‹ Les bohémiens de Paris; drame en cinq actes et huit tableauxChapitre 37 sur 51 · MONTORGUEIL, BAGNOLET · texte numérisé non relu

MONTORGUEIL, BAGNOLET

BAGNOLET. Seul avec lui!... Ah! Dieu! je sens mes jambes qui s'en vont... et je voudrais bien faire comme elles.

MONTORGUEIL. Tu avais donc oublié ma défense ?

BAGNOLET. Oublié... ja... jamais... seulement... je...

MONTORGUEIL. Seulement, si je n'étais arrivé à temps, tu nous trahissais... Mais ma vengeance aurait suivi de près...

BAGNOLET. J'en suis certain... Aussi ça ne m'arrivera plus... Adieu.

MONTORGUEIL. OÙVaS-tU?

BAGNOLET. Mais. .. retrouver ma femme.

MONTORGUEIL. Du tout ; je ne veux pas que tu me quittes.

BAGNOLET. Permettez ; il faudra pourtant bien finir par là. . . je ne veux pas toujours priver mon épouse de son époux.

MONTORGUEIL. Tu seras hbre quand je n'aurai plus rien à craindre de ton indiscrétion.

BAGNOLET. Et la craindrez - VOUS encore bien longtemps mon indiscrétion ?

MONTORGUEIL. Cela dépend!

BAGNOLET, Merci!

MONTORGUEIL. Il faut d'abord que je voie une personne que j'attends ici. N'as-tu pas remarqué une espèce d'idiot appelé, je crois. . . Crèvecœur ?. .

BAGNOLET. L'Abruti! non... (A part.) Pourquoi donc faire? est-ce qu'il veut le mettre aussi à la cave ?

MONTORGUEIL. Eh! tiens... justement le voilà. J'ai à te parler ; attends-moi.

BAGNOLET. OÙdoUC?

MONTORGUEIL. Là!

Il indique le pavillon

BAGNOLET, à part. Là!

MONTORGUEIL. Oui; pour quelques in stants.

BAGNOLET, sur le seuil de la porte. Ah je le repincerai peut-être à mon tour.

Il entre dans le pavillon, Montorgueil l'enferme et retifll la clef.

MONTORGUEIL. D'ici j'aurai l'œil sur lui!

SCÈJSE V.

MOMORGUEIL, CREVECOEUR, puw LA SERVANTE.

MONTORGUEiL. Approchc, approchc, mon brave !

CRÈVBCOEDR, enrran/. C'est vous qui m'avez fait dire...

MONTORGUEIL. Que j'avais à le parler...

mais je sais que tu n'aimes pas à parler sans boire. Faisons donc venir de quoi te délier la langue. Holà! la fille!...

LA SERVANTE, paramont. Voilà! voilà!

Qu'est-ce qu'il faut servir à monsieur?

MONTORGUEIL. De l'cau-de-vie.

LA SERVAXIE. Deux petits verres à ces messieurs.

MONTORGUEIL. Une bouteille, et deux verres.

LA FILLE, à part. Une bouteille!... Sapristi ! parait qu'ys ont diablement soiL

Elle sort.

MONTORGUEIL, à lui-même, pendant que Crèvecœur va s'asseoir à une table sur le devant. Allons, la partie est engagée, il faut la jouer jusqu'au bouf.je suis débarrassé de Charles Didier; et si je ne puistoutà l'heure me défaire de cette femme par la persuasion ou la ruse, voilà celui qui m'en débarrassera.

LA FILLE. Le cognac et les verres... Ces messieurs n'ont plus besoin de rien?

MONTORGUEIL. Nou ; laissez-nous ! (.1/-

lant à la table où est Crèvecœur. ) Ah

ça, maintenant, à nous deux, mon brave...

( Versant.) Dis-moi un peu ce que tu penses

de cette eau-de-vie là?

CRÈvECOEUR, butant à plein verre. Dame ! c'est toujours bon l'eau-de-vie.

MONTORGUEIL. En cc cas, eucore un verre, et causons.

CRÈVECŒUR, buvant. Causons!

MONTORGUEIL. Parlons de Marie Hubert!

CRÈVECœUR, avec violence, et se levant.

I^Iarie Hubert!... Non, non, ne parlons pas d'elle... voyez-vous, ça me brise la tète, ça me déchire le coeur... ça... ça me rend fou.

MONTORGUEIL, le faisant rasseoir. Allons, calme -toi, et écoute. Ce n'est pas comme les autres, au hasard et sans raison , que je t'ai jeté ce nom à l'oreille... si je t'en parle, moi... c'est que je l'ai connue.

CRÈVECOEUR. Vous î VOUS avez connu Marie!... Elle était bien belle, n'est-ce pas?

MONTORGUEIL. Oui!

CRÈVECOEUR. Et bounc!... c'était trop bon... c'est mort jeune.

MONTORGUEIL. Elle avait vingt-cinq ans à peine.

CR£>-fiC06UR. Oui!

MONTORGUEIL. Ellc habitait le village de Sainte-Claire.

CRÈVECOEUR. Oui!

MONTORGUEIL. Et clIc Vivrait encore heureuse si on lui avait laissé son mari pour h nourrir et la défendre.

CRÈVECCEUR, pleurant. Oh! oui... oui!

MONTORGUEIL. Mais un jour il fut arrêté, mis en jugement, et condamné, car il était coupable.

CRÈVECOEUR. Inuocent!

MONTORGUEIL. Inuoccut OU coupablc , n'importe!

CRÈVECŒUR. Innocent que je vous dis!...

Je le sais bien ; je n'ai jamais volé, moi...

MONTORGUEIL. Toi!... {A part.) Jc ncmc trompais pas... (Haut.) Tu te nommes donc Jérôme Hubert?

CRÈVECŒUR. Jérôme!... oui, pour elle.

Pour les autres, Crèvecœur... ou bien l'Abruti... ou bien... je ne sais pas.

MONTORGUEIL. Ainsi , c'est bien toi qu'ils ont condamné à vingt années de bagne?

CRÈVECŒUR. C'est moi qui ai tant souffert... c'est moi que l'on a arraché d'auprès d'elle... d'elle, que je laissais sans pain, et enceinte, mon bon Dieu!... Tant de souffrances pour elle !... Ah! c'est peut-être un bonheur qu'elle soit morte. .. Oui , quand je suis revenu, il y a deux ans, il y en avait trois qu'elle était morte.

MONTORGUEIL. Et pourtant tu ne pardonnerais pas à l'auteur de sa mort ?

CRÈVECŒUR , avec feu. Oh ! non, non !

jamais !

MONTORGUEIL. Et si tu le Connaissais...

que ferais-tu ?

CRÈVECŒUR, froidement. Je le tuerais!

MONTORGUEIL, lui versant. Encore un coup!... {Ils boivent.) Eh bien, cette personne, je la connais.

CRÈVECŒUR. Vous?

MONTORGUEIL. C'est une femme !

CRÈVECŒUR. Une femme !

MONTORGUEIL. Moins belle que Marie!...

Elle était envieuse, jalouse ; elle la haïssait , enfm.

CRÈVECŒUR. Cette femme... cette femme...

MONTORGUEIL. Ce soir , peut-être, tu pourras la voir.

CRÈVECŒUR. Ce soir!. .. Où ça?

MONTORGUEIL. Près d'ici ; à l'entrée [des carrières Montmartre, à gauche, dans la maison du gardien de jour, au bout du village d'Orsel.

CRÈVECŒLit. Aux carrières !

MONTORGUEIL. Près du village d'Orsel...

Si elle vient, tu la reconnaîtras bien ; car elle te dira elle-même : J'ai vu mourii' 3Iarie Hu» bert.

MAGASIN THÉÂTRAL

CRÈVECŒUR. Ah 1 si elle dit ça... malheur

à elle !

11 SG dirige vers le fond.

MONTORGUEIL. OÙ vas-tU ?

CRÈVECŒUR. L'attendre !

MONTORGUEIL, lui montrant la bouteille d'cau-de-vie. Tiens^ emporte cette

CRËVECOEUR, alla^it à la table et prenant un couteau^ Non, j'emporte çal Adieu î

Il sort.

MONTORGUEIL, seul. Si Louise consent à partir, il attendra pour rien; mais l'heure est écoulée; elle ne peut tarder à venir... Quelqu'un... c'est elle... il était temps.

(VVVtVVVVVVVVVViWVMVVVVVVV^VVVVVVVVVVVVVVk'VVVVtAaVVVVVVVVVVV

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