‹ Les blessuresChapitre 2 sur 14 · SONNET LIMINAIRE · texte numérisé non relu

SONNET LIMINAIRE

LIVIDES, VOUS voguei au gré du flot des mers, oimour, Force, Génie, et la Gloire vous leurre; El, même lorsque l'homme est à sa dernière heure, L'espoir remplit ses yeux voraces et pervers.

éMoi, j'ai beau regarder, vos désirs sont amers; La vaste Humanité m'épouvante et m'écaure; Et l'exécrable Orgueil sur vos néants demeure: Je n'entends plus que vous, sanglots de l'Univers.

LES BLISSURES

Esr-ce l'ennui de vivre ou le dégoût du monde Qui hantent mes esprits tourmentes ? Je ne sais. zMais mon âme contient d'ineffables regrets...

Toi qui souffres aussi, tu veux que je réponde ?. Interroge plutôt ton caur et ses secrets, Frère, tu trouveras la blessure profonde.

Le Corbeau

^ Edgar Toe.

IL fut un temps, mon âme affranchie et joyeuse N'avait pas entendu l'écho des noirs chagrins; Des moroses saisons elle était oublieuse Et s'en allait gaîment au hasard des chemins.

Les jours n'avaient pour elle aucune fleur fanée, Et le ciel n'avait pas de ces nuages gris Qui sèment, en passant, sur notre destinée, la langueur ténébreuse et le spleen indécis.

Rien ne troublait son calme, et nul dégoût de vivre Alors n'avait hanté mon pauvre cœur humain; Et l'âpre inquiétude, inapte à me poursuivre. N'avait pas distillé son perfide venin.

Mais un soir de novembre, où dominait le songe, Un soir où gémissait le vent froid du tombeau. Tel un spectre hideux d'horreur et de mensonge. Entra par ma fenêtre un sinistre corbeau.

Le Corbeau prëcurscur du mal qui me d<5vorc, Oiseau des espoirs morts, sur l'aile de la nuit, Croassant sa chanson, l'ëternel « never more », Obscsseur et tragique au désert de l'Ennui.

Poète de la Mort! le gouffre où tu t'abîmes

Porte en lui le vertige éblouissant nos yeux,

Ainsi que la splendeur des grands monts, dont les cimes

DressiMit Ii-iirs froiifi fL-ants vlts IV'iiiaiiiL- dc-s ric-u\.

Comme toi, renfermé dans ma douloir stoique. Penché sur le néant de notre humanité.

Je sens l'attraction d'une force magique : Par un mal inconnu je suis persécuté.

Comme toi, descendu dans les mille spirales Du doute impérieux où sombre la raison, J'entends le bruit lointain des plaintes et des râles : Le Destin malfaisant m'a versé son poison.

Et comme toi les cris de la souffrance humaine Me tenaillent sans trêve et troublent mes esprits; J'ai peur de regarder en arrière, et la Haine Clame en un chant de mort sa rage et son mépris.

Oui, le Corbeau fatal avec sa robe noire Une nuit est venu frapper à mes carreaux; Et je n'ai pas osé dans ma prison sans gloire, Paria de la vie, en briser les barreaux...

Il s'est perché là-haut, muet dans les ténèbres, Alimentant en moi mon éternel tourment; Il est là, tout auprès des tentures funèbres, Et je lis dans ses yeux le mystère qui ment.

Pour toujours il s'obstine et s'attache à mon ombre; Ainsi que ma pensée en tous lieux il me suit; Et je passe des soirs, le front lourd, l'âme sombre, Terrassé par la peur du spectre de l'Ennui!

IfS HLESSUKES

Ru

es ixumes

Du haut d'un promontoire, au flanc des monts sans bornef Un vieux château se dresse au bord des oc<:ans; Autour de ses donjons, des abimcs béants Ouvrent leurs profondeurs taciturnes et mornes.

Sous le grand porche obscur, des marbres mutilés, Des fragments de granit gisent sous les décombres; Et le long des sentiers, comme de pauvres ombres, De superbes frontons les débris isolés. i

Ses murs abandonnés lancent leurs tours augustes Comme des javelots dans l'infini du ciel; Et, dans l'éloignement brumeux et solennel. Se frangent les créneaux et les chapiteaux frustes.

Un silence de mort hante ses noirs caveaux; Les hiboux familiers en défendent l'approche; Le lierre parasite et tortueux s'accroche, Comme un crêpe de deuil aux portes des tombeaux.

Ce château, c'est celui de mon cœur séculaire, Qii\ porte l'abandon fièrement dans sa nuit; Où réside à jamais l'indélébile Ennui, Où le Doute a muré les Espoirs pierre à pierre.

Sous ses lambris déserts, les tronçons dispersés De mes rêves d'antan et d'illusions folles Reposent; je revois, en ces chères idoles, Des bonheurs fugitifs les portraits effacés...

Si quelque vent mauvais de par hasard te porte Au château de mon cœur où gisent mes regrets, Tu chercherais en vain la clef de ses secrets : Passant, arrête-toi sur le seuil de la porte.

Car un spectre, jaloux de mes anciens printemps. Se promène le soir sur les dalles antiques, Dans le délaissement des funèbres portiques, Où nul n'a secoué la poussière des ans.

lO LES BLfc&bUHfcï

Mystère

A la source j'ai dit : « Pourquoi courir toujours A travers des pays aux routes tourmcntc^cs, Et que n'habites-tu ces plaines enchantées, Où d'éternels printemps prodiguent leurs amours? «

La source a répondu : « Je ne crains pas l'épreuve : Je m'en vais sans savoir où me guident mes pas; Mais les plus forts torrents ne m'arrêteront pas, Car l'on prédit qu'un jour je serais un grand fleuve, »

Au grand fleuve j'ai dit •• « Quel est ton désespoir, Et pourquoi n'as-tu pas de ces instants de trêve Qui font les longs repos et plus calme le rêve? Pourquoi ta plainte a-t-clle un écho dans le soir? »

Le fleuve a répondu : « J'ai parcouru le monde; De petit que j'étais, je deviens un géant; Et l'on prédit qu'un jour je serais l'océan : C'est pourquoi je poursuis ma course vagabonde. »

Au poêle j'ai dit : a Ne chante pas en vain Ni ne pleure le sort de nos âmes blessées; Qu'importent les chansons et les larmes versées. Si le monde oublieux te méconnaît demain? »

Mais il n)'a répondu : a Comme la source frêle Dont les tendresses ont des soupirs et des voix, J'ignore les chansons que je chante, parfois, Mais je chante quand même et je pleure comme elle.

« Majestueux aussi, je vais, et mes sanglots Ont la morne rumeur du fleuve qui serpente; tt comme lui, sans trêve, un cauchemar me haïuc, Et je me sens grandir au rs thme de ses flots.

« Alors l'âpre combat de la mer se déchaîne En mon âme. J'entends une immense clameur; Et, comme elle, je veux apaiser ma douleur ; Mais la douleur toujours me tenaille et mVnLiiaim.-.

o Quelque autre jour j'éprouve un doux apaisement; Je vais jusqu'à nier la haine et la souffrance; Mais que vienne la nuit, l'angoisse recommence : Je sens autour de moi le noir délaissement.

a Voilà pourquoi je pleure et je chante sans cesse. Humble écho de la source et du fleuve géant, Ayant parfois la voix grave de l'océan. De colère remplie ou faite de tendresse. *

Saisons de la Vie

LE printemps nous apporte un chagrin inconnu... La vie est un étrange et fragile poème ; L'âme est prise d'un mal l'on ne sait d'où venu : Nous regrettons do vivre et nous vivrais quand même.

A peine vient l'été, que déjà mon )ardin A des arbres aux fruits dont les grappes pesantes Sont lourdes du passé déjà vague et lointain; Et mes roses ont des épines trop blessantes.

L'automne me reporte aux vieux ans révolus : Ses coteaux sont pensifs, leurs sources sont taries; La Chimère a passé sur ma route et n'est plus Qu'un souvenir menteur me montrant ses féeries.

Le présent n'offre plus que des espoirs troublants, Et sous les coups du Temps ma jeunesse succombe; L'hiver couvre mon front de nombreux cheveux blancs ; L'heure se fait plus triste et creuse en moi sa tombe.

Monotonie

LENTEMENT, lemciiieiu, l'hcurc va monotone, Parmi les jours nombreux, uniformes et plats; Et nous sentons en nous rimpérieux automne Mêler à nos douleurs le bruit sourd de ses glas.

Le pâle souvenir des choses envolées Passe dans le vent froid au hasard des chemins; Les regrets attristant les campagnes voilées Réalisent ce que seront les lendemains.

Ah ! la vie est un songe où la monotonie

Des saisons prend le cœur et ses plus doux instants,

Et prolonge pour nous la langueur infinie

Du voyage à travers l'éternité des ans.

Le Temps frappe à ta porte et gravement dévide La tristesse des jours et les trop longues nuits ; Et plus nous ressentons autour de nous le vide. Plus nous recommençons de vivre nos ennuis.

14 LES tLESSURES

Fatalité

N'avoir pour horizon que le bruit des cites Dont la grave rumeur est comme un chant d'automne ; Vivre (éternellement dans les demi-clartés. Dans la foule, qui va pensive et monotone!

Souffrir les jours nombreux de ces cœurs tourmentés, Que la fièvre de l'or pour la vie empoisonne; Rêver le ciel lointain des grandes libertés, Et n'avoir sous ses pas que l'enfer qui frissonne.

Souhaiter d'être seul dans le couchant vermeil.

Se sentir emporté vers l'impassible espace,

Où l'orgueil de régner n'appartient qu'au soleil;

Et, comme le dernier de la plèbe qui passe,

Promener à travers la ville son ennui,

Et s'en aller sans but dans l'immuable nuit.

Le Bonheur

BIEN souvent tu montas sur la plus haute tour, lit tes regards plongeaient au désert de la plaine, Et, sans désespérer qu'il apparut un jour. D'un inutile espoir ta grande âme était pleine.

Car l'heure est par trop brève, et notre attente est vaine; L'impossible bonheur est semblable à l'amour : Le vent de la défaite à l'abîme l'entraîne, Ht l'instant qui le fait entrevoir est si court!

Mais, pendant que tes \cux regardent la colline. Rêveur inassouvi que la vieillesse incline. Avec le pâle oubli, vers les ans révolus.

Peut-être qu'un beau soir le bonheur à ta porte Passera, mais pour lui ton âme sera morte. Puisque, désabusé, tu ne l'attendras plus.

l6 LES BLESSUKES

Obsession

Nos œuvres sont le fruit de tous les souvenirs Que nous faisons revivre en d'austères études; Tels sont l'amour brise, les doutes, les dësirs. Dont nous reproduisons les ficres attitudes.

Toute la vie enfin se répercute en eux. Nos plus chers souvenirs dirigent nos pensées; Si nous n'évoquions pas nos ivresses passées, Le présent resterait sans attraits à nos yeux.

Aussi, dans un poème où tu devras séduire. Quand je décris ton front, ta lèvre au rire fin. Tes bras harmonieux, la blancheur de ton sein. Muse, c'est le passé tout entier qui m'inspire.

De loin nous entendons les échos de sa voix. Tout comme un chant plaintif dont notre âme est ravie Il comble nos plus doux instants, et c'est la vie. Et nous aurons vécu des rêves d'autrefois.

Étranger

Qu'importe maintenant de revoir le sentier, Dont l'herbe reflcurie a recouvert la trace. Si déjà le passé s'y cache tout entier, Si le cher souvenir de nos âmes s'efface?

L'oubli, toujours plus fort que notre volonté, Fait que rien ne subsiste et que rien ne demeure; L'amour même, qui semble éternel, emporté Au hasard du chemin, s'évapore en une heure.

Aussi, lorsqu'il regarde autour de lui, parfois L'homme éprouve l'horreur du vide et du mystère; Les amis d'aujourd'hui comme ceux d'autrefois Ne sont plus, et l'on reste étrangers sur la terre.

Et notre lèvre insulte à l'implacable sort Qui penche notre front au déclin des années Et parmi les humains nous jette comme un mort Ou comme un mur croulant parmi t^cs fliiirs fanées.

l8 LES BLESSURES

La Glaneuse

PETITE ROMANCE

LA vaste campagne est sereine:

C'est l'heure heureuse des moissons; La paysanne, par la plaine, Glane, murmurant ses chansons.

Elle est blonde, sa main est blanche; La fille glane abondamment; Elle songe au prochain dimanche Où lui reviendra son amant.

Et la fille si bien ramasse Que bientôt son front se fait las; Car partout où la belle passe Il ne reste rien sous ses pas.

Le champ de la vie est immense, Plein de la blonde illusion Et des gerbes de l'espérance S'étalant à profusion.

Nous nous en allons par la plaine, Comme la belle au cœur épris ; Et, toujours courbés à la peine, Nous ramassons les lourds épis.

Si bien qu'un jour, de parle monde, Où la main a tout ramassé, Rien n'est plus de la glane blonde Des illusions du passé.

20 LES BI. ESSUKES

Le Passé

Qu t rcgrcttcrais-tu, si, remontant le cours Des âges, le passé, de sa voix si plaintive, Te rappelait cncor l'infinitc des jours, Dont la suite pour toi fut triste et fugitive?

Voudrais-tu qu'il te fit revivre les printemps Dont les soleils nouveaux et les ticdes soirées Te faisaient oublieux des ennuis et du temps Et des plaintes d'amour par le vent murmurées?

Dis, regretterais-tu la suave chanson

Des étés t'apportant leurs ivresses lointaines?

Ou le chant des oiseaux, ou le moelleux frisson

Des grands soirs murmurant aux nocturnes fontaines?

Et voudrais-tu revoir l'automne ténébreux. Ou la plaine d'hiver morne et silencieuse?... Que regretterais-tu des jours les plus heureux, Sinon d'avoir vécu la vie inoublieuse?

Convoi funèbre

^ Eugène LassalU.

PAR le chemin des rêves morts, Par le sentier plein de tristesse, Le Souvenir, dans sa détresse, Dit sa plainte en mornes accords.

Ce sont des requiems funèbres, Murmurés comme des sanglots :

Les hymnes du dernier repos.

Dans la profondeur des ténèbres.

C'est un convoi d'Illusions, S'en allant tout le long d'un fleuve Où la profonde nuit s'abreuve.

Oïl se plaicnent des visions.

Dans la procession nocturne, Embrassant de mortelles fleurs, Sont des pleureuses, mes Douleurs, Qui portent dans leurs bras une urne.

32 LES BLESSUKEi

DcrricTc elles, sombre et muet, Vêtu de deuil et solitaire, Ses grands yeux rivés à la terre, L'Ennui taciturne et discret.

Puis vient, pleine d'inquic^tudc, Ayant de longs soupirs parfois.

Mais désenchantée et sans voix, La douce et sainte Solitude.

Le front recouvert de jasmins,

Avec sa chevelure blonde.

Ma Jeunesse suit comme une onde,

Avec des roses dans ses mains.

De rayons lunaires vêtue.

Superbe dans sa majesté, La divine et chaste Beauté, Aux blancs contours d'une statue.

L'Amour ailé, ce roi des rois, Dans une nudité profane, A son épaule diaphane Portant son arc et son carquois.

Dans le silence vient ensuite, Marchant fièrement dans leur deuil, Pleines de haines et d'orgueil, Mes Ambitions à la suite.

Et plus loin cncor, l'air hagard, Comme par un remords suivie, L'insatiable et blême Envie Promène autour son faux regard.

L'Intrigue cachée en son masque, Couverte d'un manteau Scapin, Presse les ressorts d'un pantin Qui remue un tambour de basque.

La Jalousie au cœur brisé, Et portant un faisceau d'épines, Foule du pied les églantines Dont le chemin est pavoisé.

Là-bas, dans l'énigme d'un songe, Méditant quelques vains aveux, L'œil plein de sinistres adieux.

J'aperçois l'inique Mensonge.

Et tout près, l'hydre aux mille dents, Cuivre ou monstre, la Calomnie, Avec un geste d'ironie.

Le front morne, les \eu\ ardents.

Dans une orgueilleuse prestance, La Fortune au rire qui ment S'avance triomphalement.

Tenant sa corne d'abondance,

24 LES BLESSUKES

Débordante d'or et d'argent...

Et pri-'S de ces spectres livides Aux orbites fauves et vides, D'un rayon d'étolc émergeant,

La grande, ta sublime Gloire En sa grâce et sa majesté^, Sur un char richement monté.

Tient dans sn mait) de blanc ivoire

Un diadcmu tait d ur Hn ; Et son corps ceint d'une tunique.

Dans une posture pudique, A quelque chose de divin.

Voici dans des apothéoses, Radieusemcnt panaché.

Foulant le sol, pour lui jonché De thym, de lauriers et de roses,

Le Génie, astre lumineux Et beau dans sa pâleur sublime.

11 suit; et sa figure exprime Toute la profondeur des cieux.

Enfin, pour clore le cortège De tous ces fantômes passés, Dans la file des trépassés.

Avec une blancheur de neige.

Fatale, obéissant au Sort, Inexorable, grimaçante.

Et brandissant sa faulx tranchante, La grande faucheuse... la Mort!

Et je tremble dans les ténèbres Quand me hante la vision ; Et la vague apparition A fait frissonner mes vertèbres.

Mais dans l'horreur de ccitc nuit S'éloigne et disparaît dans l'ombre, Lugubrement, la bande sombre.

Qui lentement, lentement suit...

L'image de toute ma vie Me revient, ce soir, à nouveau; Et dans cet étrange tableau Je revois, l'âme inassouvie,

Toutes les choses que j'aimai; Les souvenirs qu'un vent m'apporte, Et la triste jeunesse morte, Et l'amour que j'ai blasphémé.

Parmi les regrets que je scrute, Je reconnais les noirs malheurs.

L'infinité de mes douleurs Aux jours agités de la lutte.

20 LU ftLESSURlS

Us sont tous là, mes rêves morts, Drapes d'un manteau de tristesse; Leur plainte, pleine de détresse, M'arrive au cœur en longs accords.

Ce sont des requiems funèbres.

Murmurés comme des sanglots, Les hymnes du dernier repos, Dans la profondeur des ténèbres.

Le Vase de Tristesse

Ovasc inépuisable et profond qu'est le cœur! Urne qui peut tenir les souffrances humaines, Qui sait souvent donner le sang pur de ses veines Et semble ne pouvoir épuiser sa douceur;

Vient le fatal instant où, pale et tendre fleur. Devant l'ingratitude innombrable et les haines, Il ne peut plus porter le fardeau de ses peines Et lentement se brise, accablé de douleur.

Pareil à ce ruisseau que le vent bouleverse Et qui, subitement, s'enfle, rugit, se tord Et se déborde après une abondante averse,

A force de souffrir et vaincu sous l'effort.

Le cœur répand un jour les larmes qu'on y verse •

Le vase de tristesse était plein jusqu'au bord.

iS LES BLBSSUREt

Oubli

ETRE insensible ainsi que le néant des choses; Ne pas se souvenir et ne jamais penser; Ne pas tendre la main vers la splendeur des roses, Dont on pourrait sentir l'épine nous blesser;

Ne pas croire aux amours futiles et moroses, Dont la morsure au cœur ne saurait se panser; N'avoir pour les douleurs que des âmes bien closes, Ne pas voir les ennuis devant nos yeux passer;

Repousser loin de soi la trompeuse espérance; Fuir le monde qui ment, n'aimer que le silence, Ne pas connaître l'heure et son gouffre béant;

Ignorer le tourment de creuser les abîmes, Ne pas souffrir en soi de la beauté des cimes... Si l'oubli nous faisait semblables au néant!

Impuissance

CROIS-MOI. Quelque puissant que t'ait fait ton génie, L'idéal trompera ton rêve inachevé; lit ton âme perdue en l'extase infinie Ne peut atteindre, hélas! au bonheur tant rêvé.

O poète, à quoi bon te mettre à l'agonie. Avec l'illusion vaine d'avoir trouvé Ce problème menteur et monstre d'ironie Auquel ton faux désir ne s'est pas élevé?

Tu marches dans la nuit au mensonge des choses; les blanches vérités, éternellement closes. Plongent tes yeux hagards au fond d'un océan.

Crois-moi. Tu tenterais en vain, âme blessée, De faire l'existence ainsi que ta pensée Et d'égaler ta vie à ton rêve géant.

Tourment

LA plus noire, la plus longue des agonies N'est pas d'être privé des brûlantes amours Qui donnent à la chair des douceurs infinies ht font moins ennuyeux et moins tristes les jours.

Ce ne sont pas cncor les peines réunies, Plongeant au coeur humain leurs serres de vautours; Ni du monde menteur les âpres ironies, Ni les bonheurs défunts qui n'ont pas de retours.

Mais pour toi, dont les vers suspendus à tes lèvres, T'auront pris tant de pleurs, et de nuits et de fièvres. C'est de sentir ton cœur vivant enseveli;

C'est de ne rien laisser après toi qui demeure. De croire en ton néant jusqu'à ta dernière heure, Et de savoir ton nom s'abîmer dans l'oubli.

Épitaphe

c/4m Toète tnoJertu.

SI tu meurs, on saura l'époque où tu vécus... Si ton œuvre jaillit du bronze indélébile, Tu resteras l'écho de ce monde débile.

Où, l'orgueil triomphant, tous les dieux sont vaincus.

On saura qu'en ton front, qui sous le faix succombe. Le doute impérieux livrait d'âpres combats. Et qu'en tes yeux, vieillis par le siècle trop las, FcrnKMU.nt le désir antique de la tombe.

On saura que l'espoir, d'un geste souverain, Couvrit ton cœur mortel d'incurables blessures, Que la joie est menteuse et que le rire est vain;

Que la haine et l'amour t'ont laissé leurs morsures; Que tu mourus, un jour, de tristesse et d'ennui, Ainsi qu'un pauvre hère allant de par la nuit.

■}2 LFShirssiRFS

Regrets

Qu'importe que, ce soir, désenchanté du monde, Tu veuilles te vêtir du manteau de l'oubli : Nul empire lointain de la forêt profonde Ne saurait consoler ton rêve enseveli.

Ne va pas désirer la splendeur des aurores, Ou les marches d'un trône, ou les lourds diamants, Ni même les cités avec leurs bruits sonores, Pour tuer tes chagrins et calmer tes tourments.

Tu n'approcheras pas la coupe de tes lèvres, La coupe qui prodigue aux esprits harassés L'apaisement si doux des doutes et des fièvres. Et les tranquilles nuits aux pauvres cœurs blessés.

Une étrange douleur, toujours inassouvie, Tourmente les humains comme un feu dévorant; Et le monde emporté, tout comme le torrent. Aura vécu par vous, ô regrets de la vie!

Tempus edax rerum

PARFOIS, je songe en moi que le temps qui dévore Ne nous laisse rien moins que de mornes regrets, Ht que, recommençant, il nous détruit encore, Alors que le tombeau garde en lui nos secrets.

Il renverse la force un jour prépondérante. Commande à la lumière et gouverne la nuit; 11 fait l'illusion de notre vie errante. Et le bonheur craintif à son approche fuit.

H est le noir tyran des espérances brèves Et met un terme à nos trop courts enchantements; Il construit une borne où se heurtent nos rêves Et distribue autour de lui ses châtiments.

Il enveloppe l'âme oublieuse en ses voiles. Si bien que le passé s'efface avec les ans; Et l'immobilité pensive des étoiles N'a pas de profondeur plus vaste que le temps.

]4 LES BLESSURIS

Mais, pour ctcindrc en nous la tristesse mortelle,

Il inventa l'oubli des souvenirs lointains.

Sans l'oubli, la douleur resterait éternelle,

Va tes jours de bonheur seraient sans lendemains.

Oh! l'oubli si profond! mot que l'homme blasphème. Baume étrange! invisible endormeur du chagrin. Si tu n'étais pas lâ, par cet instant suprême, Où l'âme, à bout de force, au détour du chemin.

Succombe sous II- yn^t^ ao MMjtii.iin.es humaincs, Que serait l'existence implacable ici-bas? Que seraient nos amours et que seraient nos haines Dont les désirs menteurs ne s'assouvissent pas?

Que seraient nos chansons, la jeunesse et la joie. Que serait le voyage à travers les sentiers, Si les noirs souvenirs acharnés à leur proie. Avec un soin jaloux nous gardaient tout entiers?

Les heures s'en allant tragiques et funèbres Augmenteraient en nous la crainte du néant; Remplis de visions mornes et de ténèbres, Nous resterions penchés sur un gouffre béant!

Des choses n'ayant plus que la froide apparence, Accablés sous le poids de la réalité, Nous douterions en nous même de l'espérance. Et nous fuirions d'horreur le monde épouvanté.,.

N'accusons pas le temps qui dévore les choses De ne semer que des regrets et que des pleurs; Car, sans se demander les effets et les causes, 11 inventa l'oubli pour les grandes douleurs.

Ma Chambre

TRISTE ma chambre avec ses luiicDics icniurcs, Ou des vases de Sèvrc aux fissures en pleurs Répandent leurs parfums songeurs sur mes blessures Et mêlent leur tristesse au silence des fleurs.

Triste le grand miroir aux dorures anciennes, Où reflète, ce soir, mon rêve inachevé, Mon rêve qui s'envole à travers les persiennes Et se brise en tombant aux pierres du pavé.

Triste le clavecin, dont la plainte infinie Se répercute au loin en préludes épars, Et dont le rythme ébauche en râles d'agonie De langoureux motifs au souffle des hasards.

Tristes les cadres, vieux et blancs sous la poussière : Comme un défi hautain à l'outrage des ans, Us ont, en cette nuit aussi grave qu'austère. Gardé la majesté de leurs lointains printemps.

Tristes les lourds fauteuils, débris d'une autre époque : Le vénérable chêne au brocart familier Me parle des aïeux, quand ma pensée évoque Mélancoliquement l'antique mobilier.

Triste la vieille horloge à l'aiguille fatale, Qui chuchote au silence un langage inconnu; Car je la crois l'écho de quelque âme ancestrale. Lorsque j'entends, la nuit, son tic tac continu.

Tristes les bouquins aux contidences muettes. Dont les pages m'ont fait vibrer le cœur souvent : Ils m'ont remémoré la gloire des poètes, Sur qui j'ai fait des vers dispersés par le vent.

Triste en sa gravité sur le mur en détresse, Le vieux calendrier qui me ramène à vous, Les jours ensoleillés de ma blanche jeunesse : O mes bonheurs défunts, je vous reconnais tous!

Tristes ces souvenirs où ma douleur est toute; Us s'attachent à moi comme le désespoir; Et l'oubli, qui n'a pu tuer en moi le doute. Me reporte au passé dans mes chagrins du soir.

Hélas! sans nul souci des pleurs qu'ils ont fait naître, Dans ma chambre si triste, ils ignorent pourquoi, Des lambeaux du passé demeureront peut-être. Sans avoir su garder quelque chose de moi.

Printemps de la Vie

Rêve d'Artiste

LAISSE la vie intense et lourde des cités, Puisque tu hais la foule et que le bruit t'oppresse. Ne donne pas ton âme aux tristes voluptés, Dont tu regretterais la trompeuse caresse.

Tourne plutôt tes yeux vers l'Art, dont les clartés T'empliront d'une vraie et bienfaisante ivresse; Son culte fait jaillir les grandes vérités, Ft la Beauté sereine est sa seule maîtresse.

Vis de ton rêve. Elève un autel à tes vers,

Pour que tu puisses, loin des bruits de l'univi-rs,

Faire vibrer en toi la divine harmonie.

Chante la solitude impassible des bois.

Et, pour répercuter les échos de sa voix, Que la nature soit ton amante infinie.

4' LEi BLESSURES

Printemps tardif

PRINTEMPS, joyeux printemps, triomphale saison, Rcvicndras-tu toujours, avec tes harmonies, Remettre à la gaité nos âmes rembrunies, Avec tes boutons d'or, avec ta floraison?

Vois, une flore étrange est sur le point d'éclore

Au jardin de l'ennui que l'hiver cultiva;

Et la neige d'hier qui lentement s'en va

A laissé dans nos cœurs le chagrin qui dévore.

Le soleil a beau rire en ses rayons joyeux. Un frisson de tristesse a passé sur les choses; Il retarde pour nous l'éclosion des roses. Les craintives chansons et les oiseaux frileux.

On dirait que partout sur les routes désertes, Les arbres au teint gris sont encore exilés; Sur la pente des monts, des ruisseaux affolés Laissent couler à flot leurs blessures ouvertes.

Printemps, joyeux printemps, reviendras-tu toujours Charrier vers la mer les glaces de nos grèves? Reviens, comme jadis, illuminer nos rêves : Apporte pour nos champs l'oubli des mauvais jours.

Reviens. Laisse tomber en fécondes ondées La sève à nos forets, les parfums à nos fleurs; Reviens encore. Il est fini, le temps des pleurs,

Car tu souffles la vie aux plaines dénudées.

Prodigue ta verdeur aux penchants des grands monts Et ta splendeur tardive à la grande nature; Que la paix sur la terre éternellement dure; Que le divin bonheur rayonne sur nos fronts.

Alors, tu sèmeras, parmi nous, les tendresses Que tu portes en toi pour les amants d'un jour; Et tu leur chanteras la chanson de l'amour... Printemps, tu nous feras mourir de tes caresses!

Papillons

ROUGE, brun ou doré, se grisant de couleurs, Le papillon s'envole et butine les fleurs, Monte, descend, s'en va, puis revient à la rose, La quitte pour une autre et prestement s'y pose. Puis recommence encor sans jamais se lasser... Et, tout ravis, mes yeux le regardent passer. Il promène son rêve au sein des vertes plaines. Il dit son inconstance aux joyeuses fontaines; Et sa grâce empruntée aux splendeurs de l'azur, A ce que les beautés d'en haut ont de plus pur. Il resplendit. Son charme, au milieu du silence, N'a d'égale que sa divine nonchalance.

Tandis qu'en ce printemps, prodigue de clarté. Légère comme un souffle en la brise emporté. Sa robe, ouvrant ses plis comme de chastes voiles, Montre aux yeux éblouis un firmament d'étoiles.

PRINTEMPSDELAVIE 4f

Les Rêves

Nos rêves sont aussi des papillons ailés. Tantôt roses ou bleus et tantôt étoiles, Aujourd'hui faits d'azur et pleins d'apothéoses. Demain faits de tristesse, ou sombres ou moroses. Ils ont l'hiver, l'été, l'automne et les printemps, Volent de mois en mois sur les ailes du temps; Effleurent les vallons et les plaines fleuries, Le royaume mystique et charmant des féeries. Se posent sur la fleur pensive du regret. Pour lui dire en passant leur peine et leur secret. Nos rêves sont joyeux comme un rire de femme; Des soirs, ils ont l'accent mystérieux de l'àme; Us évoquent, la nuit, le lointain souvenir Qui creuse sa blessure et qui nous fait mourir; Et nos rêves, en eux, ont d'ardentes prunelles. Qui peuvent contempler les splendeurs éternelles.

e nouveau

DÉJÀ le bois répand ses senteurs printanii-res. Le jour nouveau prodigue aux champs i'or du soleil Et, là-haut, les chansons des oiscauT( en éveil Sortent des mi-ls i-ïi-puis irnp liiiintiMiip^, pri<ii>riiii«*Ti

La sève juvénile envahit les gucrets,

Et bientôt les maïs se sentiront une âme :

C'est la glèbe future, ô printemps, qui t'acclame!

Des strophes de couleurs estompent les forêts.

Déjà plus librement s'envolent mes pensées Par les prés reverdis qui frissonnaient hier; Je reprendrai demain le rêve qui m'est cher, Et je boirai la vie aux sources des rosées.

Les jardins referont les mousses que j'aimais, Leurs roses à foison et leurs fleurs d'émeraude; Et par les blonds sentiers où le silence rôde L'hiver nous semblera s'en aller à jamais.

Plus de nuages gris ni de bises lugubres, Car les matins plus chauds ont de troublants frissons; Plus de froide rafale, et, dans les verts buissons, Rien que du soleil clair et des rayons salubrcs.

Le grand fleuve, arrêté par les glaces sans fin, Coule majestueux à travers les campagnes; Et les ruisseaux d'argent, descendus des montagnes, Ont déroulé leur rêve aux fossés du chemin.

Tout renaît. Et le vent souffle ses mélodies. La brise parfumée, éprise de printemps, Ébauche par le monde, à la gloire du temps, La divine chanson des fières harmonies.

48 LIS BLESSURtS

Premier Chagrin

PAR un printemps plein de clarté, J'allai dans un jardin de roses, Exquises en leur pureté, De tantôt seulement écloses.

Avec la sveltesse des lis.

Au milieu des vases de marbres, Pendaient les branches des grands arbres Perdus dans les profonds taillis.

Par-ci, par-là, dans les allées.

Des bouleaux dans le blond matin Montraient leurs robes de satin, Claires blancheurs immaculées.

Et la brise avec ses chansons.

Par l'aube lentement bercées, En frissonnant dans les buissons.

Avait des langueurs oppressées.

Et comme je penchais mon front Sur ces roses aux reflets pâles, Je vis des pleurs couleurs d'opales Que la nuit, du grand ciel profond,

Avait laissé tomber sur elles; Et les fleurs aux parfums subtils Laissaient couler de leurs pistils Des larmes sur leurs tiges frêles...

J'ai versé des pleurs aussi, moi, Et m'en suis allé par la plaine; Et mon cœur partagea leur peine, Sans pouvoir comprendre pourquoi.

Aussi, parmi toutes les choses Q^ue je vis de par les chemins. Le premier d'entre mes chagrins, C'est d'avoir vu pleurer des roses.

^O m BLESSURES

nntemps disparu

C'tiT le printemps des songes bleus; C'est la fuite des giboulées Et de la bise aux chants frileux, De par les grands monts envolées.

Tout reverdit et tout sourit :

C'est la saison des villanelles; Et la campagne refleurit Avec ses floraisons nouvelles.

Aubes fines et blanches fleurs Aux frais parfums, branches moelleuses, Où les rossignols querelleurs Entonnent en chœur leurs berceuses.

Ce sont les bois et leurs palais; C'est la source silencieuse, Tout doucement versant la paix Bienfaisante autant qu'oublieuse...

PRINTEMPS DE LA VIE f I

Pourtant, les fleurs dépériront :

La chaude saison sera brève; Et, la tristesse sur son front, L'hiver assombrira le rêve.

Collines et gazons fleuris, Tout pâlira, car tout se fane :

Les bois alors se feront gris, Comme le nuapc qui plane.

La joie ira par le chemin, Comme les rires en détresse, Et s'enfuira dans le lointain.

Nos âmes n'auront plus l'ivresse

Et la douce fraîcheur des champs.

Et vers des régions lointaines, Iront chercher d'autres printemps, D'autres soleils et d'autres plaines.

Saisons de l'Amour

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Saisons de l'Amour

O profondeur mystique et sainte de l'amour! Le printemps des lilas dont la terre est jonchée Offre à ta floraison la lumière du jour, Et sur les clairs ruisseaux ta lèvre s'est penchée.

L'été t'accueille aussi dans le parfum des fleurs, Dans l'éblouissement des cimes et des fleuves; Et l'agreste vallée aux vibrantes couleurs Embaume de fraîcheur la source où tu t'abreuves.

L'automne, grave et lent comme l'heure du soir, Apporte la tristesse au couchant qui s'embrase; Et l'ombre du vieux chêne où je venais m'asseoir, Pensive, reste ainsi que moi pleine d'extase.

Tandis que l'hiver iicigc autour ses noirs regrets. Il laisse sur nos fronts ses empreintes plus sûres; Et ses douleurs, échos des profondes forêts, Ont creusé dans nos coeurs d'incurables blessures.

5*6 LES BLEiSURES

Amour

L'amour nous laisse au cœur d'innombrables blessures, Et l'instant qui nous jette à ses âpres tourments Fait infailliblement nos souffrances plus sûres : Mais l'on croit éternels quand même nos serments.

11 a ses verts sentiers, il a ses blondes cimes; Il porte en lui la gloire et la splendeur des cieux; II cache en ses replis la noirceur des abîmes. Et ses mirages d'or éblouissent nos yeux.

Qu'importe pourtant! L'homme a d'étranges chimères; Les ronces du chemin ne l'ont jamais lassé; Et celles des douleurs, qui sont les plus amères. Le reportent quand même à l'intime passé.

Nous nous remémorons les ivresses lointaines Dont le joyeux printemps des jours fut embaumé; Et, malgré les regrets dont nos âmes sont pleines. Nous souffrons plus encor de n'avoir pas aimé.

SAISONS DE l'amour S7

L'Abeille

PETITE ROMANCE

VA, mon rêve, penche ton front Sur la fontaine où l'eau tournoie Ses gouttelettes te feront Des fleurs de tristesse ou de joie.

Tu leur diras l'aveu profond Que garde ton âme de soie, Buvant leurs parfums, comme font 1 es hrisi'S que l'été charroie.

Et, le cœur plein d'enchantement.

Tu t'en iras, très longuement, O toi que l'amour ensoleille.

Sur leurs corolles te poser.

Et butiner, comme l'abeille, Au nectaire de leur baiser.

Les Lilas

PETITE ROMANCE

DANS l'allée, un parfum flottant Se promène aux branches massives Les lilas aux douceurs pensives, Se parent d'un songe attristant.

Mais dans le soir tout palpitant, Comme de passagers convives, De ces tendresses excessives Nous ne nous grisons qu'un instant.

Tel le baiser qui nous parfume Et qui d'ivresse se consume, Tout comme le lilas défunt.

Qu'importe pourtant sa durée, Si d'amour ta lèvre altérée Me fait mourir de son parfum !

Ci**;

SAISONS DE L AMOUR f9

Orion

OR ION, qui jadis, dans sa beauté première, tclipsa la splendeur même de la lumière, Resplendit maintenant dans la voûte des cieux. Mais, s'il reste l'élu des astres radieux. Son àn\e, de douleurs incessamment remplie. Porte le sceau fatal de sa mélancolie.

Hélas! ses yeux divins expriment le regret De ne plus contempler son antique forêt. Et plongent dans les nuits qu'une lueur embrase, Ivres de souvenirs, leur inutile extase. Parfois, son regard tremble et cherche à ressaisir Dans l'abîme profond l'impossible désir; Et, pour mieux oublier le remords qui le hante. Il cache en l'inconnu sa terrible épouvante. Car il se remémore en lui-même le jour Où, repoussant Diane et son divin amour. Il paya cet affront du sang pur de ses veines; Et, depuis, Orion, dont les rages sont vaines,

6o LES bLEiSUKtS

Et pour toujours cm proie à ses afflictions, Projette en la splendeur des constellations Sa clameur immortelle et ses pleurs d'agonie... Tel est aussi le cœur, ô cruelle ironie! Qui, de l'amour ayant dt-daigné les attraits, Se verra dévoré par d'infinis regrets, Et qui, dans son dédain des sublimes ivresses. Repoussant loin de lui la douceur des caresses, En lui-même exilé comme un astre du ciel, Sentira l'abandon et le vide éternel.

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