SAISONS DE L AMOUR
Ignoti sacra Famés
*Â l'École littéraire.
NE tournons pas le cours du fleuve des pensées! Le patient labeur que nous accomplissons N'est pas, certe, inutile à nos âmes blessées, Et l'avenir nous donne au cœur de vrais frissons.
Soyons forts. Oublions les souffrances passées; Les chemins ne sont pas semés que de chansons : La gloire et ses splendeurs si longtemps caressées Nous ouvriront un jour de larges horizons.
Le but inaccessible est l'ultime conquête;
Et, si des monts géants tu n'atteins pas le faîte,
L'impassible demain dont tu subis la loi
Saura te compenser justement de tes peines. Lutte pour conquérir les vérités sereines : 11 restera toujours quelque chose de toi.
62 LES ILESSUKES
Le Règne du Silence
CONTEMPLE sans parler la inajcstc des cl, L'heure crépusculaire argenté les ruiss' Et les lys inclinés sur le miroir des eaux, Baignent dans le flot bleu leurs corolles mi-closes.
L'air promène au sentier le cher parfum des roses Dans les buissons s'éteint la chanson des oiseaux. La lune est apparue; et parmi les roseaux Le songe resplendit en ses apothéoses.
H passe autour de nous un doux apaisement; Dans les arbres pensifs, pas un tressaillement ; On croirait que la nuit s'est recueillie et pense...
Ouvrez votre âme au soir, ô rêves endormeurs : Le bruit universel a cessé ses rumeurs Et cède son empire au règne du silence.
SAISONS DE l'amour 6}
Incantation
RAYONS purs du soleil qui réchauffez les fleurs, Que d'espoirs à la vie effeuillez-vous dans l'âme! De vos ors chatoyants aux multiples couleurs, Plus bienfaisants pour nous qu'un sourire de femme, Surgissent les torrents, les ruisseaux rafraîchis, La douceur de l'aurore et son parfum qui grise; Et les arbres, l'hiver, graves et réfléchis. Dont les branches pleuraient avec le froid de bise. Redressent maintenant leurs fronts vers les sommets. Oui, vous rajeunissez les espérances mortes. Rayons purs, qui semblez faire éclore à jamais L'odoranre siMittMir dos losos \ nos portes...
C'est l'exquise saison des lilas dans les cliamps. C'est le réveil troublant des frêles marguerites, L'envol par les grands bois des oiseaux et des chants Qui dans les feuilles font joyeusement leurs gîtes. C'est l'éblouissemeiu des terrestres beautés; C'est l'harmonie aux sons de miel, aux bruits de lyre.
64 LES BLESSUKES
• C est ia nature, ce grand livre ou l'on vient nrc La splendeur radieuse et douce des «5t<^s... Vous êtes tout cela, rayons purs de tendresse, Et vous nous prodiguez dans des coupes d'or fin, Avec l'enivrement, l'inépuisable ivresse De l'amour enchanteur et des rêves sans fin.
Rayons purs du soleil, qui redonnez au monde Le charme des saisons et leur sérénité. Qui retrouvez pour nous la semence féconde Et qui portez en vous la joie et la clarté; Rayons dont la chaleur fortifiera les sèVes Et qui ferez géants les chênes des forêts; Qui venez reverdir les vieux ans de nos rêves, Tout autant que les blés abondants des guércts; Purs rayons qui peignez, en des apothéoses. Les décors enchantés qui nous charment les yeux; Qui refaites la vie à l'être ainsi qu'aux choses, Et qui nous révélez la majesté des cieux;
Rayons qui dissipez le noir ennui de vivre
Et qui savez si bien effacer le passé;
O vous que nos espoirs s'acharnent à poursuivre
Dans la tranquillité du soir, le cœur lassé;
Rayons qui remplissez les profondeurs sacrées,
Dissipant, le matin, tous les doutes pervers;
Vous qui vîtes grandir les races exécrées.
Et qui contemplerez la fin de l'univers;
O vous, dont la lumière éblouissante et sûre
Détermine le cours des lointains océans;
SAISONS DE l'amour 6f
Rayons qui commandez à toute la nature, Vous qui nous révélez la noirceur des néants;
Rayons purs du soleil qui couronnez les cimes Et qui pouvez apprendre aux hommes à penser, Versez-moi votre ivresse et vos clartés sublimes. Envahissez mon âme et daignez l'embraser. Faites que, pour chanter votre gloire infinie, Mes strophes aient le souffle exalté de l'amour Et l'inspiration profonde du génie; Faites que, pour écrire en lettres d'or, un jour, Un poème laissant d'indélébiles traces.
Je puisse, comme vous, contre les coups des ans. Mépriser dans mon cœur les morsures du temps. Et comme toi, soleil, dominer les espaces!
66 LIS ILESSURES
Jardin des Larmes
SHLON D ANNUNZIO
LOINTAIN le grand jardin aux douces voluptés, Enclos fleuri d'amour où s'ébauchaient nos rêves ! Les nuits où nous fumes heureux passèrent brèves, Si profonds nos bonheurs, mais si tôt emportés!
Plus rien des chants d'oiseaux aux tendres harmonies. Doux murmure de joie et de ravissement ; Plus rien du banc de pierre où l'ombre, doucement Maternelle, abritait nos âmes réunies.
Lointain le légendaire et mystique décor.
Fait d'un ciel plein d'azur et d'un bois plein de roses,
Évocateurs muets du langage des choses
Que le passé profond parfois m'apporte encor.
Plus rien de ces serments que tout bas l'on murmure, Des fraîcheurs nous venant des bosquets plantureux; Des baisers expirant, tièdes et langoureux, Sur ta lèvre, ô divine et chère créature!
SAISONS DE l'amour 67
Lointains les verts sentiers et le parfum subtil Des fleurs, nous caressant de leurs blondes tendresses; Nous ne connaissions pas les humaines tristesses, Et dans nos yeux brillaient les clairs soleils d'avril.
Plus rien qu'un souvenir des longues promenades Au couchant, à cette heure où se teinte de sang Le grand bassin, qu'empourpre un rayon languissant, Où se baigne un essaim timide de naïades.
Lointains les jeunes fronts et de rides exempts : Ma jeunesse n'est plus que le songe d'un songe;
Et le temps sans pitié qui nous suit et nous ronge
A fait mon cœur plus vieux et mes cheveux plus blancs.
Plus rien des jours heureux ou des jeunes déesses. Dans de grands bois païens, s'élançaient à travers Les taillis, poursuivant sans relâche les cerfs : Vous n'êtes déjà plus, Dianes chasseresses!
O sentiers très lointains que j'ai foulés souvent! Les ronces de l'oubli recouvrent vos allées, Et les chansons de vos printemps sont envolées; Mais j'aime revenir par les soirs, en rêvant.
Evoquer la beauté des longues nuits sans voiles. Les nuits qui nous faisaient oublieux des regrets... O sentiers qui gardez en vous tant de secrets Et qu'illumine encor la splendeur des étoiles,
LES BLEtiUKES
Bien maigre* vous les ans joyeux sont révolm. Mais, en vous revoyant, très longtemps je demeure L'âme plus langoureuse et plus triste que l'heure, O tous les souvenirs des temps qui ne sont plus!
SAISONS DE l'amour 69
Conseils
aA Henri Hauts.
LAISSE un peu de ton cœur au hasard des chemins, Dans le val, parsemé de marguerites blanches. Dans les brises du soir et parmi les jasmins : Quelques notes de lui feront vibrer les branches.
Moi, j'ai laissé le mien près du bois enchanté : Quand la nuit tombe, il dit aux étoiles sa plainte; Et sa chanson s'élève à leur immensité, Lorsque sur ma douleur le vent automnal tinte.
Quand se dessécheront leurs pétales meurtris. Laisse un peu de ton âme à la pâleur des roses Que ton pied rencontra dans les jardins flétris : 11 te faut compatir à la douleur des choses.
Moi, j'ai laissé la mienne aux tristes fleurs des champs A qui je confiais mes secrètes pensées; Dans les parfums subtils et dans l'or des couchants. Aux sources des forêts par le vent caressées.
70 LES BLESSURtS
Au bord des verts sentiers laisse un peu de tes pleurs La pitié fut toujours plus forte que la haine; Nous n'aurons pas vécu si nos yeux sans douleurs Un jour n'ont pas pleuré sur la souffrance humaine.
Moi, j'ai semé les miens partout où j'ai passé; La misère ici-bas m'accablait de tristesse; Mais qu'importe l'épine où je me suis blessé. Si la charité sainte ennoblit ma jeunesse.
Prodigue un peu partout des gerbes de ta main. Poète que poursuit le rêve qui te hante, Tu mourras n'ayant pas accompli ton destin, Si tu n'as pas chanté les chansons que l'on chante.
Moi, j'ai voué ma vie à dire les échos. Les divines amours en leurs métamorphoses; J'ai chanté la nature et donné, sans repos. Les plus beaux de mes vers à ses apothéoses.
Pour l'art éblouissant qui te creuse le front, Laisse couler un peu de ton sang goutte à goutte; Les hommes sont fixés dans le travail qu'ils font, Et dans leurs œuvres c'est leur âme qu'on écoute.
Moi, j'ai versé le mien sans me plaindre jamais. Comme un soldat tombé sur le champ de bataille; Et, dans le noir bourbier de ce monde mauvais, A tout j'ai préféré l'ouvrier qui travaille.
SAISONS DE L AMOU R Jl
Ainsi qu'un chant de luth venant d'un mont altier, Afin que son haleine enthousiasme et grise, Laisse un peu ton amour en l'univers entier Passer comme une chaude et bienfaisante brise.
Moi, j'ai voulu le mien, grand entre tous les grands, Sans exemple parmi les amours de la terre. Impétueux, ayant la force des torrents.
Et pur comme le lys dans sa blancheur première.
Oh! laisse, en t'en allant, quelque chose de toi! Sur la cendre des morts à la tombe ravie. Malgré nous doit passer le souffle de la vie : Car rien ne doit mourir, c'est là la grande loi!
-Tî»
Aurores fleuries
Aurore fleurie
VOIS, la terre est fleurie, et la moisson future Élargit en splendeur les lointains horizons; Et pour solenniser dignement la nature, II flotte dans les airs des gerbes de chansons.
C'est l'aube. La forêt tranquillement s'éveille. Du bord des clairs ruisseaux il monte des parfums; Le matin revêtu d'une pourpre vermeille En*acc en se levant les tristes soirs défunts.
Rien ne semble exister de ma mélancolie : La volupté m'emplit de songes palpitants; Je respire l'espace, et ma pensée oublie Les jours enténébrés et l'angoisse du temps.
La route commencée et par l'heure suivie
A de nouvelles fleurs dans les sentiers joyeux :
Recommence d'aimer et de vivre la vie,
Car l'espoir n'est pas mort dans ton ccrur ténébreux.
76 LES BL£SSUKt&
Extase
TOUT l'azur a rempli brusquement mes paupières! J'entends autour de moi comme d'humbles prières. En mêlant ma pensée au silence des bois... Déjà, dans le matin, s'éveillent les vieux toits. Comme un astre lointain, la lumière, jaillie Du sommet des grands monts, est de frissons remplie. L'arbre a des tremblements très légers. Des reflets, Comme d'une auréole éclairent les forêts. La vallée est assise au centre d'une gorge. Abritant les blés murs et les seigles et l'orge; Et sur le charme exquis et rêveur de ces lieux S'épand en blonds rayons la chasteté des cieux. Une langueur sereine enveloppe la terre; Car rien de tes rigueurs, automne au front austère, Ne me paraît devoir jaunir les champs fleuris; Et les cœurs malheureux ne seront plus meurtris; Et le fleuve puissant en sa vague mouvante Ne nous laissera plus d'indicible épouvante; Et les nuages gris par le vent emportés
Ne viendront plus ternir la splendeur des étés.
Alors, la joie intense, indicible de vivre.
Sera comme un parfum dont longtemps on s'enivre;
Car devant la nature et le bleu firmament
Tout chantera pour nous harmonieusement.
Nous pourrons écouter, alors, du haut des cimes.
L'universel concert et ses chansons sublimes.
Et sur le seuil paisible et chaste des maisons,
Devant la majesté des égales saisons.
Nous pourrons contempler en ses métamorphoses
L'àme extatique, l'âme éternelle des choses.
78 LES »LESSUKES
Marguerites
FLEURS de l'amour, fleurs du soleil, Joyaux des printanières plaines, Vous mettez les cœurs en éveil Quand vous apparaissez, sereines.
Pures comme l'eau des fontaines Et blondes dans le jour vermeil, Vous étalez vos feuilles, pleines De songes bleus au doux réveil.
Vous donnez de fraîches pensées Aux amants qui vont soucieux; Et les transparentes rosées
Qui dans le soir tombent des cieux Font, en vous couvrant de leurs voiles, De vos pétales des étoiles.
Solitude
DOUCEUR de se savoir dans l'indécis des choses, Sans éprouver en soi quelque étrange tourment; Subir leur charme exquis et leurs métamorphoses; Ne pas se sentir vivre et mourir un moment! S'isoler tout au fond de quelque vierge aurore. Que jamais ne souilla la terrestre impudeur; S'en aller vers le rêve ou vers la profondeur Des infinis lointains que le vulgaire ignore Et dont nul ne saurait atteindre les confins; Rechercher pour son cœur la blonde solitude; Avoir à savourer en sa béatitude L'indicible délice inconnu des humains; Vivre loin de l'envie et des haines mortelles. Au fond de l'irréel où l'extase conduit. Où les heures sans fin n'auraient jamais de nuit, Où les refrains seraient des chansons éternelles... Douceur de se savoir dans l'indécis des choses. Sans éprouver en soi quelque étrange tourment; Subir leur charme exquis et leurs métamorphoses; Ne pas se sentir vivre et mourir un moment!
8o Iti BLIiSUKtS
Aub(
L'aube, avec ses lueurs écloses, s'est levée Par delà le pré vert et le mont endormi; Le silence s'émeut, les feuilles ont frémi, La nuit fait ses adieux à la route achevée.
Car déjà le soleil, de son rêve émergeant,
A mêlé ses rayons à l'extase des plaines;
Les fleurs couleur d'aurore ont de tièdes haleines,
Et l'herbe matinale a des perles d'argent,
La nature s'éveille en une hymne infinie; Dans la brise une voix errante a murmuré; Et le chant des oiseaux, par la joie inspiré. Mêle ses notes d'or à la fraîche harmonie.
AURORES FLEURIES 8l
Matin
LE matin radieux paraît et prophétise Ce que sera l'éclat et la beauté du jour; Il passe sur la plaine un triomphal amour. Et le parfum des fleurs devient une hantise.
Les rayons du soleil montent comme un encens. Enveloppant les monts d'une divine extase; Et léger comme un souffle, en sa robe de gaze, Le rêve a préludé par do jovcux accents.
Il flotte de la brise et de la nonchalance. Un charme indéfini, si lent à s'exprimer Qu'à peine l'on entend le grand bois proclamer Dans un frémissement la gloire du silence.
8i LIS ILESSURtS
Après-Miel
L 'après-midi pensif, aux paupières mi-closes, Répand son calme lourd et son pesant sommeil; Ft le ciel, embrasé par l'ardeur du soleil, Prodigue sa clarté sur la splendeur des roses.
Les bois se sont grisés des sèves de l'été; Les ruisseaux fatigués ont ralenti leur course: Et, prise de lenteur, la transparente source Laisse mirer l'azur en sa limpidité.
Et mon âme savoure, à cette heure trop brève. L'ardent bonheur de vivre en un jour rajeuni Et goûte lentement le délice infini Et l'ombrage propice à la douceur du rêve.
reouscule
pu
UN rose crépuscule ensanglante le bois Et sur le flot tranquille abaisse ses prunelles; Et le mont triomphal aux plantes éternelles Contemple le soleil une dernière fois.
L'extase emplit le bois au vieux front magnanime; Le soleil irradie en purs rayons d'amour; Ils régnent tous les deux en cette fin de jour. Et la même fierté farouche les anime.
Et le soir, déroulant sur les immensités Le mystère propice à l'union des choses, Confond en un tableau rempli d'apothéoses La divine splendeur de ces deux majestés.
Été de la Vie
Les Ly!
Sua le chemin poudreux l'air embaumé circule; Le soleil, au couchant, a d'exquises pâleurs; 1 1 le recueillement des bosquets et des fleurs Semble évoquer au loin l'âme du crépuscule.
Là-luiut, les grands sommets de rayons empourprés
Montent dans l'infini des rêves extatiques,
Et la forêt répand des odeurs balsamiques
Sur la splendeur des champs et sur l'herbe des prés.
Dans le lac transparent, où se baignent les branches. Épanouis, les cieux se mirent tout entiers; Et les cygnes nageant, paisibles, par milliers, Voluptueux et fiers, baignent leurs robes blanches.
C'est le calme ineffable exhalé par la nuit; C'est l'assoupissement languide du silence; Rien ne semble vibrer dans le soir, et tout pense : Plus de bruissement de feuilles, plus de bruit.
88 Lfc> ÔLiatiiKli
Et, dans l'hymne du songe et des métamorphoses, Les lys, le front penché sur les eaux, et pensifs. Et, comme la nature, au grand soir attentifs. Mêlent leur blancheur vierge au mystère des chose
Sonnet amoureux
RESTE dans le jardin aux feuillages discrets, Le front baigné de songe et ton âme fermée, Sans me dire tout bas le fond de tes secrets : Je les connais si bien, ô chère bien-aimée!
Que ta pensée ainsi demeure inexprimée. Ne dis rien. Aujourd'hui, les mots sont indiscrets; Il nous faut du silence en ces divins bosquets, Car le silence est doux et la fleur parfumée.
Ne dis rien. Que tes yeux, dans l'extase perdus. Recherchent l'infini des bonheurs attendus. Avec, au bord des cils, la caresse inouïe.
Tandis que moi, le front caché dans tes cheveux, Et pour réaliser le plus cher de mes vœux. Je mourrai, respirant ta bouche épanouie.
ÇO LES tLESSURES
Demi-Clair de Lune
ET je m'en suis allé vers l'ilc solitaire... L'âme de la nuit pleure un songe familier; Et sur le fleuve lent l'ombre du peuplier Évoque tristement l'image du mystère.
Le soleil a plongé son regard langoureux Dans le miroir des eaux où le calme s'abreuve; Le saule-pleureur baigne en la splendeur du fleuve, Et les grands hêtres ont des tendresses en eux.
En son nocturne empire et que rien n'importune, La nature a des fleurs qu'elle effeuille au couchant; Et je vois des jardins là-bas, sur le penchant Des coteaux, et la grève au demi-clair de lune.
En ce pays charmant où j'aime à revenir. Le passé, ce vieux livre aux feuillets grands ouverts, A laissé son empreinte aux arbres des prés verts. Et les petits sentiers pleurent du souvenir.
Les choses du passé, je les reconnais toutes ; Elles reflètent dans le courant argenté; Et j'entends, douce ainsi qu'une brise d'été, La tristesse qui parle aux dolcnces des routes.
Dans l'assouplissement du silence berceur. Aux parfums d'alentour fleurant la rêverie, Se fond, dans un baiser tout plein de griserie. Le vent du soir, le vent mollement obsesseur.
Et des nénuphars blancs, dont la tige baignée A de légers frôlis, se penchent gravement Et laissent s'échapper tout autour, lentement, Les effluves dont leur corolle est imprégnée.
Là-bas, dans les bosquets ou incureiu les clartés. L'ombre du souvenir et des chimères brèves Me rappellent, ce soir, l'enivrement des rêves. Et les aveux discrets et les serments prêtés.
C'est là que nous croyions nos promesses plus sûres : Je revois le vieux banc mousseux comme autrefois Et les petits oiseaux des anciens, dont la voix Fait s'ouvrir dans mon cœur de très vieilles blessures.
Je reconnais ton chant aimé, petit ruisseau. Dont la plainte me porte aux lointaines années. C'est toi peut-être qui changeas mes destinées : La vie est ici-bas comme un frêle roseau.
Douceur du bruit chantant des chantantes fontaines 1 Tendresses de la brise, ô vous que j'entendis Dans mes songes passés, ô chansons de jadis, Qui veniez des grands monts et des forêts prochaines;
O plaintives chansons qui parlent d'autrefois, Dont le lointain motif est comme une harmonie, Je savoure, en ce soir, la douceur infinie. Le charme et les échos divins de votre voix.
Vous me remémore/ le langage des roses, Les parfums si subtils, les aveux, les baisers. Ce que pouvaient alors contenir mes pensers, Comme des papillons ou joyeux ou moroses.
Silence, fais silence! Au calme firmament, Le grand mystère rôde et du temps se dégage; Voguons au fil de l'eau, penchons-nous au mirage : Le rêve s'agenouille et pleure doucement.
Taisons-nous, taisons-nous!... Sous vos voiles de gaze. Étoiles qui versez vos clartés sur nos fronts. Je bois tout le délice en l'or de vos rayons. Et je laisse s'enfuir l'heure au gré de l'extase!
Wë^
Les Roses
'Pour Arthur Vallée.
DEVANT un Sèvre où, pâle, une rose s'effrite, Je me suis arrêté tout pensif, un moment. A côte d'autres fleurs qu'une ombre douce abrite. Les roses d'un rosier parfument tristement.
L'étrange sortilège et le parfum des roses M'ont toujours rappelé les fugitifs instants, La mort qui nous détruit, l'inanité des choses Et le trop peu de jours que nous donne le temps.
Elles m'ont dit que tout des amours passagères Ne demeure qu'un soir où le rêve a passé. Que nos angoisses sont de tristes messagères, Et que tout des aveux nous fait le cœur blessé.
C'est pourquoi, sans savoir la cause de ma peine. Les roses du rosier parfument tristement... Je me suis arrêté tout pensif, un moment, Et je suis demeuré de regrets l'âme pleine.
94 LtS Bl. CSSURti
Baisers perclus
t>4 ma Mre femnu.
LORSQUE nous reviendrons vers l'antique jardin De la vie, où tous deux, nous tenant par la main, Nous allions nous asseoir, souriants, sous les treilles Dont les vignes prêtaient leurs sèves aux abeilles; Lorsque, vieux et transis, les rayons du soleil N'auront plus leur ardeur; quand le printemps vermeil Viendra nous rappeler nos promesses passées Et nous réunira dans les mêmes pensées Pour raviver les jours de jeunesse remplis; Lorsque nous marcherons par les sentiers vieillis Que déjà le vent froid a recouverts d'automne; Lorsque, le chant des bois devenu monotone. Le silence n'aura pour nos cœurs plus d'attraits; Quand nos fronts se seront penchés vers les regrets. Quand les fleurs n'auront plus que des mélancolies; Lorsque nous sentirons, sur nos lèvres pâlies. Le désir se poser comme un souffle mourant; Lorsque par le chemin le souvenir errant
Viendra nous rappeler nos anciennes ivresses, Redoublons les instants si courts de nos tendresses, Car, parmi les bonheurs, hélas! inattendus. Nul ne nous reviendra de nos baisers perdus.
La Charmille
LE charme tics rcvcur et le buulcau tremblant Recouvrent la charmille au toit de vieilles mousses ; Et les bancs, habillés d'herbes aux couleurs douces S'entourent, cette nuit, d'un mystère troublant.
Le silence bruit par légères secousses; Il passe dans la brise un parfum somnolent; Et l'été, qui déjà décline nonchalant.
Tapisse les sentiers muets de feuilles rousses.
Evoquant dans nos cœurs des choses de jadis. Les charmilles se font pour nous des paradis, Sous le noir firmament et d'étoiles coiffées.
Et c'est pourquoi, la nuit, les charmes encor verts. Bordant ces lieux divins de portiques ouverts, Nous font entrer, ravis, au royaume des fées.
Nature morte
LE VIEUX chesmi:k
Su K le cliciiiin poudreux, loin des rumeurs du monde, Je respire une paix pleine de volupté... La grande âme du soir inspirée et profonde A le calme ineffable et tiède de l'été. Rien ne murmure autour que la voix des vieux chênes ; L'heure crépusculaire ondule en poudroiement Sur la tranquillité solitaire des plaines... Et j'ai pour seul témoin le vaste firmament.
O imit inestimable où l'homme avec lui-même Confond son âme au songe étrange des chemins, Eprouvant le délice indicible et suprême D'oublier à jamais les troublants lendemains. Oh! pouvoir, par un soir aux langueurs pénétrantes, Seul avec le silence et ceint de sa fierté, Trouver le doux oubli des douleurs accablantes. Par la route qui mène à son éternité.
yH LES ItESSURCS
TETUE B^IVIÈR^E
Airavers la campagne immense et plantureuse, Enrubannant le bord des coteaux lumineux, La petite rivière étale, langoureuse, Parmi les nénuphars son courant sablonneux. Tout est calme. Rien ne bouge dans la ramure. Tandis que flambe au loin un lourd soleil d ctc Prodiguant sa chaleur à la moisson future. On dirait qu'en ses flancs las de tranquillité La rivière entretient en secret l'espérance De bondir de son lit et d'envahir les prés; Car le soleil, au crépuscule qui s'avance. Par delà la splendeur des vallons diaprés. Dresse tragiquement sa gigantesque taille, Et, dominant les cieux de son orbe puissant, Mêle aux flots endormis, comme aux soirs de bataille, Des rayons empourprés de colère et de sang.
SUR la grève étendu, près du fictif, niiuiobile, Loin des tumultueux vacarmes de la ville, Je contemple, le cœur plein de sérénité, Le rivage étalant au chaud soleil d'été Son immense tapis de sable, dont la trace Se perd à l'horizon de la plaine et s'efface Par delà les monts bleus dénudés de maisons. Plus loin que les pins verts et les blondes moissons.
Lt je songe, en voyant les sables de la plage
Multiplier leurs grains de rivage en rivage,
Qu'ainsi, dans l'univers, les douleurs des humains
S'étalent par la vie et longent les chemins;
Que, s'il fallait un jour déterminer leur nombre,
Les plus profonds déserts ne seraient plus qu'une ombre ;
Et comptant, ainsi que les grains de sable d'or,
Nos douleurs, il faudrait recommencer encor.
lOO LES KLESSUKES
LES o^T^'B \F.S
C'est moi, c'est moi qui viens, vieux arbres des forétj Près du lac argenté, dans le pays du rêve. C'est moi, c'est moi qui viens près de vous sur la grève, Savourer la douceur de vos ombrages frais... Votre calme est si grand et vos feuilles si vertes! Le silence s'épand sur le bois endormi : Pendant que nous fermons les deux yeux à demi, L'ivresse coule à flot dans nos âmes ouvertes.
L'innombrable feuillage à mes sens familier. Dans le parfum du soir, parmi l'herbe se penche; Et, dans la transparence exquise, chaque branche Plonge avec lassitude; et les lis, par millier, Étalent tout autour leur blancheur somnolente. .- — Grands arbres, près de vous, sous la splendeur du cic Je mêle ma tristesse à la nuit nonchalante. Pour goûter, à votre ombre, un repos éternel.
Lc4 FO\ÉT
O forêt, que j'envie, en te voyant renaître, Ta force incomparable et tes charmes puissants! Tu vis depuis toujours, mais tu me semblés naître, Tant tes feuillages verts se font éblouissants! Par toi l'enchantement sans cesse recommence; L'éternité, c'est toi, car tu meurs sans mourir; Tu renais à la vie, ainsi qu'à l'espérance. Et nos illusions ne te font pas souffrir.
Au hasard j'ai semé mes espérances brèves; Et, malgré les saisons qui ramènent les fleurs, L'illusion menteuse a tué tous mes rêves Et n'a fait refleurir en moi que des douleurs. Et je ne peux, forêt sans cesse reverdie. Revivre comme toi les printemps révolus. Car de tous les bonheurs passagers de ma vie. Sur le chemin des ans, nul ne reviendra plus.
lOi LES BLESSURES
5èk^ê:^CITê ves cieux
QUAND, le soir, l'Orient d'étoiles s'illumine, L'extase règne autour, et l'être universel Monte dans l'infini d'une ivresse divine, Songeant tout ce qu'en lui Dieu crëa d'immortel... L'cnigmatique nuit cependant l'épouvante; 11 ne mesure pas à sa juste grandeur Ce que l'àme contient; l'inconnu le tourmente : Il se croit trop petit devant la profondeur.
C'est en voyant les cieux tout parsemés d'étoiles Que la raison pourtant comprendra ce qu'elle est; Car, au delà des monts, enveloppant de voiles L'impossible problème, immuable et secret, La vérité réside en des sphères lointaines; Et c'est par devant toi, pure sérénité. Que l'âme se fait voir aux heures souveraines Et peut s'ouvrir enfin dans son immensité.
LES m 0 :kt S
ARRÉTE-TOi, mon âme, un instant en ce lieu. Les grands monts inspirés, ce soir, sont en prière Dans leur recueillement ils nous révèlent Dieu ; La nature assoupie est pleine de mystère. Arrête-toi dans l'ombre. Ecoute sans parler : La nuit murmure bas sa douce confidence. Oh! laisse, en regardant les heures s'envoler, La contemplation te bercer de silence.
La nature, ô mon âme, est le creuset d'airain
Qui renferme pour toi des vérités profondes;
Et les grands monts, murés dans leur rêve hautain,
Te feront mieux scruter l'origine des mondes
Qui recèlent en eux l'invisible destin
De l'homme, le secret des choses primitives.
Et le commencement, de même que la fin
Du gouffre inépuisable aux profondeurs pensives.
I04 LES BLESSUKIS
Joi(
POUR une heure de joie à ta beaut<5 ravie. Une heure seulement de rires sans sanglot, Où les pleurs malgré nous ne coulent pas à flot, Prends mon sang et ma chair, prends mon cœur et ma vie
Mais donne-moi pour eux un jour de vrai bonheur : Je te sacrifierai ma pensée et mon révc Et je ne crierai plus que l'ivresse est trop brève, O nature que j'aime en ta vaste splendeur!
De verdures, au loin, tes plaines sont tendues : Le feuillage palpite en un doux friselis; Le grand lac transparent abonde de beaux lis; Les clartés d'alentour ce soir sont confondues.
Dans le jardin rêveur aux arbres fuselés. Une déesse, de ses mains magiciennes, A revêtu le sol de fleurs magnoliennes. D'oeillets sanguinolents au parterre isolés,
ÉTÉ DE LA VIE lOf
De lilas répandant leurs parfums dans la brise Et mêlant leur douceur au doux bruit de nos pas; De liserons grimpants et d'amples catalpas, Dont la feuille se teinte et de rouge s'irise.
Dans un recoin discret soupirent des roseaux; Et du fond des halliers, comme en un dialogue, Les bruissements ont des tendresses d'églogue; Et dans le bois prochain se taisent les ruisseaux.
Là-bas, le mont géant, avec sa dentelure, Profile à l'horizon son grand front lumineux, C'est le soir. Le soleil, dans l'infini des cieux, Rehausse le décor de sa riche parure.
Un souffle ondoie en longs chuchotements de voix Et loue, en sa chanson, l'heure crépusculaire; Une lente tiédeur s'élève de la terre : Le temps évoque en nous les songes d'autrefois.
Joyeux ce soir d'été dans la campagne immense; Depuis l'ample moisson jusqu'aux vertes forêts. L'on sent que de partout sont bannis les regrets. Que tout dans la nature aime, soupire et pense.
Tout est joyeux autour, tout est joyeux là-bas : Depuis la majesté du ciel qui, de son voile, Fait descendre la nuit et la première étoile, Jusqu'aux sentiers fleuris où je mène mes pas.
Io6 LrS BI. FSSURtS
Tout est joyeux. PourlaiU, tout cela iric fait mal. jVprouve, en contemplant, une vague tristesse; Autour de moi je sens le calme qui m'oppresse, Et j'ai peur du silence ëtrangc et glacial.
Qu*ai-je donc? qu'ai-je donc? Mystère de ma peine! Pourquoi laisser pleurer en moi le désespoir? Qu'y a-t-il d'attristant dans la beauté du soir Et dans l'enivrement dont la campagne est pleine?
Que je voudrais pouvoir, dans la tranquille paix, Un instant seulement oublieux de moi-même, Vivre par toi, de ta félicité suprême, O puissante nature, et je mourrais après...
Pour une heure de joie à ta beauté ravie, Une heure seulement de rires sans sanglot, Où les pleurs malgré nous ne coulent pas à flot, Prends mon sang et ma chair, nature, prends ma vie!
Urne penchée
Artifex gloriosus