‹ Les bohémiens de Paris; drame en cinq actes et huit tableauxChapitre 1 sur 51 · SCÈNE PREMIÈRE · texte numérisé non relu

SCÈNE PREMIÈRE

«.HALLMEAL, POPLARD, CRÈVECŒUR,

IN AFFICHEUR, U> MARCHAND DE CHAINES DE SÛRETÉ , UN DÉCROTTEUR près de la

porte au fond avec sa sellette, UN Marchand DE CANNES, PASSANTS, CRIEL'BS , puis BAGNOLET.

Vu lever da ridean, Crèvecœur est couché par terre contre une horae , à gauche du spectateur, il ne paraît

pas s'occuper de ce qui «e passe autour d> 'li. Ou euteod crier : L'Indicateur des rues de Pat< le Guide du Voyageur; pendant ce temps un afficheur e~t entré et va coller une petite affiche sur un des murs de la 4our.

LE MARCHAND DECHAINES. VoyeZ,à villgt-

ueuf. . . bijoux en or , contrôlés par la Monnaie. POPLARD, criant. Allumettes chimiques allemandes , un sou le paquet , deux sous la boîte !

MAGASIN THEATRAL

^^Bi

l'afficheur , qui a vosé son affiche. V'ià ce que c'est... {Lisant.) On dégage les effets du mont-de-piélé et on achète les reconnaissances , rue Vide-Gousset, numéro neuf.

Il reprend son pot et son pinceau et sort.

CHALUMEAU , qui l'a suivi et examiné en se cachant, s'approche de Vaffiche dès quil est parti. Lisant. On dégage les effets du mont- de-piété et on achète les reconnaissances... très-bien... rue Vide-Gousset, numéro neuf!... Minute! {Il colle une petite bande sur l'adresse.) Ça n'est plus ça , mon bonhomme ! rue de l'Arbre-Sec , numéro vingt-trois , à la bonne heure.

BAGNOLET , entre en chantonnant. O Mathilde, idole de mon âme... tu... [Voyant Chalumeau.) Tiens, c'est Chalumeau...

qu'est-ce que tu fais donc là ?

CHALUMEAU. Moi , je colle des affiches... ou pour mieux dire... je colle des bandes sur les affiches.

BAGNOLET. Comment ça?

CHALUMEAU. C'est clair ; une supposition que tu tiens un bureau de dégagement ou de n'importe quoi... tu te fais afficher, ça te coûte du papier et des caractères ; moi , qui suis d'une entreprise rivale, je viens derrière toi , et je colle simplement l'adresse de mon administration au bas de ton affiche; c'est une association en commandite : tu fais la moitié des frais, et j'empoche tout le bénéfice.

BAGNOLET. Compris : c'est de l'affichage économique... et qu'est-ce que ça te rapporte , ce métier-là ?

CHALUMEAU. Je gagne encore mes quinze sous , le matin en me promenant ; avec ça , on ne peut pas mettre à la caisse d'épargne... mais , passé quatre heures , j'ai une autre profession.

BAGNOLET. Ah bah !... et laquelle?

CHALUMEAU. Je pratique avec avantage l'échange des bouts de cigares.

BAGNOLET. L'échange des bouts de cigares?... connais pas.

CHALUMEAU. Oui, je troque les petits ^contre les grands... je t'expliquerai ça tan- ^ tôt... c'est un joli commerce de mon invention , ta verras.

BAGNOLET. Eh bicn ! c'est une industrie que je ne soupçonnais pas.

CHALUMEAU. Il y cu a bien d'autres dont tu es ignorant. Et toi, qu'est-ce que tu fais pour le quart d'heure ?

BAGNOLET. iMoi , je suis cicérone.

CHALUMEAU. Quoi que c'est que ça , cicérone ? ça va-t-il sur l'eau ?

BAGNOLET. Cicéroue , c'est -à-dire que je guette les provinciaux à leur descente de voilure , aux me.'-sageries royales , et je leur offre de leur servir de guide , de leur faire

voir les curiosités de la capitale, de les mener dans les meilleurs hôtels, ou dans les plus fameux restaurants.

CHALUMEAU. Et tu les conduis...

BAGNOLET. Dans d'affrcuses gargotes , qui me font une remise pour leur amener des pratiques.

CHALUMEAU. En même temps que tu es payé par le voyageur ; eh bien ! ça n'est pas déjà si mal.

BAGNOLET. Oui; mais vois -tu, Chalumeau , il y a des fois où ça me donne des remords de conscience.

CHALUMEAU. C'te bêtise !

BAGNOLET. Des fois où je me dis que je n'étais pas né pour ce métier-là.

CHALUMEAU. Tu aimerais mieux avoir dix mille livres de rente , pas vrai ?. . .

BAGNOLET. Je me contenterais même de quinze... parce qu'entre nous, tous ces états que nous faisons , ça n'est pas des états vertueux.

CHALUMEAU. De quoi , pas vertueux!...

et à qui donc que ça fait du tort , s'il vous plaît ? Ah ! je sais bien que nous ne payons pas patente , nous ne sommes pas des gens établis...

BAGNOLET. Nous ne jouissons pas de l'estime et de la considération publiques.

CHALUMEAU. Qu'esi-ce qui dit ça?... des envieux!... faut les laisser jaboter. . . car enfin nous avons tous des professions... n'estce pas , Poplard?

POPLARD , criant. Allumettes chimiques allemandes... un sou le paquet, deux sous la boîte !

CHALUMEAU. Mousieur est négociant , je suis négociant , nous sommes tous négociants , tous , excepté Crèvecœur , que v'ià , par exemple !

BAGNOLET. Ah! oui , l'Abruti.

CHALUMEAU. On ne lui connaît pas d'autres moyens d'existence que de rester couché toute la journée comme un lézard au soleil.

BAGNOLET. Si le sommcil rapportait six francs par heure , en voilà un qui serait millionnaire.

CHALUMEAU. Oui, mais dormir, ça n'est pas une profession ; enfin, compient qu'y fait pour vivre ? où qu'il prend son pain ?

BAGNOLET. Soupain?... lui , Crèvecœur!

il n'en a pas de besoin , il n'en consomme jamais.

POPLARD. C'est vrai.

CHALUMEAU. Ah ! bah ! il vit donc de l'air du temps , comme les serpents boas ?

BAGNOLET. Il ue se nourrit que d'cau-de vie... pour déjeuner, de l'eau-de-vie; pour dîner , de l'eau-de-vie ; pour souper , de l'eau-de-vie.

CHALUMEAU. ïoujours du casse-poltHne !

on vMà une de noarriture ! il doit être souvent dans les vignes.

n.u;NOLET. Lui, jamais! ça ne le grise pas; ça l'engourdit, voilà tout... et quand il a son compte, il s'étale comme le voilà.

ciiALL'UEAU. .\h! mais c'est une marmotte <|ue ce monsieur.

IJAC.NOLET. Tu vas vx)ir. .. Eh ! dis donc , (Irèvecœur. .. [S^ approchant de Crètecœur et le remuant du pied.) Eh ! l'Abruti î

CRfevEt.ŒLR. Hein?

BAG.NOLET. Veux-tu du paiu ?

CRÈVECOEiR. Du pain? non...

BAGNOLET.- Vcux-tu de l'eau-dc-vie?

CRivEcœuR, s'animant. De l'eau-de-vie !

oui !... oui !... où y en a-t-il de l'eau-de-vie?

BAGNOLET. Chez le liquoriste, mon vieux.

CRÈVEGOEUR. Ah!...

BAGNOLET. T'en auras plus tard.

Il retombe dtns sa somnolence.

CHALUMEAU. Ah ! mais j'en ai , moi , de l'eau-de-vie ?

BAGNOLET. Ah ! bah !

CHALUMEAU. Eh î oui , j'avals affaire ce matin de l'autre côté de la barrière... extrafortifications ; j'ai apporté la petite Iwuteiile que v'ià... et enfoncés les gabeious ! Faisons une politesse à l'Abruti.

BAGNOLET, prenant le bidon. Oui, donne, je vais lui offrir. . . (.4 Crèiecœur.) Tiens, l'Abruti , avale une gorgée de ça , mon vieux.. . j c'est de l'eju-de-vie.

CRÈVECOEUR. De l'eau-de-vie , bien vrai?

Il Saisit le bidon avec avidité et le porte à ses lèvres.

BAGNOLET , se baissant vers lui. Hein ! c'est bon ça , c'est du nanan , ça réchauffe notre petite estomaque... {Revenant aux autres.) Regardez donc comme il ingurgite; il avale ça comme du coco à un liard le verre.

CHALUMEAU. Ah ça , mais un instant...

en v'ià assez... gardons-en un peu pour les amis... {// va reprendre le bidon à Crèvecœur.) Si on le laissait faire, il boirait tout... Tu l'aimes donc bien , le trois-six ?

CRÈVECOEUR. DaiiiLoui...

BAGNOLET. Mais ça fait mal , ça grise.

CRÈVECOEUR. Non... non, ça endort... ça fait oublier. ..

Il se recoache.

CHALUMEAU. Oublier!... je crois bien, ça t'a fait oublier d'en laisser dans la bouteille.*. . il a tout avalé , le vieux gourmand.

TOCS. Ah ! bah !

CHALUMEAU. Il n'en reste pas une goutte.

BAGNOLET. Il se donnera une inflamma- ■-^■1 d'estomac , c'est sûr ! Il aura une comou siwntanée; un de ces jours, il rarira comme un réservoir à gaz.

POPLARD. Allumettes chimiques allenandes!

Il en fait partir une.

R.AGNOLET. Fiois dûDC , Poplard... ne va pas |)ar là avec les allumettes ; c'est une tonnr de trois-six que l'Abruti, lu ()ourr.)is l'incpridier.

TOUS , riant. Ha ! ha ! ha !

Page 1