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CHAPITRE IX

DEVELOPPEMENTS DE LA COLONISATION DANS LES BOIS-FK.ANCS. — ACCROISSEMENT DE LA POPU- LATION CANADIENNE

Agrandissez le lieu de votre campement ; car vous vous étendrez à droite et à gauche.

(ISAiE LIV, 2. 13.)

LE manque et le mauvais état des chemins, le haut prix des terres, la crainte de se voir, un jour ou l'autre, dépouiller par des propriétaires inconnus, ont retardé considérablement, dès le début, le défrichement et la colonisation des Bois-Francs.

Malgré tout, on ne craignait pas de s'enfoncer dans la forêt et de venir s'établir sur ces terres nouvelles. La culture était encore en honneur ; on ne songeait pas encore à émigrer chez nos voisins ou à déserter la campagne pour le séjour des villes. Les misères en perspective semblaient devoir en décourager un ^ bon nombre ; les obstacles à vaincre étaient multiples, mais le courage et l'énergie de ces chevaliers du sol ne connaissaient pas de bornes. La richesse et la fécondité de la terre étaient

pour eux une assurance qu'avant longtemps ils recevraient la récompense de leurs travaux et de leurs sacrifices.

La population des Bois-Francs, qui était, en 1840, de 1192 âmes, était, en 1850, de 7,656 âmes ;en 1860, de 14,642 âmes et, en 1870, de 11,891 âmes, soit une augmentation de 6,564 âmes pour les dix premières années, de 13,450 âmes pour les vingt premières années et de 10,699 âmes pour les trente premières années.

Déjà, vers 1860, on rencontrait plusieurs cultivateurs et commerçants assez à l'aise, possédant un avoir des plus satisfaisants. La misère, la pauvreté disparaissaient graduellement. Le temps n'était plus où il fallait souffrir de la faim, habiter de misérables cabanes et charroyer les provisions les plus nécessaires à la yie, sur son dos, par des sentiers boueux et dangereux. La confection des chemins avait mis ces pauvres exilés en communication avec les vieilles paroisses et les centres commerciaux.

On peut se demander, et on a raison de le faire, comment les Bois-Francs, tout d'abord la propriété des Anglo- Saxons, pour une bonne partie au moins, sont devenus une colonie canadienne-française. Outre les desseins de Dieu, qu'il faut admirer, il y a plusieurs causes ou raisons de l'ordre naturel.

Le chemin Craig, confectionné dans l'espérance d'attirer et d'encourager la population anglaise à venir se fixer sur les terres que le Gouvernement lui avait octroyées dans les Cantons de l'Est, était, heureusement, assez loin du centre des Bois-Francs. Ajoutons à cela que ce dernier, à peine ouvert à la circulation, devint bientôt, faute d'entretien, dans un état impassable.

A cette époque les paroisses situées sur les bords du St-Laurent avaient une population surabondante. Il fallait se résigner à vivre à l'étroit sur des terres morcelées, épuisées, ou bien fonder de nouvelles paroisses. La Providence vint à leur secours et offrit aux fils de cultivateurs qiine pouvaient prendre leur part de patrimoine de famille ces terres qu'on venait dé découvrir et dont on disait tant de bien.

Là ils pourraient continuer l'œuvre des ancêtres, en fondant un foyer, des paroisses, menant toujours cette bonne vie canadienne-française dans toute sa fraîcheur, sa candeur, et dans les conditions d'existence les plus satisfaisantes.

Par leur force d'expansion,par leur persévérance, ils arriveraient à fonder des établissements durables, une colonie de plus en plus importante par le nombre, parla vigueur et par l'étendue.

Nous avons été, continuons à être un peuple de défricheurs.

C'est dans la colonisation que se sont manifestées et se manifestent encore les plus belles qualités de notre race.

En effet, n'est-ce pas surtout chez les colons des régions naissantes que nous trouvons ces âmes naïves et fortes, qui ont bravé l'isolement, la forêt, les privations et les misères de toutes sortes, et qui, après un certain temps, cinq, dix ou quinze ans, ont groupé un petit noyau, embryon de paroisse destiné à devenir un centre populeux et prospère dans un assez court espace de temps?

Il en avait coûté, sans doute, à ces héros de la colo-

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nisation de quitter le toit paternel, l'église de la paroisse, mais courageusement, sac au dos et hache aux bras, ils marchaient, comme de braves soldats, à la conquête d'une nouvelle patrie.

L'émigration vers les Bois-Francs, assez lente pendant les dix ou quinze premières années, prit de l'extension, surtout après la confection des chemins qu'on attendait depuis longtemps et seuls capables de mettre la colonisation dans la voie du progrès. /

" Emparons-nous du sol, " semblaient répéter ces valeureux défricheurs

Ils se mirent donc hardiment à l'ouvrage. C'est alors que quelques propriétaires firent leur apparition. L-esuns se montrèrent d'une exigence exorbitante, voulant dépouiller, sans aucune rémunération, ceux qui, de bonne foi, s'étaient fixés sur leurs terrains et en avaient défriché une bonne partie ; quelques colons furent obligésde partir et d'aller tenter fortune ailleurs.

Heureux alors ceux qui avaient choisi des terres de la couronne ou qui vinrent à bout de s'entendre avec les bourgeois.

Un certain nombre de ces propriétaires étaient des miliciens et il ne leur vint jamais à l'idée d'occuper leur domaine, encore moins de le défricher.

Quant à ceux qui jugèrent bon de venir exploiter leurs propriétés, ils y vécurent en paix et en bonne intelligence avec leurs compatriotes, car jamais, il n'est venu à la pensée des Canadiens-Français des Bois-Francs de vouloir dominer, de vouloir restreindre les droits des populations de race étrangère, ni de faire des efforts pour les chasser.

Si le nombre de nos compatriotes anglais a diminué, c'est que ceux-ci ont préféré émigrer dans les centres de leur nationalité. Il est vrai que la population anglaise dans les Cantons de l'Est, et dans les Bois- Francs eu particulier, a diminué et que la population canadienne-française a augmenté. Mais à qui la faute ?

Il n'en a pas toujours été ainsi, on le sait. Par un calcul dont il faut admirer la sagacité, on a tenté, vers 1840, d'enfermer la Province de Québec dans une vaste ceinture anglaise. On a fait venir des Iles Britanniques, en grand nombre et à grands frais, des émigrants que l'on a établis dans les Cantons de l'Est et ailleurs. On a échelonné partout autour de la Province, excepté dans le nord, que l'on cro3^ait peut-être inabordable, des groupes de nationalités anglaise et écossaise. Les Canadiens- Français ne se sont jamais plaints de cet état de choses.

Voulait-on, par cette tactique, resserrer petit à petit la race canadienne-française ? Voulait-on, en quelque sorte, l'étouffer dans ce cercle de fer ? Si telle a été l'idée qui a présidé à la colonisation dont nous parlons, le but a été manqué, car ce cercle de fer a été brisé. La force expansive des Canadiens-français a pris des proportions telles, que les éléments étrangers qu'on avait groupés autour d'eux ont été dispersés.

Dans tous les Cantons de l'Est, il y a à peine un demi siècle, on ne comptait que quelques centaines de familles françaises, et aujourd'hui, dans la plupart des localités, elles sont en majorité. Petit à petit les Anglo- Saxons ont déserté nos Cantons et ont été remplacés par des colons canadiens-français.

La transformation des Cantons de l'Est, au point de

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vue des races, est due d'abord à la fécondité de la femme canadienne-française. C'est un fait reconnu que c'est chez les Canadiens-Français que nous trouvons les familles les plus nombreuses.

Pour accroître notre nombre dans la confédération, nous n'avons jusqu'ici compté que sur la vitalité de notre race et sur notre augmentation naturelle.

Car, malheur à une nation qui ne se recrate pas par elle-même! Elle est nécessairement vouée att dépérissement et à la décadence. L'immigration a ses avantages, je ne le conteste pas, mais elle a aussi ses inconvénients, c'est indéniable. Les sujets importés n'ont pas toujours les qualités requises pour fortifier une nation.

La position prépondérante que nous occupons aujourd'hui dans les Cantons de l'Est a été conquise pacifiquement, sans heurts et sans violences. Les Anglo- Saxons sont partis parce qu'ils ont bien voulu partir. Leurs familles n'ayant pas augmenté, ils ont fait place aux fils des Canadiens-Français, et c'est ainsi que nous sommes aujourd'hui en majorité.

Le petit peuple qu'un gouverneur anglais ignorant de notre histoire et imbu de fanatisme avait appelé, il y a à peine un siècle, " une race de scieurs de bois et de porteurs d'eau," accomplissait, dans le silence des campagnes, son travail de colonisation et d'expansion.

Heureusement que cette injure imméritée et injuste a été rachetée par ces paroles d'un de nos derniers gouverneurs : " Le peuple Canadien-Français est un peuple de gentilshommes."

Ce petit peuple opérait, bien humblement, de hauts

faits qui semblent aujourd'hui du domaine de l'épopée plutôt que de celui de l'histoire authentique.

Constitués en groupes forts et compacts, les canadiens-français acquirent leur prépondérance, en second lieu, en restant ouvriers du sol. Ils ne rougirent pas de leur noble profession ni du glorieux titre à^ habitants^ titre qu'on a essayé, bien follement, de nos jours, de ridiculiser.

Ce mot, comme le dit, M. Gérin Lajoie, ne date-t-il pas des premiers temps de la colonisation de la Nouvelle- France et ne doit-il pas rester dans le langage canadien ?

Aussi, dernièrement, un professeur d'un collège classique de notre Province avait-il grandement raison de poser cette question : " Notre jeunesse étudiante sait-elle assez que "l'habitant" canadien a fait la patrie canadienne, qu'il occupe une place d'honneur dans les pages les plus glorieuses de notre histoire, et que sa mission sera toujours noble et enviable devant les sages ? "

Combien d'autres, hélas ! ne le savent pas ou semblent vouloir l'oublier !

Nos pères étaient convaincus que le bonheur est à la campagne, sur leurs terres, dans leurs modestes occupations.

Fidèles aux traditions ancestrales, leur unique ambition était de déboiser, de défricher des terres nouvelles pour agrandir le domaine patrimonial.

Leur action colonisatrice fut un des principaux moteurs de la richesse et de la prospérité du pays.

La génération actuelle semble vouloir dégénérer, abandonner les sentiers tracés par cette armée de braves,

braves non seulement aux jours des combats, lorsque la patrie réclamait leur dévouement, mais braves encore lorsqu'il s'agissait des sacrifices à faire pour reculer les limites de la forêt

Ne désertons pas nos champs ; nos pères y ont trouvé leur salut, nous y trouverons le nôtre. On ne saurait trop le redire : dans la colonisation, dans la culture est notre force, notre vie, notre avenir national.

Naguère encore les Pères du Concile Plénier de Québec, marchant sur les nobles traces de leurs devanciers, n'ont-ils pas jugé à propos, dans leur sollicitude pour le bien de la religion et de la patrie, de formuler un décret sur la question importante de la colonisation ? Ce fait montre tout d'abord, à ne pas en douter, que ce doit être une question digne de notre attention et de notre encouragement.

"Comme l'œuvre appelée l'œuvre de la colonisation intéresse largement la religion et la patrie, les Pères de ce Concile louent de tout cœur les prêtres qui, comme missionnaires, y portent une attention toute spéciale. Nous ne saurions n'être pas contristés en voyant l'élite de notre jeunesse abandonner la vie champêtre pour se diriger vers les -villes, s' exposant imprudemment à de grands dangers spirituels. C'est pourquoi ce sacré synode exhorte ces plantes vivaces de notre race à rester d'une manière permanente dans leur pays et à vivre de la vie rurale.

Si, pour cause urgente et rationnelle, ils sont forcés de laisser les anciennes paroisses, qu'ils se dirigent non vers les villes, mais autant que possible, comme colons, dirigés par leurs prêtres, qu'ils établissent des terres nouvelles dans le Canada, pour le plus grand bien de la religion et de la patrie."

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