de N'oé ou 15. bleu
oici maintenant des blés à grain jaune ou rouge de qualité bien meilleure.
D’abord le blé de Y lie de Noè ou blé bleu (Fig. 9, page 17). Il a perdu beaucoup de terrain en Beauce, mais en a gagné en Vendée, dans la Charente, dans le Bordelais, le Bourbonnais, etc. Il est trop connu sous tous les rapports pour que je m’attarde à dire ce que chacun sait, sa précocité, sa vigueur, son grand rendement, atténué par sa propension à prendre la rouille et le charbon, et à s’égrener si l’on attend la maturité complète pour le couper. La qualité de son grain est au moins moyenne, fréquemment très supérieure à la moyenne.
Le blé de Saumur d'automne ou gris de Saint- Laud (Fig. 10, page 17) est un de ceux qui prouvent que production abondante et qualité supérieure peuvent aller ensemble. S’il était plus facile à conserver pur et moins sensible aux froids, le blé de Saumur laisserait bien peu de chose à désirer.
Autrefois extrêmement répandu dans l’Oise et l’Aisne, le blé de Crépi (Fig. 1 1) a fait place trop généralement aux blés anglais, moins rustiques et bien moins riches en gluten que lui. Sa grande rusticité l'a heureusement fait conserver par quelques cultivateurs bien inspirés, et il commence à reprendre une certaine faveur à laquelle les justes préférences de la meunerie ne sont pas étrangères. Soit par amélioration directe, soit par croisement, il faut chercher à le rendre plus ferme de paille et par suite moins sujet à verser, c’est là son grand défaut.
Il le partage avec les blés de pays des environs de Paris et avec les blés lins du Nord, grisard de Douai, rouge d’Armentières, qui aujourd’hui seraient peutêtre difficiles à retrouver dans les pays dont ils ont pris les noms.
Je ne puis clore la liste des blés à épi blanc et grain rouge sans citer la Touzelle Anone, grande et belle’race méridionale dont l’épi dépasse en longueur celui de toutes les races françaises et dont le grain rougeâtre, long et très gros, se classe au nombre des meilleurs blés de meunerie.
Dans les blés à grain et à épi rouges, le blé de Bordeaux (Fig. 12) occupe à bon droit le premier rang. La paille en est un peu dure, mais à part ce léger défaut, il est bien près d’être irréprochable. Au point de vue cultural, il est productif, rustique, très accommodant sur l’époque du semis. Il porte sans fléchir de très grosses récoltes, qui peuvent difficilement, il est vrai, se couper à la machine. Mais le grain en est gros, long, plein et lourd.
Ce blé est certainement une des meilleures acquisitions de ces quinze dernières années.
Il n’a pas réussi cependant à supplanter partout le blé blood red ou blé rouge d’Ecosse (Fig. 13), au moins aussi connu sous le nom anglais de Goldendrop , qui a l’inconvénient de s’appliquer à plusieurs races absolument distinctes. Introduit depuis une quarantaine d’années environ, le rouge d’Ecosse est un des plus rustiques, des plus productifs et, au point de vue cultural, des plus sûrs de tous nos blés d’hiver.
La qualité de son grain est un peu contestée. Il doit y avoir là des divergences de vues causées par des circonstances locales. Dans l’ensemble, on doit regarder le grain du blé rouge d’Écosse comme de bonne qualité. Il n’est pas long, mais presque toujours il est au moins à demi corné, et c’est la un signe évident de la présence du gluten en bonne proportion.
Le blé Lamed (Fig. I i, page 21) est encore un produit obtenu par croisement. La diversité des caractères de ses parents, le blé de Noé d’une part, et le Prince Albert, de l’autre, explique qu’il se trouve quelquefois, et malgré tous les soins d’épuration, quelques épis blancs dans ce blé parmi les épis rouges qui repré-
lî)
Fig. 11.
B. (le Crépi.
Fig. 12.
B. de Bordeaux.
Fig. 13,
B. Blood red ou rouge d'Écosse.
sentent la forme véritable. Il y a quelque analogie d’apparence entre les épis du blé Lamed et ceux du blé de Bordeaux, mais la paille est dans le premier plus droite, plus blanche, plus creuse et peut sans aucune difficulté se couper à la machine. Le grain est gros et long, il a quelque ressemblance avec celui du blé de Saumur, mais il est moins coloré. Un peu plus hâtif que le Dattel, le blé Lamed me semble devoir lui être supérieur en qualité industrielle dans toutes les localités à étés secs et chauds. Dans les essais faits récemment au laboratoire de M. Aimé Girard, des grains de blé Dattel et de blé Lamed, cultivés aux environs de Paris, ont donné en gluten sec :
Blé Dattel, 12,06 0/0 de farine.
Blé Lamed. 10,80 0/0 de farine.
Le chiffre moyen étant 1 1 0/0, le Lamed s’est tenu dans la moyenne que le Dattel a très sensiblement dépassée.
A la maturité, le blé Browïck et le blé rouge de Saint-Laud présentent entre eux une certaine ressemblance. C’est dans l’un et dans l’autre un épi court, carré, très compact et renflé, porté droit sur une paille raide, grosse et relativement courte. Ces deux blés rappellent le port du blé Shirriff. Mais, pendant que le blé rouge de Saint-Laud est une race hâtive, tallant peu, à feuillage court et dressé, à épi facile à égrener, le blé Browick est tardif, talle beaucoup, a des feuilles très amples comme le blé Prince Albert, et mûrit rarement bien. Le grain en est de qualité médiocre et s’échaude aisément. Ce n’est pas un blé à recommander pour l’ensemble des cultures françaises. Le blé rouge de Saint- Laud peut rendre plus de services, mais surtout au midi de la Loire.
Le blé seigle est une race bien distincte et bien caractérisée. Haut de paille, rustique, réussissant à l’automne et au printemps, donnant des récoltes très passables dans les terres siliceuses habituellement réservées au seigle, ce blé se retrouve, avec ses caractères et ses aptitudes propres, dans toute l’Europe centrale. Le grain en est beau, assez semblable à celui du blé de Noé et ordinairement d’une belle couleur dorée.
Pour le Midi, la Touzelle rouge de Provence est un des blés les plus recommandables. C’est, pour ainsi dire, l’équivalent en rouge du blé d’Odessa sans barbes, et il est malaisé d’en faire un plus bel éloge. La plante talle bien, est vigoureuse, a la paille fine, abondante, très flexible, le grain d’une qualité industrielle irréprochable.
Les blés barbus sont si peu en faveur, dans le rayon de Paris surtout, que j'ose à peine en parler ici, et cependant, j’ai la conviction, appuyée sur des observations très nombreuses, que la culture de ces blés donnerait d’emblée une augmentation très notable dans la production totale de notre pays.
Ce n’est pas en vain que les barbes ont été données au froment. Elles constituent d’abord la défense la plus efficace contre les ravages des oiseaux ; elles font ressort et empêchent les épis de s’égrener par les grands vents ; enfin, elles passent pour atténuer l’effet des grands coups de soleil. La principale objection à l’emploi des blés barbus: la dépréciation des menues pailles, tombe dans une grande mesure depuis que, par l’usage presque général de l’ensilage, on a le moyen de ramollir complètement les balles et leurs barbes en les mélangeant à des matières vertes et aqueuses.
Pour les pays fertiles, à climat frais ou moyen, le blé blanc Shireff, qu’il ne faut pas confondre avec le Shirriff à épi carré, est une race excellente, très productive, donnant en grande quantité un très beau grain blanc, de qualité
plus que moyenne. Il réussit bien là où prospèrent le blé blanc de Flandre, le blé roseau et les blés anglais. Sans doute, vu son origine écossaise, il supporterait même des climats plus rudes.
Le blé de Champagne ordinaire est une race extrêmement productive, malgré son apparence modeste. La paille en est forte, quoique fine, les épis s’entrelacent pour ainsi dire, et s’appuient mutuellement ; bref, le blé ne verse pas trop et donne des rendements surprenants. Le grain est rouge pâle, demitendre, long, et présente tous les caractères d’un blé de qualité au moins moyenne. Dans un essai comparatif fait cette année à Verrières, il a dépassé en produit tous les autres blés, y compris le poulard d’Australie.
Beaucoup de nos régions montagneuses de la France ont leurs blés barbus de pays, que leur résistance aux froids et aux intempéries de toutes sortes font conserver avec juste raison ; plusieurs de ces races locales seraient très probablement dignes d’être plus largement cultivées et il serait désirable de voir le préjugé qui règne contre les blés barbus sérieusement combattu.
Pour les terres moyennes, jusque dans le Centre et l’Ouest de la France, le blé de Rieti (Fig. 15, page 21), race italienne à grand rendement et à grain magnifique, presque corné, constitue une utile acquisition. Originaire d’une vallée très fraîche, il n’a pas à craindre, comme les blés des pays trop secs, l’invasion de la rouille quand on le cultive en France. Il y a plusieurs années que je l’étudie de près, et la constance de ses caractères me paraît complète.
Le blé de Roussillon a un caractère plus exclusivement méridional. Il est bien connu et très estimé dans la région du Sud-Est et même dans une grande partie du bassin de la Garonne. C’est une race locale, de haute qualité, qui est à conserver avec soin.
Un autre blé barbu qu’il serait injuste d’oublier, c’est le hérisson brun, race extrêmement distincte, aussi remarquable par l’aspect de son épi court, carré, grisâtre et hérissé de fortes barbes, que par son petit grain, fin, quoique très court, tout corné, à enveloppes très minces et à couleur rouge cuivrée. Nous avons très peu de blés récoltés en France qui puissent rivaliser de poids spécifique avec le hérisson. J’ai pesé à plusieurs reprises des échantillons dont la densité atteignait 80 kil. à l’hectolitre. Le grain doit donner peu de son et une farine très riche en gluten. En outre, cette variété est très remarquable par la facilité avec laquelle elle réussit dans les conditions les plus diverses; en bonne ou mauvaise terre, d’automne ou de printemps, elle donne presque toujours un rendement convenable. Cependant, c’est par-dessus tout un blé pour les terres médiocres et les climats durs. Ailleurs, des races moins rustiques peuvent donner des rendements plus satisfaisants. Le principal défaut du blé hérisson est la finesse exagérée de sa paille, qui fléchit trop aisément sous le poids du grain.
Nous avons encore à passer rapidement en revue les poulards, les blés durs et les blés vêtus. Nous le ferons sans grands développements, surtout pour les premiers et les derniers, qui doivent être regardés comme des races inférieures devant disparaître par suite de l’amélioration des terres, pour faire place aux blés tendres.
Les poulards sont des blés grossiers au point de vue de la qualité, à enveloppes épaisses donnant beaucoup de son. Ils ont pourtant leur valeur comme races à grands rendements s’accommodant de terres froides, mal drainées, encore trop acides ou trop mouillées pour porter utilement les blés fins. Leur
Fig. n.
B. Poutard d’Australie.
Fig. 16.
B. Pétanielle blanche.
immunité presque complète des maladies qui attaquent les autres blés doit aussi leur être comptée comme un mérite sérieux.
La pélanielle blanche ou blé hybride Galland (Fig. 16, page 23), qui n’a d’hybride que le nom, a remplacé à peu près complètement tous les autres poulards à grain blanc. C’est un blé vigoureux, donnant des chaumes très forts, élevés, et de gros épis carrés, blancs, barbus, qui souvent perdent leurs barbes en mûrissant. Le grain très gros et très renflé est d’un poids et d’une blancheur tout à fait remarquables. Au point de vue de la qualité, il est l’objet d’appréciations fort diverses, motivées probablement par des différences locales. Tandis qu’il est en général acheté à la culture un peu moins cher que les blés fins, il m’a été affirmé que dans le Sud-Est il était au contraire fréquemment surpayé.
Le blé géant du Milanais et la Nonette de Lausanne , dite aussi blé de Sainte- Hélène , se cultivent en' Auvergne. Ils ont les épis velus, carrés, les grains rouge pâle, glacés, bossus, donnant une farine surtout appropriée à la fabrication des pâtes. Ils diffèrent l’un de l’autre par la couleur de l’épi, qui est rouge dans le second et gris souris dans le premier.
Le poulard d' Australie (Fig. 17, page 23) est encore plus foncé. Il est gris ardoisé, à barbes presque noires dans les années chaudes. Son rendement considérable en grain le fait admettre dans les meilleures cultures pour une certaine proportion, malgré l’infériorité de qualité reconnue de son grain et de sa paille. Sa maturité tardive permet d’échelonner les travaux de la moisson, et l’écart qui existe entre son grain et celui des blés tendres n’est vraiment pas énorme, au moins dans certains cas. Il est d’un beau jaune, long, peu bossu, et pourrait presque, quelquefois, se prendre à l’aspect pour un blé fin.
C’est encore aux poulards qu’appartient la pétanielle noire de Nice, superbe blé méridional qui, à Paris, ne réussit bien que fait de printemps, et aussi le blé de Miracle ou Idé de Smyrne, à épi composé, race étrange qui séduit à première vue les ignorants, mais que les cultivateurs expérimentés laissent de côté, sachant bien que le nombre des épis est en raison inverse de leur développement individuel, et qu’en somme ce blé donne en quantité plutôt moindre qu’un autre, du grain plus difficile à battre et à nettoyer.
Les blés durs sont presque pour nous des produits exotiques. L’Algérie cependant en produit une grande quantité et devra tendre à en produire de plus en plus. Mieux appropriés que tous les autres blés aux climats chauds, à été précoce, les blés durs donnent un grain d’une nature toute spéciale, où le gluten prédomine sur l’amidon dans une proportion quelquefois excessive. Le blé Belotourka, un de ceux qui réussissent assez bien, même l’hiver, aux environs de Paris, fait un peu exception à cette règle, avec une forme rose velue du blé Arnaoutka. Tous les deux ont les grains partiellement farineux et doivent donner d’excellentes farines pour la panification.
Le blé de Médéah jouit depuis longtemps d’une réputation méritée; productif, supportant bien la chaleur, très riche en gluten, il fait l’objet d’une exportation assez importante comme blé de semence.
Le Xérès à épi carré, gros, compact, les blés de Taganrock, à barbes très développées, sont encore de bons blés durs remarquables par la longueur de leur grain, qui est blanc, glacé, translucide et qui fait bien pressentir l’identité des blés durs avec le blé de Pologne.
Celui-ci, qui exagère encore la longueur du grain et son apparence cornée, est surtout reconnaissable au développement presque foliacé des glumes et des
glumelles qui forment les épillets. Il n’est pas possible de le confondre avec aucun autre blé quand on l’a vu une fois. Gomme tous les autres blés durs, il n’a d’intérêt que pour la Provence et l’Algérie.
Des blés vêtus, épeautres, amidonniers, engrains, je ne dirai qu’un mot. Très rustiques et peu exigeants, mais peu productifs, demandant, pour être dégagés des enveloppes persistantes de l’épillet, un outillage spécial, ils sont destinés à disparaître devant les races améliorées qui existent dès à présent ou devant celles qui seront obtenues à l’avenir.
Il ne faut pas croire, en effet, que les variations spontanées du blé soient la seule source de races nouvelles. Depuis longtemps des chercheurs ont provoqué l’apparition de formes supérieures par des croisements raisonnés entre diverses races de blé, et ces efforts n’ont pas été sans succès. Patrick Shireff, en Ecosse, a obtenu de la sorte diverses races qui subsistent encore, et il a été question déjà, dans cet entretien, de blés que j’ai produits par le même procédé.
Le croisement ouvre la porte aux variations du blé, les force presque à se manifester dans une direction précise, si les parents ont été habilement choisis. Mais le croisement ne donne pas d’emblée une race fixe et uniforme. Pour l’àmener au point où elle mérite vraiment d’être appelée une race nouvelle, la variation obtenue doit être soumise à une sélection rigoureuse et méthodique, et cela souvent pendant cinq et six ans, ou même davantage.
La sélection dont on parle beaucoup, surtout depuis quelques années, est l’opération fondamentale qui préside à la constitution de toute race d’êtres organisés. C’est le choix naturel ou artificiel des individus qui doivent perpétuer la race et la suppression des autres, au moins en temps que reproducteurs. C’est, en d’autres termes, l’élimination de tous les indignes et la conservation exclusive, en vue de la reproduction, des êtres les plus aptes à maintenir le niveau de perfection de la race ou même à le faire monter encore. C’est une opération aussi simple dans son principe que compliquée et hérissée de difficultés dans son application. Mal pratiquée, elle détériore les races au lieu de les améliorer. Tout le monde peut faire de la sélection, mais il faut du coup d’œil, du jugement et un tact particulier pour la faire avec succès. Quant a l’opération même du croisement, elle ne présente pas de difficulté sérieuse. La figure ci-dessus (Fig. 18) aidera à comprendre ce qu’elle représente. La petite nacelle est la fleur du blé ouverte ; dans l’intérieur sont les deux éléments essentiels d’une reproduction : le pistil et les étamines renfermant la poussière
Fig. 1S.
Épillet de Blé Prince Albert.
fécondante, le pollen. Lorsqu’on veut croiser un blé par un autre, il faut au moment où cette fleur est encore fermée et où les étamines ne sont pas encore ouvertes, entr’ouvrir la fleur, enlever les trois étamines, puis au moyen d’un petit lien qu’on met autour de la fleur et de l’épi tout entier, empêcher que la fleur ne s’ouvre d’elle-même spontanément, comme elle le ferait, pour recevoir du pollen étranger. Le lendemain ou le surlendemain, venant avec un épi prêt à fleurir de l’espèce qui doit donner le pollen, on entr’ouvre légèrement la fleur, on y verse le contenu d’une étamine mûre et déjà crevée par une de ses extrémités, puis on enveloppe de nouveau pour être certain qu’aucun pollen étranger ne viendra influencer le produit, c’est une opération très simple, on peut dire très facile, quoiqu’elle demande un peu de dextérité, et l’on arrive de la sorte à produire le croisement. On obtient ainsi des grains de blé qui, mis en terre, produisent des plantes généralement intermédiaires, si la fécondation a réussi, entre les caractères des deux blés qui ont servi à les produire, et, par une de ces lois naturelles connues sans être absolument expliquées, il arrive souvent que, par le fait de cette fécondation croisée, le produit présente une des qualités de l’un des parents à un degré plus élevé, plus développé que ne le présentait la plante mère elle-même ; c’est de cette façon qu’on peut arriver, en saisissant une petite modification qui se produit dans un sens, à l’accentuer et à la faire marcher beaucoup plus rapidement que par la sélection pure et simple. Mais il s’en faut de beaucoup que, dans le travail qui consiste à obtenir des blés par croisement, la sélection soit absente ; au contraire, elle est absolument nécessaire, comme je vous le disais tout à l’heure. Et il est important qu’elle soit dirigée avec constance dans la même direction; c’est le seul moyen de donner de la fixité à la race en formation.
Mais, tout en admettant la possibilité de voir sortir des semis qui se font maintenant de divers côtés, des blés excellents de tous points, nous devons penser avant tout à tirer parti des ressources actuellement existantes. Nous avons vu qu’elles sont variées et nombreuses, et c’est à les utiliser le'mieux possible que nous devons surtout nous appliquer dans les efforts que nous sommes décidés à faire chacun suivant nos forces et nos moyens d’action, en vue d’améliorer notre production en blé.
Ici, Messieurs, il me semble que la plus grande prudence est nécessaire et, quelle que soit la valeur des données que nous possédons sur le mérite relatif des diverses races de blé, je ne voudrais pas qu’une seule fût complètement abandonnée sans que l’on fût certain de la pouvoir remplacer par une autre de mérite équivalent.
Les causes qui font qu’un blé est préféré à tout autre dans un endroit donné sont très variées, quelquefois très spéciales, comme nous l’avons vu au sujet du blé de rivière des bords de la Saône dont il a été parlé plus haut.
La première opération, avant de donner des conseils sur la propagation de certaines espèces et sur l’abandon de certaines autres, ce serait d’établir une sorte de statistique des blés cultivés et de l’importance de leur production. Gela existe pour les races de bétail, pourquoi ne le ferait-on pas pour les races de blé, maintenant surtout que la décentralisation de l’enseignement agricole a mis dans chacun de nos départements un homme instruit, actif et tout à fait préparé par ses études à des recherches de ce genre. Et de là il n’y aurait, pour les professeurs départementaux d’agriculture, qu’un pas à faire pour passer à l’expérimentation des blés les plus analogues aux races locales au point de vue
de la nature du produit et de l’aptitude à réussir dons les conditions géologiques et climatériques du pays. Il y aurait aussi certainement beaucoup à faire, et très utilement, en cherchant à améliorer les races locales par sélection, comme M. Grandeau le recommandait tout dernièrement avec beaucoup de raison (1).
En ce qui concerne les soins de culture propres à accroître la production du blé et à améliorer la qualité du produit, les indications générales qu’on peut donner, sauf à les faire contrôler dans chaque cas par l’expérimentation locale, sont les suivantes :
Ménager la semence, et par là économiser une partie des 15 millions d’hectolitres employés chaque année à la reproduction. Si l’on en réduisait la quantité de moitié, l’équilibre serait à peu près établi entre la production et la consommation — la production étant de 100 à 103 millions d’hectolitres, la consommation de 110 à 120. Avec les semoirs dont on dispose actuellement, il est aisé de répandre 100 kilogrammes de semence à l’hectare assez également pour obtenir un semis plus que suffisant, en rangs peu espacés, et à distance assez grande sur le rang. Il faut environ 400 chaumes au mètre carré ; on les a facilement par le tallage en semant 100 grains et même 30 seulement au mètre, mais je compte 200 pour faire la part de toutes les causes de destruction. Or, à 20 grains en moyenne au gramme, 100 kilogrammes de blé donnent 200 grains au mètre carré.
Préparer soigneusement les semences en vue de les soustraire aux ravages de la carie.
Faire autant que possible disparaître les causes d’attaque par la rouille.
Combattre les dangers de verse en retardant au besoin la montaison du blé, en ménageant les engrais azotés, en faisant pénétrer le plus longtemps possible le jour et la lumière jusqu’au sol occupé par la récolte.
Faire profiter le blé seul des ressources nutritives de la terre en la binant partout où cela est possible. Il est rare que cette opération ne paie pas ses frais par l’accroissement de la récolte.
Éviter les pertes sur la moisson en échelonnant les travaux par la culture de blés à maturité successive, la coupe un peu sur le vert et la mise en moyette des premiers blés coupés.
Employer les mélanges de blés qui, bien combinés et formés de races qui demandent à être semées à la même époque, donnent presque toujours plus en quantité et en qualité que les blés semés purs (2).
Mettre les blés à grand produit, parmi lesquels doivent être préférées les races à grain de haute qualité, blanc de Flandre, Roseau, Saumur, Dattel, Lamed, dans les terres riches, surtout dans les vallées et plaines d’alluvion, où la nature a préparé un mélange des divers éléments minéraux appropriés à la production des blés d’élite.
Conserver pour les terres moins riches et les climats plus âpres les races à grain long, sans barbes ou barbues, comme le blé de Crépi, le Hunter, le blé seigle, le blé de Champagne ordinaire, le Hérisson, qui sont capables d’y donner, avec quelques soins, des produits abondants et dont la qualité est certaine.
Réserver aux terres du Midi, où l’hiver n’est jamais rigoureux, les blés de
(1) Journal Le Temps , n° du 23 août 1887.
(2) Voir Les meilleurs Blés , par MM. Vilmorin-Andrieux et C‘e, page 107.
Talavera, Richelle de Naples, Odessa sans barbes, Touzelle rouge de Provence, qui sont aussi des blés de qualité supérieure.
Consacrer aux poulards les terres encore froides, trop argileuses ou mal drainées ; aux blés durs celles des pays tout à fait méridionaux.
A égalité de produit, donner toujours la préférence aux races de qualité supérieure, donnant moins de son et plus de gluten.
Et, d’une façon générale, toujours proportionner la race à l’état de fertilité naturelle ou artificielle de la terre.
C’est une faute presque aussi grave de mettre un blé à petit rendement dans une très bonne terre que de mettre un blé amélioré et exigeant dans une terre pauvre : dans un cas comme dans l’autre, la récolte ne paie pas les frais de culture.
Enfin, et par-dessus tout, n’avancer qu’avec circonspection et s’éclairer de toutes les lumières de la science et de l’expérience. Ne substituer une race nouvelle à celle qui donne des résultats passables qu’après s’être renseigné sérieusement et avoir fait l’essai comparatif des deux variétés. En agriculture surtout le succès ne s’improvise pas ; il se prépare de longue main, et c’est le caractère des progrès durables que de se faire lentement et pas à pas. Que chacun de nous par ses conseils, par son influence ou par ses exemples, fasse faire à la production du blé un de ces pas en avant, et il aura bien mérité de l’agriculture et du pays tout entier.
Henry L. de Vilmorin,
Membre de la Société nationale d’agriculture.