SCÈNE PREMIÈRE
Garçons, MONTIZON, puis BAGNOLET.
MOUTIZON, à une table parcourant un
journal. A part. Encore personne ! et déjà
deux verres d'absinthe et sept journaux de
consommés , et je n'aperçois aucune figure
> de connaissance. {Uaut.) Garçon ! garçon !
LE GARÇON. .Monsieur ?
MONTizoN. Est-ce que vous n'avez pas vu ces messieurs?
LE GARÇON. Pas eucore... d'ailleurs, je crois qu'il doivent dîner aujourd'hui à la campagne de M. de Saint-Julien.
MONTIZON, à part. Diable! moi qui justement comptais le trouver ici .. Je commence à croire mon dîner bien aventuré.
LE GARÇON. Après ça, monsieur sait bien que nous n'avons personne à cette heureci... il n'est que six heures... tout le monde est encore au cercle, au club
MONTLSON, à part. C'est juste!... attendons!...
H se met à lire.
BAGNOLET, mis très-élégamment , mais
d'une manière outrée. Enfin, me voilà revenu dans le quartier Italien ; je respire de nouveau l'air embaumé du boulevard de Gand ! me voilà redevenu un tigre, un lion, un dandy!... Je ne suis plus un simple paltoquet ; je fais partie des gants serins les plus comme il faut... je suis un jeune bottes-vernies très-distingué, tout ça grâce à la munificence de mou ex-petit copin Didier, qui a appris à l'hôtel que M. Desrosiers devait dîner ici aujourd'hui... et m'a envoyé à la découverte, avec ordre de le prévenir si je le rencontre .
MONTIZON, à part. Quel est ce monsieur?
BAGNOLET. Par malheur, je suis si bête que je n'ai songé qu'à embellir l'extérieur sans réserver quelque chose pour le dedans... il ne me resterait pas même de quoi dîner si la fantaisie m'en prenait... Mais bah! je rencontrerai quelque ancien compagnon de folies... qui...
MONTIZON, s'avançant. Eh! parbleu, je ne me trompe pas... c'est bien lui; c'est Bagninski.
BAGNOLET, à part. Bagninski... la finale polonaise que je portais au temps de ma
splendeur!.... {Haut, et lorgnant.) Eh!
mais... si je ne suis pas myope, c'est ce fou de Montizon.
MONTizoN. Moi-même, mon cher!... Anténor de Montizon! Ah ça, qu'es-tu donc devenu?... je te croyais dans le malheur... mais te voilà plus resplendissant que jamais.
BAGNOLET, avec fatuité. Mais oui... mais oui, mon bon ami.
MONTIZON. Tu as donc enterré trois oncles, ou fait quelque belle entreprise ?
BAGNOLET, de même. Mais oui... mais oui!
MONTIZON. Ce cher Bagninskil Ah! te voilà devenu riche... reçois mon compliment!... {A part.) Parbleu, voilà mon dîner tout trouvé.
BAGNOLET. Ah ça , et toi , la position financière ?
MONTIZON. oh! moi, je suis à la tête d'une entreprise magnifique, d'une affaire colossale.
BAGNOLET. Vraiment!... ce cher Montizon... Ah! tes affaires marchent bien... je suis enchanté de t'avoir rencontré. {À part.) Je ne le quille plus , et je tiens mon dîner.
MONTIZON. Comme on se retrouve! A propos, est-ce que tu as déjà dîné?
BAGNOLET. Moi!... fi donc. .. à six heures!
MONTIZON. Eh bien , si nous dînions ensemble ?
BAGNOLET. Comment douc !.. . avec plaisir... avec beaucoup de plaisir. Justement, je me sens quelque appéiit.. .
MONTIZON. Et moi de même. (Appelant.) François ?
LE GARÇON. Monsieur !
BAGNOLET. Deux couverts !
MONTIZON. Oui, deux couverts sur cette table!
Ils s'asseyent à une table ; le Garçon met le couvert.
LE GARÇON. Quel vin prennent ces messieurs?...
MONTIZON. Ah ! oui, quel vin préfères-tu ?
BAGNOLET. Ah! ça m'est égal.
MONTIZON. Mais enfin, ton ordinaire?
BAGNOLET, à part. Mon ordinaire, c'est de l'eau claire. [Haut.) Eh bien!... Beaune première.
LE GARÇON. Beaunc première... oui, monsieur.
MONTIZON, écrivant. Et tenez, voici la carte; tu t'en rapportes à moi?
BAGNOLET. Comment donc!...
MONTIZON, à part. Ça montera peut-être un peu haut!... mais je ne n'ai pas besoin de le ménager.
BAGNOLET, à part. Mazetteîil paraît qu'il
MAGASIN THÉÂTRAL
va joliment me traiter. C'est l'affaire de sa bourse.
MONTIZON, remettant la note au garçon.
Tenez, François... et servez nous vite.
LE GARÇON. A l'instant, monsieur.
Il sort.
MONTIZON. Ah ! tu ne saurais te figurer le plaisir que j'ai à te revoir.
BAGNOLET. Et moi, donc; sans toi, je ne dînais pas.
MONTIZON. Hein?... comment!
BAGNOLET. J'ai liorreur de dîner seul.
MONTIZON. Ma foi, c'est comme moi; quand je suis seul, je ne dîne presque jamais!
Le Garçon revient avec une bouteille et les potages ; ils se servent.
BAGNOLET, mangeant. A propos, tu me parlais d'une grande affaire...
MONTIZON. Oui, une affaire de presse...
un journal dont j'ai eu l'idée...
BAGNOLET. Ah! c'est un journal?
MONTIZON. Depuis longtemps, le besoin se faisait généralement sentir d'un journal quotidien, grand format, et à 4 francs par an.
BAGNOLET. Un journal à k francs '. . . Comment, lu ne prends que h francs à chaque abonné!...
MONTIZON. Mieux que cela, moucher...
U francs que je donne...
BAGNOLET. Comment! tu les donnes!...
Mais c'est ruineux.
MONTIZON. Du tout; mon système est bien simple.
BAGNOLET. Ah! vovous le système!
MONTIZON. Tu connais la spéculation des journaux à ZiO francs?... La feuille politique et littéraire se ruinerait très -vite sans la feuille d'annonces, qui] produit chaque année 100,000 francs de bénéfice net.
BAGNOLET. Ah! bah! 100,000 francs; j'ignorais ce gros chiffre.
MONTIZON. Oui, mon cher, 100,000 fr.
d'annonces que payent de braves industriels alléchés par les vingt mille abonnés des susdites feuilles. Or, un journal qui compterait cinq fois plus d'abonnés ferait aussi pour cinq fois plus d'annonces.
BAGNOLET. C'cst clair... comme un bec de gaz.
MONTIZON. Au lieu de vingt mille abonnés, ayez-en cent mille... et bientôt au lieu de 100,000 francs d'annonces, vous '?n aurez pour 500,000 livres.
BAGNOLE'!'. Mais commcnt trouver cent mille abonnés?
MONTIZON. Je suis sûr de les trouver, puisque je les paye. Je leur donne V fr. par tête. Mes abonnés me coûtent 600,000 francs, et comme mes annonces m'en rapportent 500 raille, j'ai 100,000 francs de bénéfice brut.
BAGNOLET. Ah! mon ami, c'est superbe,
>t inagiiifique ; je compreuds... je saisis
il lou système... tu posos quatre, et tu re-
is cinq; tu retiens six... tu rcticus tout...
il forUMic est faile.
MOMizoN. Mon journal doit paraître dolu.iin ; prcst(iJe toutes mes actions sont déjà piacws; cependant, comme je n*ai rien à te refuser, si tu voulais les trois dernières... ! . Los trois dernières !
>. On les cote à la Bourse à 750 11.; ii.iiis pnur loi, mon ami, ce sera an prix d'émission... les trois pour 1,500 fr.
r.AGNOLET. Que l,r)00 fr.? ça vaut mieux que ça;ça vaut mieux que ça; et... j'en parlerai à mon banquier.
MO.NTIZON. A ton aise. Prends- tu du café?
RAG.\OLET. Ordinairement je m'en prive; UKiis aujourd'hui je prendrai tout ce que lu voudras.
MOMi/.oN. C'est ça. Graçon, du café, et r.iiUlition.
LE GARÇON. Oui, messieufs.
iiAGNor.ET. Ma foi , mon cher Moniizon ,
dîner était délicieux... lu t'entends par- :it à commander.
!ZOX. N'es-ce pas?... L'habitude!...
LE GARÇON verse , et présente la carte. Voilà, messieurs.
Chacun lui fait signe de la donner à l'autre : le Garrou, qui la leur a préîeniêe alternativement, finit par la mettre au iniliea.
MO-NTizo.N, la prenant. Dix-sept francs... ça u'esi pas trop cher !. . .
Il la passe à Bagoolet.
B.\GNOLET la prenant. Mais non... mais non !... c'est pour rien...
Il la repasse à Moiitizon.
MONTizoN. Heinî... quoi donc?.,. Ah!
tu veux que je vérilie... tu n'es pas ferré sur l'addition , toi... ( Comptant. ) Cinq , dix, seize!... (// achève bas.) Le compte est exact !
Il la présente à Bagnolet.
BAGXOLET, fa/jjTijafi/, Oui, oui, le compte est très-exacL.. {Il la lui rttid.) Tiens.
\iO.NTizoN. Que veux-tu que j'en fasse?
ii.\GNOLET. Eh bien, mais... que lu la payes...
MONTizoN. La payer!... moi!
BAGNOLET. Saus doute, puisque ta m'as offerL . .
MO.NTIZON, OfferL., quoi?.,.
BAGNOLET. A dîner.
MONTizoN. Je t'ai offert à dîner !. . . Je t'ai offert de dîner ensemble, et je t'avouerai même que je complais sur toi... car, par le plus grand des hasards, je suis sorti &aas ma bourse.
BAGNOLET. Ah! bigre! moi, j'ai bien la mieime, mais il n'y a rien dedans.
MONTIZON. Ah ! fichtre ! Eh quoi, malheureux ! tu te mets à table sans argent!
B.\GNOLET. Il est charmant!... Eh bien, et loi ?
MONTIZON. .Mui, c'est bien différent.,,.
Mais comment nous tirer de là maintenant?
BAGNOLET. Est-ceque tu n'as pasqudque chose à laisser: un bijou, une canne à déposer? c'est reçu, ça se fait ces choses-là.
MONTIZON. Je le sais bien que ça se fait... Parbleu!... une canne... j'en ai déjà trois en pension au comptoir... je suis brûlé, mon cher, entièrement brûlé!