‹ Les bohémiens de Paris; drame en cinq actes et huit tableauxChapitre 2 sur 51 · SCENE II · texte numérisé non relu

SCENE II

Les .Mêmes , DIGONARD.

DiGONARD , à part. Quatre heures moins seize minutes... Montorgueil me marqua dans sa lettre qu'il arrivera par la voiture de quatre heures; j'ai encore le temps de me promener.

II se promène de long en large.

POPLARD , S approchant de lui. Allumette» chimiques, mon bourgeois.

LE MARCHAND DE CHAINES. VOVeZ, à viDgt-

i neuf, pour la sûreté des montres.

DIGONARD. Laissez-moi tranquille, je n'ai besoin de rien.

CHALUMEAU. Faut-il uuc voiture?... Voilà, voilà, bourgeois.

DIGONARD. Allez au diable ! Cette rue est remplie d'un tas de mendiants ; entrons au café , lire un journal.

Il disparaît.

CHALUMEAU. Tiens ! qu'est-c€ qu'il a donc ce particulier?... [Lui faisant des gestes.)

Oh! c'te binette... Bonjour, monsieur

Pardon si je ne vous reconduis pas.

BAGNOLET. Ça lui va joliment de nous traiter comme ça; qu'est-ce qu'il est donc . lui?...

CHALUikiEAU. Tu le connais?

BAGNOLET. Pardiue, c'est le nommé Antoine Digonard , un fameux faiseur de mauvaises affaires.

CHALUMEAU. De mauvalses affaires... ça ne doit pas l'enrichir.

BAGNOLET. A u Contraire... elles sont mauvaises, c'est vrai, mais pour les autres. CHALUMEAU. Ah 1 bon , je saisis !

BAGNOLET. Je l'ai connu dans mes temps de fortune... il m'a dévoré mon patrimoine. TOUS, riant. Ha! ha! ha! son patrimoine !

CHALUMEAU. Tu as eu un patrimoine, toi , Bagnolet ?

BAGNOLET. Oui, moi , Baguolet. Qu'est-ce qu'il y a d'étonnant à ça ? est-ce que dans la vie on n'a pas des hauts et des bas! CHALUMEAU. Ah ! tu as eu des hauts?

BAGNOLET. Et maintenant , c'est tout au plus si j'ai des bas... mais enfin, j'ai appartenu à une famille très-distinguée ; mon père était établi à Tours en Touraine ; il ven dait des instruments...

CHALU.MEAU. Des instruments à vent?

BAGNOLET. Non , des instruments à eau.

MAGASIN THEATRAL

CHALUMEAU. A eau? Ah! bon, connu, connu , des clarinettes d'apothicaire.

lîAGNOLET. J'aurais dû me contenter de cette position honorable. . . mais j'étais dévoré d'ambition ; à la mort de papa, je cédai son fonds, et je vins à Paris avec la moitié de la somme en argent, et l'autre en un billet que m'avait fait l'acquéreur.

CHALUMEAU. Et à combien qu'il se montait ton patrimoine ?

BAGNOLET. A quinzc cents francs. . .

CHALUMEAU. Tu u'as pas dû aller loin avec ça .

BAGNOLET. Mon existcncc de lion dura un mois , pendant lequel je fis la connaissance d'une délicieuse giletière. .. avec qui je passai une lune de miel et d'argent... mais bientôt il ne me resta plus que mon billet.

CHALUMEAU. C'était une ressource !

BAGNOLET. Oui, elle était gentille, la ressource ; un nommé Montorgueil, un habile, un fameux que j'avais connu au divan des Panoramas, se chargea de me le faire escompter ; il me mena chez le Digonard.

CHALUMEAU. Et cclui-ci te donna...

BAGNOLET. Cinquante francs en argent, quarante flageolets, et un veau à deux têtes.

TOUS, riant. Un veau à deux têtes!

BAGNOLET. Et eucorc il était malade...

huit jours après, il rendit le dernier soupir entre mes bras... bref, je me trouvai bientôt dans une complète débine , obligé de vivre d'industrie.

CHALUMEAU. Et la giletière t'avait planté là !

BAGNOLET. Chalumeau, vous calomniez son cœur... Elle était partie, c'est vrai ; mais pour recueiUir l'héritage d'une vieille tante qui venait de trépasser du côté de Dieppe.

CHALUMEAU. Mors , c'cst différent!

[Otant&a casquette.) Honneur aux dames.

BAGNOLET. Du moins, je n'ai pas à rougir devant elle... O Arthémise ! toi qui m'as connu si coquet, tu ne soupçonnes pas, sur les bords de la Manche , les trous qui se forment aux miennes.

CHALUMEAU. Ce pauvre Bagnolet!... et tu n'as pas flanqué une bonne roulée à ce gueux de Montorgueil?

BAGNOLET. J'en ai eu l'idée... oui, je l'aurais éreinté de bon cœur... si j'avais pu... mais il est plus fort que moi .

CHALUMEAU. Ah ça, tu le crains donc?

BAGNOLET. Nou, mais j'en ai peur...

On entend sonner qaatre heures.

DIGONARD, revenant. Quatre heures! Je suis d'une impatience. . . cette affaire dont me parle Montorgueil dans sa dernière lettre. . . [On entend le cornet et le roulement de la voiture.) Ah! enfin, voici la voilure!

Il sort.

CHALUMEAU. AllcHS, VOUS autres, à la voi-

ture. {Allant à Crèvecœur.) Allons, viens avec nous, la vieille... gagner la petite goutte.

CRtvEcœuR. La petite goutte... oui... oui.

TOUS. A la voiture !

Ils courent au fond ; la scène se vide.

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