‹ Les blasphèmesChapitre 64 sur 64 · ÉPILOGUE · texte numérisé non relu

ÉPILOGUE

Écoute, toi qui dois venir... t Car, j'en suis sûr. Tu viendras. C'est en vain qu'aux gouffres de l'azur J'ai dardé les éclairs de ma torche livide Dans les derniers recoins pour en montrer le vide; C'est en vain que, prenant mes frères par la main, J'ai conduit leur esprit jusqu'au bout du chemin Où la pente de la logique nous entraîne, A la négation radicale et sereine; C'est en vain que partout, en tout temps, en tout lieu, J'ai traqué le concept multiforme de Dieu Sous ses dehors grossiers et ses aspects mystiques, Que j'ai brisé d'abord les Idoles antiques, Puis étouffé dans l'œuf les Dogmes rajeunis Dont la couvée allait chanter au bord des nids;

C'est en vain qu'à travers ses figures sans nombre Anéantissant Dieu, tuant jusqu'à son ombre.

J'ai, pour faire avorter ses futurs avatars, Du ventre du possible arraché leurs têtards; C'est en vain que j'ai vu lui, sa gloire et ses crimes, Roulés dans le linceul solide de mes rimes Gomme un enseveli bien cousu dans ses draps; C'est en vain, c'est en vain i Malgré tout, tu viendras.

Tu viendras, quand le dernier songe De notre orgueil infatué, Vomissant son dernier mensonge, Sera décidément tué; Quand notre science enfin lasse Dira qu'en vain l'on se prélasse Dans l'espoir fugace et fallace D'un progrès toujours incomplet; Quand la chercheuse race humaine • Faisant le tour de son domaine N'y verra plus rien qui la mène Au rêve où son cœur se complaît;

AU christ' FUTUR 331

Quand sur la roufe de la vie Allant sans s'arrêter jamais, Après chaque côte gravie Découvrant de nouveaux sommets, Les jarrets lourds, le front en nage, Elle aura refait d'âge en âge L'inutile pèlerinage Sans que les tournants du chemin Aient à sa marche endolorie Jamais montré l'hôtellerie Blanche sous sa treille fleurie, Toujours promise pour demain;

Quand de cet Océan sans bornes Où son désir s'est embarqué Elle saura que les flots mornes Ne doivent point trouver de quai, Mais que sur Téternelle houle Qui tantôt monte et tantôt croule Il faut suivre le flux qui roule De lui-même se reformant.

Sans que les nefs désemparées Au gré des vents et des marées Puissent jamais être amarrées Dans un port tranquille et dormant !

332 LES BLASPHEMBS

Alors, sa pauvre âme assagie N'ayant plus pour suprême objet L'irréalisable magie De Tâge d'or qu'il se forgeait, Comme l'Homme, épris du mystère, N'aura pas le courage austère De se résigner à se taire Devant ses rêves morts en fleurs, Comme à l'espérance obstinée D'une meilleure destinée Toujours sa tête mutinée Se redressera dans les pleurs,

Comme à son cœur rongé de bile Il faudra l'aurore d'un ciel, Ainsi qu'au nourrisson débile Il faut un sein sucré de miel.

Comme, en voyant sa longue tâche A jamais vaine et sans relâche, Il redeviendra l'être lâche Qu'il fat dans les siècles maudits, Comme lui-même par avance, Vieillard qui retombe en enfance, Il se livrera sans défense Aux prometteurs de Paradis,

Comme, les yeux voilés de larmes, Les poings crispés dans ses cheveux, C'est lui qui par ses cris d'alarmes Te fera naître de ses vœux, Sous sa chimère démolie Retrouvant la route abolie Qui mène à sa vieille folie, Ouvrant ton cœur, ouvrant tes bras, Sachant quels affamés nous sommes De l'espoir que seul tu consommes, Consolateur des derniers hommes, Christ à venir, tu viendras f

Eh bien ! écoute, toi que d*avance ou adule, Toi qu'on désire, toi le futur Benjamin Des suprêmes amours de ma race crédule,

Toi qui n'auras qu'à faire un signe de la main

Pour voir comme un troupeau de brebis lamentables

Toute l'humanité marcher dans ton chemin,

Toi qui leur montreras les prés et les étables Où repaître leur faim et reposer leur corps, Toi de qui l'Évangile aux douceurs charitables

Sera tel qu'un orchestre où de savants accords Sous le rire perlé des fifres et des flûtes Étouffent les sanglots et le râle des cors,

Toi qui décréteras l'apaisement des luttes Et qui feras s'unir tout un monde sauvé En des processions déroulant leurs volutes

Pour chanter à ta mère un glorieux Ave Et monter avec toi par des routes fleuries A la conquête du Paradis retrouvé,

Toi qui ne connaîtras ni les ergoteries Du Pharisien âpre à discuter tes droits, Ni Pilate exposant ses louches théories,

Ni les gens du prétoire aux cerveaux trop étroits. Ni la foule haineuse et sa stupide rage Préférant Barrabas et réclamant ta croix,

Ni la désertion de ton lâche entourage, A rheure du danger les tiens te délaissant Et Pierre reniant ton nom comme un outrage,

Toi qui ne connaîtras ni la sueur de sang,

Ni l'inutile appel poussé dans Tagonie

Vers le ciel vide et sourd et vers ton Père absent,

Toi dont tous aimeront la parole bénie.

Qui feras des heureux sans faire des ingrats, Toi qui ne trouveras personne qui te nie.

Écoute, ô dernier-né des Dieux, toi qui viendras !

Le mot qu'on jette dans l'espace.

Une fois vivant, ne meurt plus.

C'est en vain que le Temps rapace Le roule en ses flux cL reflux.

Une fois sur ce mot lancée Dans rOcéân illimité.

Insubmersible, la Pensée Y vogue pour Tétemité.

La terre, les eaux, l'atmosphère, Les planètes, le firmament, Tout peut finir; rien ne peut foire Qu'elle n'aille éternellement.

Sur les voiles qu'il effiloque Le vent peut user ses poumons ; Le flot peut enliser la coque Dans le sable et les goëmons ;

La tempête folle et barbare Peut sous des écroulements d'eau Casser les mâts, casser la barre, Raser la nef comme un radeau;

Mais, qu'elle flotte ou qu'elle échoue, On n'éteindra plus désormais Le fanal qui devant sa proue A troué l'ombre pour jamais;

Rien n'arrêtera dans sa fuite Cette clarté qui resplendit; Car rien ne peut faire qu'ensuite Ce qu'on a dit ne soit pas dit.

Ëh bien I écoute, ô Christ des prochains Évangiles !

Le blasphème, qui va de mes lèvres fragiles

Jaillir pour me survivre impérissablement,

Suffit à m'assurer de ton cruciûement.

Dans l'orgueil triomphal de ta gloire future,

Tu connaîtras par lui l'angoisse et la torture.

Qu'importe tout le genre humain mis sous ta loi ?

Un homme t'aura dit : i Je ne crois pas en toi. »

Et parmi l'hosannah de la foule exaltée

Tu n'entendras plus rien que cette voix d'athée.

Alors, désespéré, sans appel, sans merci,

Christ, tu souffriras ta passion aussi.

Ces simples mots, dans leur refus blasphématoire.

Seront pour toi Pilate, et les gens du prétoire,

Et la corde liant tes poignets de ses nœuds,

Et la couronne ardente aux rayons épineux,

Et le sceptre moqueur, el la pourpre ironique,

Et les dés des soldats s'arrachant ta tunique,

Et Pierre reniant son maître, et l'abandon

Des tiens, et Laquédem te disant « Marche donc »,

Et l'ascension au Calvaire, longue et lente,

Et les caillons aigus où ton pied s'ensanglante,

Et les crachats sur ton visage douloureux

Par des fous outrageant celui qui meurt pour eux,

Et la lance à ton flanc, et l'éponge à tes lèvres,

Et le doute final dans les suprêmes fièvres,

Et le râle exhalant vers le vide infini

Son lamentable Eli lamma Sabacthanit

Oui, oui, je te le dis, moi qui ne suis qu'un homme,

De quelque nom sacré que Tavenir te nomme.

Et quand même ce nom en cantiques fervents

Aurait pour le chanter l'orgue des quatre vents,

Oui, oui, je te le dis et je te le répète,

Comme un coup de sifflet s'entend dans la tempête

Et domine à lui seul les flots en hourvari,

Dans ton triomphe tu n'entendras que mon cri;

Et, malgré le troupeau des blondes Madeleines

T'enveloppant de leurs cheveux, de leurs haleines.

Tu sentiras perler à ton front pâlissant

Les horribles rubis de la sueur de sang.

Oui, oui, tu souff*riras tout ce qu'a souffert PAutre !

Et c'est pourquoi dans mon blasphème je me vautre

Gomme un lion s'étend sur sa proie et la mord. Avant que tu sois né, te condamnant à mort, Loin de la redouter j'appelle ta venue; Car je te vois déjà, les regards dans la nue, Y cherchant vainement ton rêve en vain rêvé Que mon blasphème aura par avance crevé; Car j'ai tout préparé pour que l'ancien supplice Avec tous ses détails contre toi s'accomplisse ; Car j'ai forgé les clous, emmanché le marteau, En haut du bois infâme accroché l'écriteau ; Car j'ai fourbi le fer de lance qui te navre; Car j'ai dressé la croix où pendra ton cadavre; Car c'est pour t'y clouer que je t'ouvre mes bras !

Et maintenant tu peux venir, toi qui viendras !

Page 1