VERS LES SOMMETS
Assez I assez I La blague a perdu son tranchant
A force de frapper le nez des dieux fossiles.
L'arme est comme le nez : tous deux vont s'ébréchant.
Laissons cette arme vaine au poing des imbéciles; Laissons les calembours, Muse, à monsieur Homais. Viens, ma fierté répugne aux victoires faciles.
Viens! Le Dieu qu'à mes coups orgueilleux je promets, C'est celui dont l'espace et le temps sont les voiles. Allons vers luii Montons! Et du haut des sommets
Cherchons ses traces dans la forêt des étoiles I
Étoiles, miUions d'étoiles, qui vers nous Clignez si doucement des yeux, je vous implore I Je vous implore et vous supplie à deux genoux.
Vous êtes la lumière au chœur multicolore.
Vous êtes les pistils d'or et de diamant Des pâquerettes qui, sans se lasser d'éclore,
Éclosent tous les soirs aux prés du firmament; Et je viens vous cueillir, mystiques pâquerettes! Naïf comme une vierge et fou comme un amant.
Je viens vous confier mes angoisses secrètes; J'attends de vous le mot que veut mon cœur troublé, Et j'effeuille en pleurant vos pâles collerettes.
i les épis de ces gerbes de blé
;ou8 les malins un moissonneur étrange,
eur éternel et jamais accablé.
our, i l'aurore, il vous coupe et vous range
ïrange d'azur mystérieusement;
i revient le soir, il vous rouvre sa grange,
: noirs sillons vos grains qu'il va semant nt aussitôt en des gerbes- nouvelles, ction du céleste froment,
:e moissonneur semeur que tu révèles?
lissez-moi dans vos gerbes sans fin
Q pauvre glaneur ravir quelques javelles.
ne chasse pas, glaive du Séraphin!
udrait si peu pour que ma main fût pleine !
. ces monceaux de blé je meurs de faim.
êtes aussi dans la divine plaine lion de feu des insectes rôdeurs ment au fond des Heurs, à perdre haleine,
Jusqu'à mourir, soûlés de couleurs et d'odeurs. Vous êtes des essaims d'abeilles travailleuses, Et vous allez posant vos baisers maraudeurs
Sur la bouche des lis, des roses, des veilleuses. Mais où donc portez- vous le miel de vos butins? Où donc les cachez-vous, vos ruches merveilleuses?
Si ce miel savouré doit changer nos destins, Pourquoi n'en pas verser dans nos cœurs une larme Avant de vous sauver ainsi tous les matins?
Vous êtes des fanaux et des signaux d'alarme, Sous les flots de la nuit montrant partout l'écueil; Et moi qui pour boussole unique et pour seule arme
Dans ma nef de hasard n'ai rien que mon orgueil, Lâche, je reste en panne, et flottant sur son ancre Mon ponton sans voilure a l'air d'un grand cercueil.
Et la moule s'incruste à ma quille, et le cancre,
Le poulpe, toute la vermine des rochers,
Dans un bouillonnement de vase couleur d'encre
88 LKS BLASPHÈMES
Me rongent lentement, à mon ventre accrochés. Non, je ne puis rester dans ce port où j'échoue. 11 faut le vent du large aux poumons des nochers;
Il faut le frais baiser de l'embrun sur leur joue. Levons l'ancre I Partons ! Voguons vers les pays Où sur un sol nouveau la lumière se joue!
Vous m'appelez là-bas, étoiles I J'obéis.
Mais laquelle de vous mène aux pays féeriques?
Combien s'en sont allés, que vous avez trahis 1
Combien, prenant vos feux pour pôles chimériques, Sur les crocs des brisants sont restés en lambeaux, Et, sans avoir trouvé les vierges Amériques,
Sont roulés par la mer en de mouvants tombeaux 1 Vous êtes les clous d'or, d'argent et de topaze Que font en galopant tomber de leurs sabots
L'Espace qui me heurte et le Temps qui m'écrase. chevaux monstrueux lancés dans l'Infini, Plus forts que Bucéphale et plus fous que Pégase,
Vers quel pré fabuleux avez-vous donc henni,
En passant sur mon corps dans un fracas de foudre?
Que ne m'emportez- vous jusqu'à ce val béni?
Mais ils courent toujours; et je dois me résoudre
A ne jamais savoir où vont leurs pas ailés.
Si je pouvais au moins vous suivre dans la poudre,
vous dont leurs chemins demeurent constellés, Innombrables clous d'or, d'argent et de topaze ! Mais on a peur de vous, tant vous étincelez,
Et, vouloir vous compter, c'est tomber en extase. Aux murs capitonnés du boudoir de la Nuit Vous êtes les boutons de pâle chrysoprase
Dont l'éclair scintillant et curieux reluit
Dans les fossettes du velours. Quand sur la plume
Son invisible amant la couche, à leur déduit
Gomme un regard lascif votre clarté s'allume; Et seules vous voyez la déesse tordant Son ventre de nuée et sa croupe de brume,
Seules vous pouvez dire à quel baiser ardent S*éveillent les langueurs de sa chair qui frissonne. 0ht que ne suis-je là, comme vous, et dardant
Mes yeux sur ce mystère où n'assiste personne ! Oh ! dites-moi du moins ce que vous en pensez, Dites-moi ce qu'ils font quand l'heure exquise sonne,
A quels combats d'amour toujours recommencés Ils se livrent sous leurs courtines de ténèbres. Et quels mots délirants, quels râles insensés
Ils échangent dans Tombre où craquent leurs vertèbres ! Vous êtes des lueurs tremblantes de flambeaux Autour d'un catafalque aux tentures funèbres
Que le vent sacrilège effiloque en lambeaux.
Dans un ciel de tourmente éclaboussé d'aterse. Des anges effarés, lamentables et beaux,
Contre la bise hostile et contre l'eau perverse Vous abritent sous leur tunique en se sauvant, Et retournent vers nous vos feux à la renverse.
Sur quel mort pleurez- vous dans la pluie et le vent* cierges ? Montrez-moi sa figure livide.
Qui sait? On l'a peut-être enseveli vivant!
Je le réchaufferais sur mon cœur impavide; Je lui prendrais la main; je baiserais son front. Qui sait? Peut-être aussi que le cercueil est videt
Anges, arrêtez-vous, et mes yeux le verront.
Mais leur fuite éperdue à ma voix s'accélère. Ils semblent maintenant tourbillonner en rond
Comme des feuilles dans un ciel crépusculaire; Et leurs cierges épars, courant dans tous les sens Sous les sombres arceaux du temple séculaire.
Parmi les brouillards bleus où s'endormait l'encens Éveillent tout à coup dans l'ombre sépulcrale Un essor lumineux de papillons dansants.
Qui donc adpre-t-on dans cette cathédrale?
Pour qui scintillez-vous, cierges qui par milliers, Comme des vers luisants enchaînés en spirale,
le tronc de marbre des piliers?
le quel front volent en girandole lies d'or que vous éparpillez?
lutel secret s'épanouit l'idole irous dt^roulez les anneaux radieux nterminable et folle farandole?
les autels et vous êtes les Dieux, feux vivants que vénéraient les magei la Nuit resplendissante d'yeux,
si j'ai cru te rendre des hommages ; jusqu'à toi de mon cœur agité vaines fleurs de verbes et d'images !
ites grâce à ma témérité I
iplore avec ferveur, sans insolence.
ion orgueil, hélas 1 l'a mérité,
lissez pas en.gardant le silence, e j'aime tant, 6 vous que je bénis, vers vous comme un oiseau s'élance.
Aht ne la laissez pas dans les cieux infinis
A travers les liasards errer à l'aventure !
Dans vos seins maternels qu'elle trouve des nids !
A la pauvrette en pleurs que le doute torture, Montrez le clair chemin qui conduit au savoir; Offrez-lui vos secrets merveilleux en pâture;
Donnez-lui la clarté que vous semblez avoir; Changez en hymne ardent sa oantilène triste; Et dans le sanctuaire obscur faites-lui voir
L'éternelle splendeur de TÈtre... s'il existe!
J'ai voulu m'en voler là-haut, au ciel immense, Pour comprendre. Le ciel, riant de ma démence,
M'a vomi sur le sol.
Les étoiles chantaient et m'ont dit de me taire; Et je suis retombé lourdement sur la terre,
Enfoncé jusqu'au col.
C'est vrai, je suis vaincu pas le chant des étoiles t Il dit qu'on ne peut pas lever les chastes voiles
De risis au front noir, il dit que, sans jamais voir le fond, nos pensées Roulent dans l'infini comme des eaux lancées
Au trou d'un entonnoir.
un fol orgueil nous brouille la cervelle ïus voulons que tout l'univers se révèle
A notre œtl limité, nous essayons de saisir le fantôme lie, et de faire entre nos doigts d'atome Tenir l'immensité;
:, si ce Dieu que notre voix outrage en voyant nos poings crispés de rage
L'éternel rirait bien; le grand cri de révolte des hommes me imperceptible haleine, et que nous sommes
Moins que l'ombre de rien ;
celui-là seulement est un sage rendre les biens de la vie au passage
Tels qu'ils lui sont donnés, des effets sans en chercher la cause, it ne jamais regarder autre chose
Que le bout de son nez.
les ont raison. Il faut se taire, ciel en paix et vivre sur la terre.
La joie est un devoir.
Mets tes mains sur tes yeux fermés; baisse la tête. Heureux qui mange, boit et dort ! Vive la béte
Qui sait ne rien savoir !
C'est bien. Je tenterai la sagesse abrutie Et calme. Je rirai. Je ferai ma partie
Dans le chœur des heureux.
Je ne penserai plus. Je fermerai mon livre.
Avec les résignés sans souci je veux vivre,
Le plus crétin d'entre eux.
C'est bien. Je tends mon front au stupide baptême De la sottise. Gai, je vais dire anathème
A mon espoir premier.
Je renonce à Tidée, au rêve. Je veux être Gomme un gras champignon qui pousse au pied d'un hêtre.
Le cœur plein de fumier.
Je veux dormir, je veux manger et je veux boire. Ne me racontez plus la merveilleuse histoire
De l'homme cherchant Dieu, Des Titans assiégeant le ciel, de Prométhée Plongeant dans les éclairs sa tête révoltée
Pour y voler le feu !
Qu'on ne me parle plus de leur gloire superbe ! Je rumine. Je suis un bœuf vautré dans l'herbe.
J'ai ployé le genou. Dans la tranquillité banale je patauge.
Je suis un porc repu, le groin dans son auge.
J'ai cessé d'être fou.
Puisqu'on n'a de bonheur qu'au prix d'être une brute, C'est entendu, je suis un lâche et fuis la lutte,
Sous l'ordure abrité.
Je voulais m'échapper de la fange : j'y rentre. Et je me traînerai, s'il le faut, à plat ventre
Dans rimbécillité.
J'ai fermé la porte au doute, Bouché mon cœur et mes yeux.
Je suis triste et n'y vois goutte Tout est pour le mieux.
A mes désirs de poète J'ai dit d'éternels adieux.
J'ai du ventre et je suis bête.
Tout est pour le mieux.
J'ai saisi mon dernier rêve Entre mes poings furieux.
Voilà le pauvret qui crève.
Tout est pour le mieux.
J'ai coupé l'aile et la patte Aux amours. Mes oiseaux bleus Sont manchots et culs-de jatte.
Tout est pour le mieux.
Dans le trou, pensée altièref Maintenant je suis joyeux, Joyeux comme un cimetière.
Tout est pour le mieux.
Dans le temps et dans Tespace Je ne suis, insoucieux, Qu'un paquet de chair qui passe.
Tout est pour le mieux.
Que m'importe le mystère
De rêtre épars dans les cieux?
i le cerveau plein de terre.
Tout est pour le mieux.
it non. J'ai besoin de voir le fond des choses, che malgré moi l'épine auprès des roses.
Le ver immonde au cœur du fruit, I Gous les flots, le fumier sous la terre, iume dans les plaisirs, et le mystère
Au front étoile de la nuit.
uis m'empêcher de regarder les astres dus comme des lampes sous les pilastres
D'un temple immense au plafond bleu, ends tout le genre humain qui les contemple 'un sanctuaire est caché dans le temple.
Et dans le sanctuaire un Dieu.
toujours passer une ombre sous le dôme, lu me répéter que ce n'est qu'un fantôme Flottant dans mon œil obscurci;
Des générations de mes frères sans nombre Ont ployé les genoux pour adorer cette ombre Qu'ils ont faite vivante ainsi.
Les mystiques Hindous, enfants des forêts vierge» Où les bambous géants et droits ont l'air de cierges
Devant un invisible autel,
Où le grave éléphant jette un barrit sonore
Au matin, comme s'il saluait dans Taurore
La présence d'un immortel;
Les Perses enivrés du jour et de la flamme, Qui sentaient palpiter et resplendir une âme
Dans le soleil, dans le foyer; Les Chaldéens à qui l'étoile semblait être Sur le livre du ciel ténébreux une lettre
D'un grand nom qu'on voit flamboyer;
L'Égyptien troublé par le regard des bêtes Et qui donnait aux corps de son rêve des têtes
De taureaux, d'ibis et de chiens; Les Pélasges dévots aux cavernes; la Grèce Qui faisait sur ses monts rayonner l'allégresse
Sereine des Olympiens;
Les Barbares venus du bout des steppes vagues, Qui voguaient à cheval ou chevauchaient les vagues
Sur leurs barques aux flancs de cuir, Tous ces aventuriers qui voyaient dans les nues, Les brumes et les flots, des formes inconnues Parmi les ouragans s'enfuir;
Le Juif toujours en lutte avec l'âpre colère Du Jehovah jaloux et dur qui ne tolère
Aucun hommage aux étrangers ; Le Chrétien amoureux du squelette et des tombes, Dont l'ostensoir luisait au fond des catacombes
Et dorait les crânes rangés;
Tous, pasteurs, cavaliers, laboureurs, astronomes, Marins, civilisés ou sauvages, des hommes
Ayant l'esprit comme le mien, Ont regardé le monde ainsi que moi, le même, Et tous ont vu dans tout vivre un Être suprême;
Moi je regarde et ne vois rien;
Mais comme eux tous je sens une implacable envie De connaître le mot inconnu de la vie; Je fais ce que les autres font;
Je porte dans le cœur une soif insensée D'interroger le Sphinx pour savoir la pensée Qui passe dans ses yeux sans fond.
Et je saurai ! Cette prunelle De l'infini sombre et béant, Je verrai ce qui luit en elle Et si c'est l'être ou le néant.
Je sonderai le gouffre immense, Et je saurai s'il est un point Où la création commence, Elle qui ne finira point.
Ce n'est pas vrai qu'on puisse vivre Sans jamais regarder là-haut.
Le besoin de savoir enivre.
Et je saurai. Car il le faut.
Aux cavernes les plus obscures Une torche en main j'entrerai, Et je forcerai les serrures Du mystère le mieux muré.
Parti sur mon bateau de toiles Pour le pays de Tinconnu, Je veux que les vierges étoiles Viennent me montrer leur sein nu.
J'ouvrirai toutes les alcôves ;
Je mêlerai mes noirs cheveux "^'^ Aux crins d'or des comètes fauves
^ En disant : f C'est moi, je te veux. »
Si quelqu'une fait la farouche Et résiste à mon rut puissant.
Je baiserai si fort sa bouche Qu'elle aura les lèvres en sang.
Je poserai ma main hardie Sur les grands soleils étonnés Et j'éteindrai leur incendie Splendide en leur crachant au nez.
Dans toutes ses métamorphoses Je fouillerai tout l'Univers Pour chercher la Cause des causes Sous ses masques les plus divers,
Sous Tastre et sous le grain de sable, Sous la plante et sous l'animal, Et sous l'atome insaisissable, Et sous le bien et sous le mal,
Et sous tout l'Être qui ruisselle, Et sous tout ce qu'on rêve aussi; Et si je peux la trouver, Celle Qu'on n'a pas pu trouver, voici !
Je planterai mon regard fixe Comme un couteau d'acier pointu
Dans le regard de cette Nixe,
Et je crierai : « Qui donc es- tu?
Qui donc es-tu ? Voyons, parle enfin. Il est l'heure*
Tu ne peux pas toujours te taire, sais-tu bien.
Depuis l'éternité qu'on t'appelle et qu'on pleure.
Pourquoi ne dis- tu rien?
LA PRIÈRE DE l'ATHÉB 109
Commment peux-tu me voir à genoux sur la pierre, Les bras tendus vers toi, de sanglots étouffant, Sans qu'il vienne une larme au pli de ta paupière,
Si je suis ton enfant?
L'aumône, par pitié! Ma misère est si grande! Je ne suis pas méchant. Sois bon. Regarde-moi. Mon pauvre cœur est plein d'amour et ne demande
Qu'à s'exhaler vers toi.
Mais non! Voici toujours ton stupide sourire. Mes injures, mes cris, mes pleurs, sont superflus. Non, tu ne parles pas; car tu n'as rien à dire.
Tu n'entends pas non plus.
Donc, après tout, es-tu? Qand je sonde l'espace. Au fond de l'infini je crois t' apercevoir.
N'est-ce que le rayon de mon regard qui passe.
Clair sur le gouffre noir?
Est-ce mon âme à moi qui prête une âme au monde? Si je ne pensais plus ce que mon cœur rêva, T'évanouirais-tu comme un reflet sur Tonde
Quand le soleil s'en va?
Oui, oui, voilà le mot de ton hautain silence. •Mais j'en ai trop souffert; j'en veux tirer raison. De ma bouehe à présent le blasphème s'élance
Et non plus l'oraison.
Dieu, brouillard flottant sur le pré des mensonges, Dieu, mirage vain des désirs d'ici-bas, Ta gloire et ton orgueil sont les fleurs de nos songes
Et sans nous tu n'es pas. >
Ainsi dira ma voix grave A cet Inconnu trompeur, A ce maître que je brave Et dont les autres ont peur.
Je parlerai haut et ferme Comme doit faire un vivant.
Je saurai si ce dieu Terme N'est qu'une ombre dans du vent
Qu'il dise, pour me confondre, Un seul mot, même tout bas !
Mais s'il ne veut pas répondre, Je dirai qu'il ne peut pas.
S'il dédaigne mon injure, Pour être certain qu'il est Je ferai sur sa figure Tomber un large soufflet.
Et je verrai bien s'il bouge En subissant cet affront; Je verrai monter le rouge A son impassible front.
Sous cette âpre rhétorique Si ses yeux restent sereins, Alors je ferai ma trique Discuter avec ses reins.
Je veux qu'il parle ou qu'il crie, Savoir s'il existe ou non.
Je veux que sa chair meurtrie Sonne comme un tympanon.
Ainsi que sur une eaclume Je frapperai, jusqu'à tant Que la peau du dos lui fume Et soit UD torchon flottant,
Jusqu'à tant qu'il disparaisse Comme un grain dans un gésie Comme une larme de graisse Dans la gueule d'un brasier.
S'il ne peut pas disparaître, S'il existe et si j'ai tort, Il me prouvera son êtrs En m'écrasant tout d'abord.
Qu'il ne soit pas débonnaire I Qu'il parlel Dût-il, vainqueur.
Graver à coups de tonnerre Son nom sanglant dans mon cœur.
Pour l'éternité perdue Dussé-je être torturé, Qu'il réponde, et qu'il me lue!
Ou c'est moi qui le tuerai.
LE JUIF-ERRANT
LE JUIF -ERRANT
Le jour où Jésus-Christ gravissait le Calvaire,
J'étais à ma fenêtre, assis, vidant mon verre,
Le cœur content après un modeste repas.
Qu'était ce Jésus-Christ? Je ne le savais pas.
Moi, petit ouvrier, pauvre que nul n'envie,
J'avais assez de mal, certe, à gagner ma vie.
Sans aller m'occuper des mots plus ou moins creux
Que les prêtres et les prophètes ont entre eux.
Or celui-là s'était fourré dans la cervelle.
Paraît-il, de prêcher comme une foi nouvelle
Au nom d'un autre monde où tout est pour le mieux.
Quelque fou! Franchement, que m'importent les cieux,
A moi qui n'ai qu'un temps à vivre, et sur la terre?
Pourvu, lorsque j'ai soif, que je me désaltère,
que j'ai faim, je mange peu ou prou, je possède en un coin quelque trou te soir ma tête et ma chair lasses, nde point au destin d'autres gr&ces, que tous les bonheurs sont du vent , celui de se sentir vivant, us pour moi ne valait pas grand'chose.
orgueilleux rêvé l'apothéose, . bonnement un simple, je ne sais.
que les Dieux présents, les Dieux passés i à venir ne sont jamais en somme nsonges vains qui font du mal à l'homme.
, malgré sa très grande douceur, s de Dieu. D'autre part la rousseur i'eux et de sa barbe, et ses mains blanches, lient. Mes mains, à moi, sont des éclanches ail sans fin rend noires; mes cheveux air d'un chignon de pucelle; et je veux, faire un ami, qu'un homme soit un mâle.
i tout, tant pis pour ce fou, faible et pâle ! on, dans l'œuf on l'étouffait, lait mourir en croix. C'était bien fait.
id il passa, sanglant, sous ma fenêtre, ird tranquille et froid il put connaître
LE JUIF-ÉkRRANT 117
Que je n'étais point un de ces estropiés
Qui croyaient à sa voix et tombaient à ses pieds.
Ce mépris lui fit mal. Malgré tout, il en coûte,
Quand on meurt pour un mot, de voir qu' un autre en doute . Ces martyrs exaltés, un ennemi les rend
Moins tristes mille fois qu'un simple indifférent.
Ce qui leur fait suer leur plus âpre agonie
N'est pas le fer qui tue, et c'est Tesprit qui nie.
Sur mon esprit Jésus se sentait sans pouvoir.
Ne sachant me convaincre, il voulut m'émouvoir.
Il pleura. Ses beaux yeux resplendissaient d'extase
Et de douleur, c Pitié! dit-il, ma croix m'écrase.
Je suis déjà tombé trois fois. Ne veux-tu pas
Que je m'asseye un peu chez toi? Je suis si lasl »
Ah ! certes, j*eus alors un instant de faiblesse. Je le revois encor, sous sa croix qui le blesse. Les pieds meurtris^ les mains saignantes, les genoux Dans la fange, et des yeux si tendres et si doux Qu'il fallait, pour ne point céder, un cœur de pierre. Une larme vraiment roula sous ma paupière.
Je sentis comme un vent d'amour m'emplir d'émoi. Je fus près de lui dire : € Allons, entre chez moi. » Et j'avançais la main pour lui verser à boire. Mais je vis dans ses yeux un éclair de victoire;
Je compris qu'il croyait, grâce à mon cœur dompté,
Avoir conquis mon âme à sa divinité.
Aussi je me raidis dans mon indifférence;
Et, malgré ma pitié pour l'homme et sa souffrance,
Pour le Dieu condamné je restai sans pardon,
Et je lui dis à voix très haute : « Marche donc ! »
Jésus, la bonté méme^ Me dit en soupirant :
Tu marcheras toi-même Pendant plus de mille ans.
Le dernier jugement Finira ton tourment.
Et j'ai marché, du soir au matin, de l'aurore
Ah couchant. J'ai marché toujours. Je marche encore.
LE JUIF-ERRANT 119
A travers monts et vaux, et déserts, et cités, A travers les malheurs et les félicités, Parmi les chocs sanglants des races, la bataille De la vie où chacun prend la part qu'il se taille, Parmi les cris, les pleurs, les espoirs, les regrets. J'ai marché, comme tu Tas dit, Jésus!.... Après? Mon âpre châtiment, qu'est-ce qu'il te rapporte? Aujourd'hui comme à l'heure où je t'ai clos ma porte, Où je t'ai refusé de te verser mon vin.
Malgré le temps passé, malgré ton nom divin Chanté par des troupeaux de prêtres en délire, Malgré ta gloire et ta puissance qu'on peut lire En lettres de granit dans tes mille milliers De temples à genoux sous leurs larges piliers, Malgré ton ostensoir dont les flammes astrales Allument un soleil au fond des cathédrales, Malgré les poings tendus pour excommunier Quiconque ose lever la tête et te nier, Malgré la lâcheté du monde ton complice, Aujourd'hui comme au jour lointain de ton supplice, Christ, je ne veux pas être un de tes témoins. Je ne crus pas en toi. J'y crois de moins en moins. A l'heure où je le vis gravissant le Calvaire, Pour ne point partager ma maison et mon verre Avec toi, je n'avais qu'un instinct mécréant; J'ai ceci désormais, que j'ai vu ton néant.
Au lieu du châtiment, j'ai trouvé sur ma route
Des arguments partout corroborant mon doute ;
Et je sais maintenant combien j'avais raison
De refuser au Christ mon verre et ma maison.
Ah I tu m'avais maudit à ton heure suprême I
Tu voulais me punir, Jésus la bonté même !
De l'homme au cœur rétif Dieu cherche à se venger î
Tum'asdit: iMarche! f...Eh bien! soit! J'aime à voyager.
J'ai marché. J'ai vu le monde.
J'ai de bons yeux qui voient bien.
J'ai vu que la terre est ronde Et que tu n'en savais rien.
J'ai vu des races, les tiennes, Martyrs et vierges chrétiennes, Mourir avec des antiennes Pour un ciel qui reste clos.
J'ai vu tes élus, tes prêtres, La main dans la main des reîtres, Menteurs, voleurs, cruels, traîtres, Trafiquant de tes sanglots.
LB JUIF-ERRANT 121
J'ai VU tes papes féroces, Ayant ta croix pour drapeau. Massacrer à coups de crosses Les brebis de ton troupeau.
J'ai vu, comme un grain qu'on foule, Sous leurs pieds d'où le sang coule Pleurer et crever la foule De ceux pour qui tu prêchas.
Dans ta Rome tant vantée J'ai vu ta face insultée Par plus d'un pontife athée Qui la couvrait de crachats.
J'ai vu, fiers, impitoyables,
Les forts toujours triomphants
Écraser les pauvres diables
Et les petits, tes enfants.
J'ai vu les gueux, le vulgaire, Pour qui tu mourus naguère.
Fauchés sans fin par la guerre
En ton nom, ô Dieu de paix !
Dans leur existence brève
J'ai vu qu'ils souffraient sans trêve
Et qu'ils souffraient pour ton rêve,
Et qu'ainsi tu les trompais.
Alors j'ai crié vengeance
A ces crédules aigris,
Et j'ai vu rintelligence
Partout surgir à mes cris.
J'ai vu le monde à ma suite
Renier ta foi détruite.
J'ai vu tes prêtres en fuite
Et tes autels renversé».
c Marche! » as-tu dit. Bien! je passe.
En vain tu me crieras grâce.
A ma marche jamais lasse
Tu ne peux plus dire assez.
t Marche! as tu dit. Marche encore!
Jusqu'au dernier jugement, i Mais quand nattra cette aurore?
Jamais, ô Dieu. Ta voix ment.
Toi, revenir dans ta gloire?
Allons donc! Sous la nuit noire Je vais sans manger, sans boire, Sans siège, sans lit, sans toit, Pauvre, plus voûté qu'une arche Et plus vieux qu'un patriarche ; Mais à force d'être en marche, Dieu, j'ai marché sur toi.
^mmg^B^ssss^^
eV^RB^BW
. Ll JUIF-ERRANT
Le vrai nom dont on me nomme, Ce n'est pas le Juif-Errant.
O.Dieu, je m'appelle l'Homme Et je vais. Le monde est grand.
Je suis le marcheur qui passe.
Et dont la course rapace Use le temps et l'espace Toujours ouverts sous ses pas.
Je suis le roi de la terre.
L'innombrable prolétaire Qui va sans jamais se taire En criant que tu n'es pas.
Oui, le Dieu meurt. Ce prodige
Doit étonner tes élus.
Mais quoi! Je marche, te dis-jej
Et toi, tu ne marches plus.
Et que faut-il pour qu'on ose
JNfier ton apothéose?
Deux mille ans. Ce peu de chose
Sufflt pour en voir le bout.
Pauvres Dieux ! Quelle hécatombe !
Vous allez tous à la tombe;
Voici le dernier qui tombe ;
Et l'Homme est toujours debout.
124 LBS BLASPHÈMES
Il est toujours debout, rilomme!
Il marche. Est-ce que tu crois Qu'il peut s'arrêter à Rome, Les bras cloués sur ta croix?
Point de halte en sa carrière!
Il franchit toute barrière; Il marche, et laisse en arrière Tout son passé sans remords.
Il marche, il lutte, il renverse, Lâchant d'une main perverse Dans les gouffres qu'il traverse Les vieux mots et les Dieux morts.
Il marche. Son pas l'emporte.
Il ne sait pas rester coi.
Vers quoi marche-t-il? Qu'importe!
Il marche et cherche vers quoi.
Il marche sans perdre haleine £n chantant d'une voix pleine.
Là-bas, au bout de la plaine.
On dit que le jour a lui.
Où donc, là-bas? Il en doute.
Mais quand même il suit sa route.
Il marche sans y voir goutte Et ne croit à rien qu'à lui.'
LE JUIF-BREANT 12d
Il marche, et tant que la terre î
Sera ferme sous ses pas, . ]
Bien que le ciel déblatère, \
Il ne s'arrêtera pas. '
Il marchera, fier et sombre,
Les yeux grands ouverts dans l'ombre,
Augmentant toujours le nombre
Des mystères qu'il comprend .
Pas de repos, pas de somme,
Jusques à tant qu'on l'assomme !
C'est avec le dernier homme
Que mourra le Juif-Errant.