diane d'un bond soudain Cabriole comme un daim Entre les genoux d'Odin.

Junon dans Bouddha s'empêche, Et, l'empoignant par sa mèche, Roule sous lui téte-bôche.

Enlacée au bœuf Apis

Cérès tire sans répits

Ce qu'elle prend pour un pis.

Avec la crosse papale Minerve d'un coup s'empale.

Un dieu nègre en devient pâl

Vénus à Jésus se pend.

La Vierge commun serpent

S'enroule aux cinses de Pan.

On dirait une cohue A l'étroit dans l'étendue Qui s'étreint et s'entretue

Et, soûle et fermant les yeux, Dans un rut prodigieux Crève le ventre des ci^ux.

Mais ils vont, ils vont encore L'ombre peu à peu dévore Le flamboyant météore.

Ils s'en vont, s'en vont toujours, Et plus obscurs et plus lourds, Dans le vide aux échos sourds.

Plus loin ! Plus bas 1 Comme un songe,

Sous le néant qui le ronge

Le tourbillon plonge, plonge

Puis, plus rien. De vagues bruits.

Ainsi, penché sur un puits, En automne, dans les nuits,

On entend la rumeur douce Que fait la campagne rousse Qui dort sur son lit de mousse.

Frères, vous le voyez, j'ai lutté faible et nu Contre ces Tout-Puissants revêtus d'épouvante. J'ai fait'acte d'orgueil impie, et je m'en vante. Je suis parti là-haut et j'en suis revenu.

Quand j'ai rayé les Di£ux comme un mot qu*^on efface. Puisqu'ils ne m'ont rien dit, puisqu'il n'a pas tonné, Vous pouvez relever votre front prosterné Et regarder ces grands cadavres face à face.

En fouillant tout le ciel, plus vide que la main D'un pauvre, vous rirez des fantômes inertes, Et pour cueillir la fleur des espérances vertes Vous jetterez vos peurs aux fossés du chemin.

Du mystère cherché vous lèverez les voiles Et, sans trouver un maître à ce monde infini,

Vous verrez dans le eiel ainsi que dans un nid Sous Taile des Hasards éclore les étoiles.

Vous sentirez couler la Matière en tourment

Comme un fleuve sans hords et sans fond qui ruisselle

En tourbillons sans fin de vie universelle,

N'ayant pas de pourquoi bien qu'elle ait un comment.

Vous sachant tout petits et perdus dans ce nombre Plus qu'un grain de raisin noyé dans le cuveau, Vous direz que les Dieux, fils de votre cerveau, Au prix de ce grand Tout sont le rêve d'une ombre.

Tranquillement, avec le calme des vainqueurs, Sans vous laisser duper par le prêtre et l'apôtre, Sur ce coin de planète, heureux puisqu'il est vôtre, Vous vous reposerez dans la paix de vos cœurs.

Vous jouirez du bien, quelque mal qui s'y môle, Comme le nourrisson, enfant d'un pauvre gueux, Qui malgré la peau sale et le tétin rugueux Clôt ses yeux de plaisir en suçant la mamelle.

Vous châtrerez vos cœurs de tout vague désir, Et les bouches en fleur des femmes et des mères Vous feront oublier le baiser des chimères Dont la gorge est si loin qu'on ne peut la saisir.

Par le contentement d'une modeste envie, Renouvelé sans peine et frais chaque matin, Par Tespoir rapproché facilement atteint, Vous aurez l'esprit libre et la chair assouvie.

Tout besoin satisfait, tout problème prouvé, Vous seront des bonheurs possibles et des proies, Et vous boirez le vin de vos meilleures joies Dans l'amour qu'on partage et dans le Beau trouvé.

Alors vous n'aurez plus à craindre l'ennui blême, Les Vouloirs avortés, les Remords étouffants, Et vous vivrez ainsi que des petits enfants Sur les genoux de la Nature qui vous aime.

Les angoisses, les vœux stériles d'autrefois, Les superstitions fantasques et terribles.

Évangiles, Corans, Védas, toutes les Bibles, Le fatras ancien des Dogmes et des Fois,

Ces vautours carnassiers, âpres, fauves, farouches, Qui planaient dans vos cœurs, et depuis six mille ans Se gorgeaient de la chair saignante de vos flancs Et vous empestaient l'air que respiraient vos bouches,

Effarés, aveuglés par le matin qui luit, Clabaudant au soleil dont le feu vient les mordre, Ils tourbillonneront, lourds, veules, en désordre. Comme un vol ténébreux de papillons de nuit.

Et quand ils se fondront dans l'ombre et le mystère, Pour sonner leur départ, pour leur tinter le glas, Ils entendront un rire aux énormes éclats Qui secouera gaîment le ventre de la terre^^

Et tout sera fini. Les temples étant clos, L'herbe et la vigne folle en cacheront les portes. Les idoles sans prêtre étant à jamais mortes, L'oubli les roulera peu à peu sous ses flots.

Seuls, les cœurs amoureux de légendes antiques, Errant dans la forêt des poèmes perdus, Ainsi qu'à des échos vaguement entendus S'attarderont encore aux souvenirs mystiques.

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Puis, eux aussi perdant la mémoire des noms Que rhomme avait donnés à ces ombres sanglantes, L'écho même éteindra ses vibrations lentes Comme un râle voilé de lointains tympanons.

Et nul ne sachant plus les noms dont on les nomme, Sur le charnier des Dieux la fleur de notre orgueil Croîtra comme un rosier d'Avril né d'un cercueil. Car il n'y a qu'un Dieu sur la terre : c'est l'homme.

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Peut-être, ô Solitude, est-ce toi qui délivres De cette ardente soif que Tivresse des livres Ne saurait étancher aux flots de son vin noir. J'en ai bu comme si j'étais un entonnoir, De ce vin fabriqué, de ce vin lamentable; J'en ai bu jusqu'à choir lourdement sous la table, A pleine gueule, à plein amour, à plein cerveau. Mais toujours, au réveil, je sentais de nouveau L'inextinguible soif dans ma gorge plus rêche. ^Peut-être, ô Solitude, es-tu la source fraîche Qu'on trouve au fond des bois et que je cherche en vain. Vive ta belle eau claire, après ce mauvais vin ! De tous les livres bus je laverai mes lèvres; Oubliant les rancœurs, les regrets et les fièvres

Que laisse leur orgueil après qu'on Ta cuvé.

Je vomirai tout mon savoir sur le pavé; .

Moi, le roi, je serai mon propre régicide ;

Et je renaîtrai simple, ignorant et lucide,

Tel qu'un petit enfant dont les yeux sans couleur

S'ouvrent à la clarté du jour comme une fleur.

Ainsi que toi, regard d'enfant^ qui te promènes

Dans les étonnements des vierges phénomènes,

Mon regard curieux et ravi va marcher

Dans une forêt neuve, où, comme un jeune archer,

Il criblera de traits tout ce qui fuit et passe.

Mais tandis que tu fais la chasse dans l'espace,

Mon regard va descendre en moi-mâme, chassant

Au plus profond de moi, dans ma chair, dans mon sang

Car j'offre à mon esprit, pour qu'il s'y désaltère,

La méditation de mon moi solitaire

C'est fait. J*ai mis au cercueil

Mon savoir et mon orgueil.

Au lieu de leurs rumeurs vaines,

J'entends, comme un enfançon/ L'obscure et rouge chanson Qui bourdonne dans mes veines.

Dans ces canaux azurés, Qu'est-ce q[ue vous murmurez.

Globules plein de mystères, Infatigués pèlerins Errant par les souterrains Ténébreux de mes artères?

Que de clameurs à la fois !

Ce sont les milliers de voix Qu'eurent mes milliers d'ancêtres, Les cris de guerre et d'amour Qu'ils ont poussés tour à tour Dans la bataille des êtres.

Chaque atome a ramassé Un souvenir du passé

Qu'il roule à travers les âges,

Et ces échos clandestins

Résonnent dans nos destins

Qu'ils règlent de leurs présages.

Ainsi, tristes ou joyeux, Revivent tous mes aïeux.

Le temps a perdu leur trace ; Mais dans mon cœur je les sens.

morts toujours renaissants!

Suis-je moi? Suis-je une race ?

Dans ce tumulte confus Qui dira ce que je fus?

Un cri sort de chaque goutte.

Tous ces cris font-ils ma voix ?

Houle, mon sang! Je te vois.

Chante, chanson ! Je t'écoute.

£t comme j'attendais, extatique, anxieux^ Tendant l'oreille au bruit, tenant fixes mes yeux. Ainsi que dans la nuit révent les somnambules, J'entendis peu à peu tous les rouges globules Rapprocher le fracas de leurs lointains accords, Puis leur voix devenir plus claire et prendre corps,

Puis leur tumulte sour^l se fondre en harmonies Où je pus distinguer des paroles unies ; Et, tandis qu'à mon pouls plus vif roulait mon sang. Je notai ces chansons qu'il chantait en passant.

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