L’HIVER DE
ET
L’hiver de IS'JO-18'JI est de ceux dont on parlera, sous le chaume et ailleurs, bien longtemps. Les gelées d’une ténacité extraordinaire et d’une intensité assez grande, au moins pendant les premiers jours, ont tenu toutes les campagnes de France, sauf un tout petit coin des bords de la Méditerranée, sous un manteau de glace dont les effets ont été d’autant plus désastreux que presque nulle part il n’était doublé de neige. La plupart des plantes des champs et des jardins, saisies brusquement en pleine végétation, sous l’influence d’une humidité presque tiède, par des froids de 15 a 18 degrés au-dessous de zéro, ont péri en grand nombre dès les premiers jours de gelée; ele là, ce fait à peu près sans exemple des choux et des poireaux gelés en plein champ ou dans les jardins maraîchers et ne laissant au bout de quelques semaines, qu’une trace blanchâtre sur le terrain qu’ils couvraient, naguère, d’une verdure intense; de là aussi, sur les marchés, une rareté sans précédent de toutes les verdures d’hiver. Du 25 novembre au 21 janvier, en ce qui concerne les environs immédiats de Paris, la terre a été constamment congelée, il a été absolument impossible d’y employer une charrue et la croûte glacée a atteint par endroits une profondeur de 0 m. GO qui est même allée, d’après des autorités dignes de foi, jusqu’à 1 m. 10 dans les endroits les plus exposés.
Que devenaient dans ces conditions les céréales d’hiver? C’est ce que chacun s’est demandé immédiatement avec un poignant souci des résultats de la récolte future, et du déficit probable de la production du blé pour l’alimentation publique.
Les seigles sont, relativement aux pays voisins, peu cultivés en France; beaucoup plus rustiques que les blés, ensemencés avant ceux-ci, ils pouvaient résister aux intempéries et, de fait, à part quelques départements situés au nord de Paris, l’ensemble des régions où se cultive le seigle aura une récolte normale.
Les avoines et les orges d’hiver ont généralement péri. Il faut reconnaître qu’en dehors de la Bretagne et de la région du Sud-Ouest, ce sont des récoltes plus ou moins précaires sous notre climat; mais leur insuccès, quelque regrettable qu’il soit pour les producteurs, n’est pas de nature à influencer bien puissamment les conditions de l’alimentation générale, ces grains n’étant pour ainsi dire pas consommés par l’homme, et la destruction des cultures d’hiver
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étant largement compensée, cette année, par l’accroissement très considérable des ensemencements d’orges et d’avoines de printemps.
Reste le froment, dont l’importance est absolument capitale chez nous pour la fabrication du pain et dont 120,000,000 d’hectolitres environ sont nécessaires pour faire face à notre consommation annuelle.
Rien n’a été plus confus ni plus contradictoire que les avis et les jugements des hommes les plus experts en agriculture pendant toute la durée de la période des gelées. L’agriculture avait été surprise en pleines semailles; beaucoup de blés, cependant, dans les régions de culture relativement peu avancée, étaient en terre depuis plus d’un mois quand les gelées sont survenues; beaucoup d'autres, surtout dans les grandes plaines du Nord et du Nord-Ouest, avaient été semés dans le courant de novembre et beaucoup encore, heureusement, vu les circonstances, restaient à faire au début des grands froids qui vinrent interrompre toutes les opérations culturales.
Tant qu’ils durèrent, et même pendant les premières semaines qui suivirent le commencement du dégel, les opinions les plus contradictoires se firent jour parmi les cultivateurs et dans les Sociétés d’agriculture. Pour les uns, tous les blés d’automne étaient perdus, il fallait les retourner au plus vite et les remplacer ; pour d’autres, le mal était plus apparent que réel, il fallait attendre, la nature réparerait le dommage causé, si réellement il y avait dommage ; d’autres, en grand nombre, constatant un préjudice très sérieux, estimaient cependant qu’un printemps chaud, aidé d’une bonne dose de nitrate de soude, pourrait remettre les choses- en bon état. Les mêmes divergences régnaient sur le choix des blés à semer au dégel ; d’une part les provisions existantes en véritables blés de mars ne permettaient pas d’en emblaver tous les terrains qui étaient encore ou qui allaient devenir libres, et, d’un autre côté, l’époque déjà avancée de l’hiver et la lenteur du dégel à se compléter rendaient un peu risqué l’emploi des blés d’hiver.
Cependant, les semaines passaient et les renseignements qui arrivaient de tous côtés ne donnaient complètement raison à aucune des manières de voir que nous venons d’exposer, pas plus qu’ils ne permettaient de conclure nettement en faveur d’aucune des diverses prescriptions formulées par les praticiens qui donnaient leur avis à l’agriculture dans l’embarras. Il résultait en effet des enquêtes faites par les particuliers et par les associations locales, des données communiquées à l’administration ou recueillies par les journaux et par les diverses sociétés, que les blés en terre avaient, à la vérité, souffert presque partout, mais que le dommage était excessivement variable suivant les régions, suivant les races de blés employées, suivant la nature du terrain, suivant l’époque et les conditions dans lesquelles les semailles avaient été faites ; au point de vue de la récolte à attendre, tout dépendrait de l’importance et du succès des emblavures de printemps. Les diverses manières de voir sur l’état des récoltes, et les divers avis sur les mesures à prendre restaient en présence, chacun interprétant, dans le sens le plus favorable à son opinion, les renseignements divergents, et en apparence contradictoires, qui affluaient.
Entre temps, les cultivateurs ne restaient pas inactifs ; pendant qu’on discutait dans les sociétés et dans les journaux, chacun prenait son parti au gré de ses lumières propres, des circonstances locales, des conseils et des exemples de ses voisins. On peut dire que dans l’ensemble du pays le quart des blés ensemencés à l’automne a été retourné ; de cette étendue, moitié au moins a été
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réensemencée avec les mêmes variétés de blés qui avaient été employées à l’automne. Un quart environ a reçu des blés de février ou franchement de mars, un quart enfin a été affecté aux céréales secondaires, orge, avoine, sarrasin, ou a été planté en pommes de terre. La plupart des terres préparées pour froment et non ensemencées avant les gelées l’ont été, à complet dégel, avec les blés d’automne usuels. Ces opérations de complément et de remplacement des emblavures d’automne se sont prolongées tout février, tout mars et une partie du mois d’avril, avec ce résultat qu’en 1891, l’étendue ensemencée en céréales a été, malgré les dégâts de l’hiver, largement égale à ce qu’elle est dans une année moyenne.
Mais un hectare de blé en 1891 présentait-il les mêmes promesses de récolte qu’un hectare de blé en année moyenne ? C’est ce que chacun a continué à se demander pendant tout le printemps. Une fin d’hiver exceptionnellement favorable à la levée et au développement des céréales, des mois d’avril et de mai froids et tardifs qui paraissaient plutôt une préparation du printemps que son plein épanouissement, favorisaient au delà de toute attente les céréales attardées. L’emploi du nitrate de soude en couverture, insuffisant à reconstituer les blés profondément atteints par la gelée, avait relevé beaucoup de ceux qui n’avaient été qu’affaiblis pour un temps, et avait activé le développement des derniers semés ; la prolongation exceptionnelle de la période pendant laquelle les blés s’enracinent et tallent avait permis aux blés d’automne semés en février et même au commencement de mars de se comporter, à très peu de chose près, comme s’ils avaient été mis enterre en leur temps habituel; quant au blé bleu et au blé de Bordeaux faits après l’hiver, ils n’avaient jamais été aussi beaux et donnaient les plus belles espérances. Dans ces conjonctures, à la préoccupation de connaître quelle pourrait être la récolte, s’ajoutait pour moi une vive curiosité de savoir comment les diverses variétés de blés s’étaient comportées, pendant et après un hiver si exceptionnel. J’adressai donc, vers la fin de mai, à environ deux cents agriculteurs, ainsi qu’aux professeurs départementaux d’agriculture, et aux présidents et secrétaires de nombreuses associations agricoles, un questionnaire qui, portant sur les effets de l’hiver, et sur l’état présent des récoltes, insistait spécialement sur le degré relatif de résistance aux intempéries dont les différentes variétés de froment avaient fait preuve. De très nombreuses et de très intéressantes réponses me sont parvenues de toute part, et je ne saurais assez remercier mes correspondants de la précision, de la clarté, de la judicieuse compétence de leurs réponses ; c’est l’ensemble de ces renseignements que je voudrais aujourd’hui résumer aussi exactement que possible pour en dégager les enseignements susceptibles d’être retenus et mis à profit.
Ce n’est pas une tâche aisée, car la divergence des appréciations ne le cède en rien à celle que les avis des cultivateurs présentaient au milieu de l’hiver. De région à région, l’estimation du déficit probable varie grandement ; elle varie presque autant d’un district à l’autre dans une même région. Bien plus, dans une même localité, les blés se sont souvent comportés de la façon la plus diverse
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suivant qu’ils ont été semés, beaucoup, un peu, ou immédiatement avant la gelée ; enfin, il n’est pas, pour ainsi dire, de question qui n’ait reçu de divers correspondants des réponses diamétralement opposées. Pour tâcher de faire, à chacun des différents points de vue à envisager, la part qui lui revient légitimement, je m’efforcerai de grouper ensemble les données relatives: 1° à la physionomie générale de la récolte dans chaque région ; 2° à l’influence des diverses variétés ; 3° à l’influence des conditions de la culture.
Il s’en faut de beaucoup que les diverses régions agricoles de la France aient souffert dans une proportion semblable des intempéries du dernier hiver ; d’abord parce que la rigueur du froid n’a pas été partout la même, ensuite parce que l’importance de la culture du froment étant loin d’être égale de région à région, quelques-unes avaient par conséquent beaucoup moins à perdre que certaines autres.
Région du Nord-Ouest. — Dans la région du Nord-Ouest, le dommage quoique très réel a été grandement atténué par le tallage vigoureux qui s’est produit sous l’influence d’un printemps très favorable ; en somme l’apparence y était bonne en mai, et, sans les pluies désastreuses de l’été, la récolte eût pu être égale ou supérieure à la moyenne. A conditions semblables, les diverses variétés de blés s’y sont comportées d’une façon sensiblement identique.
Région du Nord. — La région du Nord qui, comprenant les grandes plaines de la Flandre, de la Picardie, du Laonnais et du Soissonnais est une des principales régions productrices de blé en France, est en même temps une de celles où les effets désastreux de l’hiver se sont fait le plus durement sentir ; les pertes y ont été très considérables, s’élevant largement au tiers sur les blés germés avant l’arrivée des froids. Le caractère le plus saillant de la saison dans cette région a été le grand retard des opérations automnales de culture ; si ce retard a eu pour conséquence la perte d’une grande quantité de betteraves détruites sur place, il a obligé, par compensation, à faire beaucoup de blés de février, lesquels promettaient en juin une magnifique récolte. Comme les blés à grand rendement ont à peu près complètement supplanté, dans cette région, les anciennes races locales, la comparaison n’a guère pu s’y faire entre ces deux classes de blé.
Région du Nord-Est. — Dans le Nord-Est, au contraire, où l’hiver a été sans neige et très dur, l’avantage est resté d’une façon très nette aux blés du pays, quoique fort éprouvés, sur les blés anglais qui ont été à peu près complètement anéantis. C’est, là que les blés rouges de Lorraine, dits de Seille, de Pont-à- Mousson, d’Aulnois, ainsi que le blé rouge d’Altkirch se sont montrés avec tous leurs avantages.
Les alternatives de gel et de dégel qui se sont produites à la fin de l’hiver ont été, de l’avis de tous, aussi pernicieuses que les grands froids de décembre et de janvier.
Région de l'Ouest. — Les dégâts ont été, en somme, restreints dans l’Ouest ; ils se sont mesurés beaucoup moins à la nature des variétés, qui toutes ont été, à fort peu de chose près, éprouvées dans les mêmes proportions, qu’à la consistance des terres et aux procédés de culture.
Les blés en billons ont, d’une façon générale, été beaucoup plus atteints que les cultures à plat ; le printemps favorable, et le bon tallage qui en a été la conséquence, ont comblé les vides que l’hiver avait produits. Si la récolte laisse à désirer, c’est l’été pluvieux qui en sera cause.
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Région du Centre. — Le Centre a été rudement éprouvé par l’hiver, sauf une petite partie du Berry où la neige a protégé les récoltes ; dans l’ensemble de la région, tous les blés intermédiaires, c’est-à-dire faits après les premiers semés, mais avant l’arrivée des froids, ont été perdus ; les différences dans le dommage, qui ont tenu à l’état de préparation ou à la nature des terres, ont été extrêmement marquées; nous y reviendrons ci-après. On a constaté peu d’écart dans le degré de résistance des diverses variétés si ce n’est en faveur du blé Raclin (Cher, Nièvre) qui s’est montré véritablement plus rustique que les autres.
Région de l'Est. — Les dégâts dans cette région ont été presque entièrement limités à la grande vallée de la Saône ; dans toute la région montagneuse, depuis les Vosges jusqu’au Dauphiné, et dans tout le pays avoisinant, la neige a complètement préservé les blés; dans la partie atteinte par les froids, le blé de pays dit moutot ou mouton a résisté un peu mieux que les blés introduits.
Réglons du Sud-Ouest, du Sud et du Sud-Est. — Tout l’ensemble de la France méridionale compris dans ces trois régions a pour ainsi dire complètement échappé aux effets pernicieux du dernier hiver ; chacune des trois régions, cependant, a été un peu atteinte dans celle de ses extrémités qui s’étend sur le revers du plateau central. Là, tous les blés d’hiver ont été plus ou moins endommagés, mais comme la culture en est peu importante, le mal n’a pas présenté une gravité inquiétante. Tout le reste du pays, depuis l’Océan Atlantique jusqu’à la Méditerranée a conservé ses blés plutôt un peu entravés dans leur tallage que réellement éprouvés dans leur constitution par les froids de l’hiver. Les quelques différences qui, dans cette région, s’observent d’un champ à l’autre, sont à attribuer beaucoup plus à la diversité des conditions de culture qu’à l’influence des variétés.
La comparaison à établir entre les diverses variétés, au point de vue de leur résistance au froid, présente de grandes difficultés, les témoignages les plus opposés étant souvent portés sur le même blé, et par des observateurs certainement sincères et compétents, dans des conditions qui semblent tout à fait analogues. Les circonstances, en effet, sont si complexes dans la culture, il y a lieu de tenir compte de tant de conditions diverses, qu’il est presque impossible parfois de se faire, même avec des données très exactes, une opinion tout à fait précise ; on peut dire cependant d’une façon générale que les anciennes races locales ou blés de pays se sont comportées d’ordinaire, en plantes plus rustiques que les races à grand rendement englobées, en général, sous la dénomination commune de blés anglais. C’est ainsi que dans les Ardennes, un froment local à épi effilé analogue, sans être identique, au blé de Crépi, a passablement supporté les plus grands froids. En Champagne, la variété ordinaire barbue du pays, a fait preuve aussi d’une puissance de résistance supérieure.
En Lorraine, le blé rouge du pays ou blé de Seille, a partagé avec le blé d’Altkirch, le privilège d’échapper dans une large proportion à la gelée, tandis que tous les blés étrangers au pays étaient plus éprouvés,
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En Bourgogne, le blé moutot ou mouton, race locale bien distincte, des environs de Dijon, s’est montré, lui aussi, plus rustique que la plupart des races plus nouvellement introduites.
Dans le Cher et départements circonvoisins, le blé Raclin, petite race locale dérivée très probablement du blé de Crépi, en a conservé le tempérament rustique. MM. Métairie et Tournyer (de la Nièvre), Buffenoir, G. de Belleville, Duvergier de Hauranne, A. Bourcart (du Cher), Jouffroy, professeur départemental d’agriculture de l’Ailier, en font foi.
Sur le revers Sud du plateau central, un blé rouge barbu, cultivé dans la Lozère, s’est également montré d’un tempérament très robuste et a victorieusement résisté à tous les assauts de l’hiver.
La comparaison est, dans son cas, moins facile à établir, car il est a peu près seul cultivé sur les plateaux âpres et battus des vents qu’il occupe.
Parmi les blés dits améliorés, le rouge d’Ecosse ou Goldendrop a passablement soutenu sa réputation de rusticité ; sans doute il a succombé dans bien des cas, mais si l’on examine les choses de près, on verra qu’en général les blés de pays eux-mêmes n’ont pas été plus heureux dans les mêmes conditions. Dans les campagnes très durement éprouvées des environs de Paris où j’ai pu suivre jour par jour le développement des céréales, le blé rouge d’Écosse donnera encore cette année, environ deux tiers de récolte dans les champs ensemencés avant les grands froids. Le blé blanc de Flandre, blé de Bergues ou blé d’Armentières s’est montré, lui aussi, relativement dur au froid, c’est une qualité de plus à constater chez cet excellent blé si beau de qualité et si productif en grain et en paille. Des blés à deux tins, le plus en usage, le blé bleu ou blé de l’ile de Noé et le blé de Bordeaux, c’est le premier qui, très généralement et d’une façon très nette, s’est montré le moins sensible à l’action des froids; cette particularité est d’autant plus digne d’être retenue que cette supériorité du blé de Noé s’est également affirmée dans les semis tardifs, où sa précocité s’est révélée assez notablement supérieure à celle du blé de Bordeaux.
Le blé de Saumur d’automne ou blé de Saint-Laud a reçu, dans l’enquête, plusieurs attestations de résistance satisfaisante au froid. Je puis dire qu’il a, sous ce rapport, dépassé quelque peu mon attente ; il est vrai de dire qu’on ne le cultive guère que dans des régions de culture avancée où il n’avait chance d’être mis en comparaison qu’avec des rivaux encore moins endurcis aux frimas.
Le blé Dattel a traversé sans en souffrir cette longue période de gelée dans un grand nombre de localités ; quelque agréablement impressionné que je sois des suffrages recueillis par une variété dont les succès ne peuvent pas m’être indifférents, je serais le dernier à lui décerner un brevet de rusticité, car il a succombé dans bien des cas et, en outre, il faut faire la part des conditions favorables de sol et de préparation dans lesquelles la plupart des cultivateurs auront placé un blé relativement nouveau et ayant la réputation de donner de gros rendements.
Dans les expériences comparatives que je fais tous les ans aux environs de Paris, j’ai eu, cette année, l’occasion d’établir entre plusieurs centaines de variétés, un parallèle très intéressant au point de vue de leur résistance à l’effet des gelées. Gomme je l’ai dit cet été, à la Société nationale d’agriculture, les blés de la Russie centrale, ceux de l’Allemagne du Nord, et ceux des Etats-Unis d’Amérique sont ceux qui ont montré le tempérament de beaucoup le plus robuste ; quelques races locales françaises, elles aussi, de régions très froides
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en hiver, les ont suivis d’assez près. Les blés anglais et leurs dérivés ont été très fortement éprouvés ; les blés d’origine méditerranéenne ou africaine ont disparu à peu près en totalité. L’expérience faite en petit, mais très rigoureusement, et dans des conditions strictement comparables, concorde donc pleinement avec les indications de la grande culture.
La concordance se maintient sous le rapport de l’action à attribuer, d’une part à la nature et à l’état du sol, et d’autre part à la date du semis eu égard à la période de gelée. J’ai constaté que dans les terres très saines, tant par situation naturelle que par drainage artificiel, les blés ont moins souffert pendant la gelée et ont fait des progrès beaucoup plus rapides à la reprise de la végétation; ils ont en particulier subi sans grands dommages les alternatives de gel et de dégel de la fin de l’hiver, alternatives qui, au dire de plusieurs de mes correspondants, ont été plus préjudiciables que la période même des grands froids.
Cette constatation de l’action préservatrice d’un assainissement parfait des terres revient dans un grand nombre de réponses. Il y a, par contre, des indications tout à fait opposées sur les désastres éprouvés par les blés dans des terrains de diverses natures selon que l’ensemencement avait été précoce ou tardif. En voici quelques exemples :
« Dans le Cher, dit M. Buffenoir, on a remarqué que, dans les terrains calcaires, les blés déjà forts ont plus souffert que ceux qui ont été semés juste avant les froids ; dans les terrains argileux et argilo-siliceux c’est juste le contraire. »
Dans la Nièvre, d’après M. Tournyer, les blés ont plus souffert dans les terres granitiques que dans les calcaires. Au contraire, M. de Garidel constate que dans l’Ailier, les terres calcaires et celles qui regardent l’exposition du Nord ont plus souffert. Le même observateur se rencontre avec M. Henry Ratouis, secrétaire de la Société d’agriculture de l’Indre, pour faire cette curieuse remarque que les champs les plus humides sont souvent ceux où le blé a le mieux résisté.
M. le marquis de la Jonquière, dans l’Orne, et M. Delmas, dans l’Isère, ont observé l’un et l’autre que les sols argileux ont été plus éprouvés chez eux que les terres perméables. Dans la Charente-Inférieure, M. Tord, professeur départemental d’agriculture, a constaté que les terres calcaires ont été plus atteintes que les terres argilo-siliceuses.
En ce qui concerne l’influence de l’époque du semis sur la résistance au froid, on peut démêler à travers une certaine confusion des témoignages, une loi à peu près constante d’après laquelle les blés se sont comportés différemment suivant que : 1° la germination n’en était pas commencée ; 2° qu’elle était en cours ; 3° qu’elle était terminée et que le blé était affranchi de la nécessité de tirer encore sa subsistance de l’albumen du grain.
Ces blés déjà avancés étaient visiblement ceux qui offraient le plus de prise aux atteintes de la gelée, et cependant ce sont presque partout ceux qui ont le mieux traversé la période critique, là du moins où ils se trouvaient sur des
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terres suffisamment ressuyées et saines. Et à ce propos, il est permis de supposer que la résistance supérieure des blés de pays a bien pu tenir, dans une certaine mesure, à ce fait qu’on a conservé l’habitude de les semer de très bonne heure.
Les blés saisis en cours de germination ont été les plus éprouvés ; peu ont survécu, c’est là un des faits le plus universellement et le plus positivement constatés. Il semble bien établi que la jeune plante sortie du repos organique où elle était plongée dans la graine, mais non encore endurcie par l’exposition au grand air, est incapable de supporter sans périr des gelées de l’intensité et de la durée de celles auxquelles le blé a été soumis en France pendant cet hiver.
Presque partout, au contraire, les blés qui avaient été mis en terre immédiatement avant l’arrivée des froids, et dont le germe n’avait pas encore commencé son évolution quand l'acte de la germination s’est trouvé empêché par l’abaissement de la température, ces blés, dis-je, ont attendu en terre la fin des froids et ont germé tardivement, mais régulièrement, lorsque le retour d’une température suffisamment élevée est venu les tirer de l’engourdissement dans lequel ils étaient restés jusque-là. Ces blés ont, en général, bien réussi; ils ont bénéficié comme les emblavures tardives faites en février avec les blés d’automne, des conditions météorologiques si favorables de la fin de l’hiver et du printemps.
Yoici, au sujet de l’influence de l’époque des semis, quelques témoignages très nets :
Au milieu d’un pays des plus éprouvés de l’Est, M. Brégeard écrit de Vaucouleurs : « Les blés semés les premiers sont relativement beaux. »
M. Guillaume, de Gondrecourt (Meuse) : « Tous les blés de pays semés tôt dans les terres saines ont résisté. »
M. Doublât (Yonne) : « Tous les blés faits du la au 20 octobre sont ceux qui ont le mieux résisté, quelle qu’en soit l’espèce. »
M. Desvaux-Savouré, de Mondoubleau (Loir-et-Cher) : « Les premiers semis faits du 1er au 16 octobre se sont mieux comportés que les autres. »
M. Magnien, professeur départemental d’agriculture de la Côte-d’Or : « Les blés mis en terre tardivement ont beaucoup plus souffert, quelle qu’en fût l’espèce, que les premiers semés ».
M. de Juge-Montespieu, de Castres (Tarn), qui s’est trouvé dans une des rares portions assez fortement atteintes de la région du Sud, dit : « Tous les blés semés de bonne heure qui ont pu prendre de la force avant l’hiver, se sont bien comportés. »
Il ne faut pas perdre de vue que par les blés faits tardivement, on doit entendre ici ceux qui avaient été semés de manière à germer peu avant l’arrivée des froids; ceux qui n’avaient pas levé du tout avant les gelées sont hors de la question.
Chez ces derniers, un fait très curieux observé en Gâtinais m’a été signalé par M. le vicomte de Reviers de Mauny; c’est le cas de blés ayant germé seulement au dégel, et dont la levée s’est trouvée entravée complètement par un obstacle tout mécanique; c’était, la formation, à la surface du sol, d’une croûte tellement dure et impénétrable que les feuilles radicales du blé n’ont pu réussir à la transpercer et que la plante a péri après s’être contournée en efforts impuissants pour parvenir à la lumière. Cet accident semble heureusement avoir été des plus rares.
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Une autre influence qui a joué clans beaucoup de localités un rôle dont il faut tenir compte, c’est la préparation même des terres ou leur disposition culturale. Dans cet ordre d’idées, M. Doublât Yonne) et M. le comte de Senneville ; Haute- Vienne) attestent que les blés faits sur jaclières se sont mieux comportés que ceux qui succédaient à des trèfles, à des betteraves ou à des pommes de terre. D’autre part, dans tout l’Ouest, où l’usage des cultures sur billons est très répandu, M. H. Meslay (Maine-et-Loire), M. Gaillard (Dordogne) et M. Tord, professeur départemental d’agriculture de la Charente-Inférieure, ont remarqué que les blés sur billons ont beaucoup plus souffert que les cultures en planches larges.
Quels enseignements et quelles conclusions convient-il de tirer des observations nombreuses et des remarques rapportées plus haut ? Faut-il abandonner les blés à grand rendement et en revenir aux races locales et rustiques ? Faut-il renoncer aux semailles tardives, à l’arrière-saison? Faut-il enfin remplacer partout, comme on l’a fait déjà dans bien des endroits, la culture en billons contre laquelle l’expérience de cette année semble s’être prononcée, par la culture en planches?
Rien de tout cela, à mon avis. Le progrès ne procède pas par révolutions en agriculture non plus qu’ailleurs. Il y a certainement des améliorations de détail à réaliser, mais dans son ensemble, la pratique actuelle est commandée par les conditions météorologiques et économiques où se trouve la France, et il me semblerait très téméraire de vouloir la modifier de fond en comble.
En ce qui concerne les variétés, ce serait une faute que d’attacher par trop d’importance, dans le choix d’un blé, à ce qui s’est passé l’hiver dernier. Une gelée semblable est un événement absolument exceptionnel dont le retour, s’il est possible, est au moins extrêmement improbable avant une très longue période d’années. Les agriculteurs, à mon sens, ne doivent pas plus renoncer aux blés à grand rendement parce qu’ils ont été atteints par le froid en 1890— 1891, que les sylviculteurs de Sologne n’ont renoncé au pin maritime parce qu’il avait été gelé en 1879-1880. La plupart des blés de pays sont des races à paille relativement très fine incapable de porter sans fléchir des récoltes dépassant 11 à 13 hectolitres à l’hectare. Se limiter, par crainte des dangers de gelée, à employer des blés aussi peu productifs ce serait évidemment consentir un gros sacrifice sans motif suffisant. Ce serait, ne fùt-ce que par la perte d’un hectolitre ou deux par hectare et par an, payer une prime d’assurance hors de proportion avec l’importance du risque évité.
Les bons blés de fond pour les semis d’automne resteront donc : Le blanc de Flandre . le Roseau , le Victoria d'automne ou Kessingland appelé aussi à tort Nursery, les deux Chiddam d’automne , le rouge d’Ecosse ou Goldendrop, le Prince Albert, le Browick, et, là où on ne craint pas le blé à barbes, le Shireff blanc barbu, et le blé d’automne rouge barbu.
Ce qu’il y a eu d’important et de très intéressant dans l’expérience de cette année, c’est la constatation d’un tempérament très robuste chez le bléd’Altkirch,
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race d’une tenue très ferme, à paille forte et courte, susceptible de porter des récoltes de ‘20 hectolitres et plus, en même temps que très sérieusement résistante au froid; il y a là une indication précieuse pour les localités où l’on voudrait augmenter l’intensité de la culture sans faire de sacrifice dans le sens de la rusticité.
Sans doute, il y a quelque chose à faire pour améliorer et rendre plus productives nos races de pays, mais c’est là une œuvre de longue haleine dont les résultats sont incertains et, à tout le moins, se feront longtemps attendre ; mieux vaut donc utiliser les races toutes constituées comme est le blé d’Altkirch. On pourrait encore mettre sur le même rang, au point de vue de la production relativement grande jointe à une rusticité complète, le blé d'automne rouge barbu , partout où la présence des barbes n’est pas une objection insurmontable contre le blé qui en est pourvu.
Sous le rapport de l’époque des semailles, on doit constater qu’une certaine confusion s’est établie depuis cinquante ans dans les habitudes des cultivateurs. Autrefois, les blés d’automne se faisaient jusqu’à la Saint-Martin, après quoi l’on ne songeait plus qu’aux couvrailles de printemps. Depuis lors, le développement qu’a pris la culture de la betterave à sucre est venu se joindre à d’autres causes pour prolonger la saison des semis de blés à l’automne et, les hivers doux s’en mêlant, on en est venu à faire, pour ainsi dire, des blés pendant tout l’hiver, de sorte que les semailles de l’automne donnent la main à celles du printemps et qu’on ne sait plus au juste où fixer la limite. Le plus grand danger de cette pratique, c’est, avec notre climat capricieux et changeant, d’exposer souvent les blés à être saisis en pleine germination par une prise de froid soudaine et intense ; c’est là qu’il y aurait, semble-t-il, quelque chose à faire.
La diversité des races de blés dont on dispose est aujourd’hui assez grande pour qu’on puisse trouver des variétés se prêtant parfaitement à la culture que j’ai appelée de Février. Ces blés, dont le rendement dans des terres bien fumées et bien préparées n’est pas très sensiblement inférieur à celui des blés d’automne, ont une rapidité de développement un peu plus grande et peuvent ainsi n’être mis en terre qu’après l’époque où il n’y a plus à redouter de gelées assez intenses ni assez durables pour en compromettre le bon succès.
Du nombre de ces blés sont, avec le blé de Bordeaux et le blé bleu, les plus connus de tous : le Red chaff Dantzick, le rouge de Saint-Laud, la Richelle blanche de Naples, le blé Talavera de Bellevue, le blé seigle ; enfin le blé Dattel vient de faire cette année la preuve qu’il pouvait réussir fait en février ; il sera bon cependant, en ce qui le concerne, de répéter l’expérience, car les conditions de l’année présente ont été trop favorables pour permettre une conclusion définitive.
Ayant à choisir parmi tant de bons blés, dont le semis peut se faire en février, le cultivateur, acculé à la seconde quinzaine de novembre, ferait souvent mieux à mon avis, de remettre résolument la fin de ses emblavures au moment où les jours recommencent d’allonger et où la température s’adoucit. Je crois que, pris dans leur ensemble, les ensemencements de février vaudront généralement mieux que ceux de la fin de novembre et du mois de décembre, à la condition toutefois d’être faits avec les races appropriées.
Un des points sur lesquels il y a lieu d’insister tout particulièrement, c’est l’assainissement des terres à blé parle drainage souterrain. Presque toujours le dommage que l’hiver cause aux blés a son point de départ dans l’humidité
l’hiver de 1890-1891 et les blés
excessive séjournant au collet même de la plante ou à un niveau très rapproché. En même temps que cette eau stagnante favorise la décomposition des racines, elle les prive de l’accès de l’air, si nécessaire à l’accomplissement régulier de leurs fonctions. Il se perd certainement, bon an mal an, plus de blé par l’humidité que par la gelée.
Quant au point spécial de la disposition des terres à plat ou en billons, j’incline à croire que, dans les régions de l’Ouest où ce dernier mode de labour est conservé, il est justifié par l’humidité du climat ; sans doute il occasionne une perte de place et des difficultés dans les opérations de culture, mais tant que les terres ne sont pas suffisamment assainies par quelque autre procédé, il me paraît présenter, en somme, plus d’utilité que d’inconvénient, et pour quelques pertes qu’il a occasionnées dans un hiver froid et sec, il en épargne bien des fois plus dans les hivers humides qui sont la règle pour nos provinces de l’Ouest.
En résumé, quelles qu’aient été les conséquences fâcheuses des grands froids de l’hiver dernier sur nos blés en terre, elles ne me semblent pas de nature à modifier profondément les indications que les grandes sociétés, les professeurs d’agriculture et la presse agricole donnent depuis plusieurs années, à savoir :
1° Améliorer avant tout l’état d’assainissement, d’approfondissement et de fertilisation des terres à blé, l'amélioration du milieu devant toujours précéder l’introduction d’une race vivante perfectionnée.
2° Le sarclage des blés qui paye à peu près toujours ses frais dès la moisson suivante, et qui contribue non seulement à l’abondance mais à la bonne tenue du blé. Tout ce que les mauvaises herbes prennent de place, de nourriture et de lumière est pris au détriment du blé.
3° L’adoption des races les plus résistantes aux diverses maladies ou causes de destruction, et cela dans la proportion où chaque sorte de fléau ou d’accident est plus à redouter dans la localité.
i° Le perfectionnement des procédés de récolte et de préservation, car c’est souvent entre le moment où il est coupé et celui où il est battu que le blé subit les plus grandes pertes.
Or, c’est en évitant les pertes autant au moins qu’en augmentant les rendements que nous arriverons en France à suffire à notre consommation. Heureusement, soit sur un de ces chemins soit sur l’autre, il n’v a que quelques pas à faire résolument en avant pour parvenir au but.
Henry L. de Vilmorin.
Membre de la Société nationale d'agriculture.
Paris. Imprimerie Éd. Duruy, 22, rue Dussoubs.