‹ Les Bois-Francs (volume 2)Chapitre 27 sur 115 · LA MOISSON DU GRAIN A L'AUTOMNE · texte numérisé non relu

LA MOISSON DU GRAIN A L'AUTOMNE

Sur le flot blond des champs, au réveil des moisson», Se penche l'ouvrier, et la faux étincelle.

P. Lemay.

Si la récolte du sucre, au printemps, est consolante et rémunératrice, celle du grain, à l'automne, l'est davantage. C'est la récompense principale accordée par Dieu aux bons et fidèles serviteurs.

Je te salue, ô saison fortunée,

Tu viens à nous de pampres couronnée,

Tu viens combler les vœux des laboureurs.

La moisson mûre, immobile, abondante, Appesantit sa tête jaunissante ; Aucun zéphir ne vole dans les airs ; Si quelque vent fait sentir son haleine, Des vagues d'or se roulent dans la plaine.

Ceux-là qui tirent leur subsistance des produits de la terre comprendront avec quelle douce satisfaction, quelle indicible jouissance, un nouveau colon contemple ses champs de grain, lesquels, sous l'influence des chauds rayons du soleil d'été, prennent de jour en jour une teinte plus jaunissante. Depuis l'époque des semailles jusqu'à celle de la récolte, chaque jour est pour le laboureur plein de charmes et d'intérêt. Quand le sol fertile s'est couvert déjeunes tiges de la semence comme d'un tapis de verdure, il sent naître en son cœur des émotions ignorées jusqu'alors. Ce qu'il éprouve déjà le dédommage au centuple de tous ses labeurs passés.

Dans les heures de repos, son plus grand plaisir est de contempler, assis sur un tronc d'arbre, au milieu de son champ, les progrès merveilleux de la végétation. Plus tard, quand les épis, dépassant la tête des souches, atteignent presque la hauteur d'un homme, il goûte encore un bonheur infini à contempler cette mer, tantôt unie comme un miroir, tantôt se balançant au gré d'une brise légère.

Quand le moment arrive où les blonds épis doivent tomber sous la faucille, c'est un bonheur, une consolation pour le moissonneur de les couper, de les engerber et les mettre en grange. Autrefois, on faisait usage de la faucille, mais plus tard la mode de faucher le grain dox javelier est devenue presque générale dans les cam-

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pagnes canadiennes. Cependant, dans les champs nouvellement déboisés, cette pratique expéditive ne pouvait être adoptée, à cause des souches, racines, rejetons ou arbustes, qui font obstacle au travail de la faux.

A cette époque le transport des gerbes à la grange se faisait généralement à l'aide d'une paire de bœufs et d'une grossière charrette confectionnée pour la circonstance.

Il ne faut pas croire cependant que la construction de ce véhicule eût été d'une exécution facile. La confection des ridelles et des timons n'offrait, il est vrai, aucune difficulté remarquable, mais il n'en était pas ainsi des deux roues, lesquelles étaient faites, tant bien que mal, ciu moyen de pièces de bois de trois ou quatre pouces d'épaisseur, sciées horizontalement, à même un tronc d'arbre de vaste circonférence. Un essieu brut était posé au centre de chacune de ces roulettes ; le reste du chariot reposait sur l'essieu. Cette charrette, il faut l'avouer, n'était pas un modèle d'élégance et n'aurait certainement pas obtenu le prix à l'exposition universelle ; mais, telle que construite, elle pouvait rendre au moins quelques services. D'ailleurs, dans les commencements de la carrière du défricheur, c'est à peine s'il se passe un jour sans qu'il soit appelé à faire, comme dit le proverbe, "de nécessité, vertu. "

Ecoutons M. H. St-Germain nous racontant comment se faisaient les travaux de la moisson, vers le milieu du siècle dernier.

(Voir Charles Héon.)

A cette époque, dit-il, l'administration d'une ferme n'était pas ce qu'elle est de nos jours : on ne parlait pas de travail mécanique ; tout était fait à force de bras, les labours, le hersage, la semence, la coupe des foins, la récolte des grains, le râtelage, le battage, le criblage ou nettoyage des grains, le sciage du bois.

Tout le grain était battu au fléau et nettoyé au van. Un homme habitué battait cinquante gerbes de blé par jour, mais, pour arriver à ce résultat, il lui fallait commencer sa journée à six heures le matin et continuer à travailler jusqu'à six heures le soir.

Pour ne pas souffrir du froid aux pieds, on se chaussait de sabots que l'ou apportait à la maison, et pour les mettre en état propice on les emplissait de cendres chaudes pour quelques instants. Pour battre le grain d'une petite récolte de trois à quatre cents minots il fallait pasrer tout l'hiver dans la grange.

Tout le foin était coupé à la faux et râtelé avec un râteau à la main, fabriqué à la maison.

Les grains étaient tous coupés avec la faucille. C'était un des plus durs labeurs du cultivateur : il fallait rester toute la journée le dos exposé aux ardeurs du soleil ; un homme expert coupait quelquefois un arpent carré de blé, mais c'était très rare. Jamais on n'engrangeait un seul épi de grain sans qu'il fût mis en gerbe ; on aurait cru tout gaspiller en faisant autrement.

On faisait avec la gratte les sillons pour semer les patates et le blé-d'Inde, de même que les rechaussements et les arrachages de patates. Tout se faisait à la main et à force de bras ; il n'y avait qu'un paresseux qui pût

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avoir l'idée de se servir d'une charrue pour faire les sillons, disait-on.

On hersait avec des herses garnies de dents faites en bois d'érable ; les dents de herses en fer avaient, disait-on, le défaut de détruire l'herbe ! ! !

Pour la culture du foin, on s'est servi de la faux jusqu'à mil huit cent-cinquante-six, date, si je me souviens bien, de l'apparition de la faucheuse mécanique, dont l'usage ne s'est généralisé que vers mil huit cent soixante-cinq ou six. On se servait bien, depuis quelques années, d'un râteau à cheval, qu'on laissait traîner et que l'opérateur suivait de côté; c'était déjà quelque chose, mais loin, très loin du bel instrument que nous voyons de nos jours dans toutes les prairies.

Ce n'est que quelques années plus tard que la moissonneuse pour la récolte du grain fit son apparition, amenant avec elle toute une révolution, pour ainsi dire, dans la culture ; elle fut bientôt suivie de cette machine incomparable, la moissonneuse-lieuse qui, à elle seule, représente le travail ardu de vingt hommes.

Le travail alors était, il est bien vrai, pénible, ardu, mais le Seigneur se plaisait à récompenser les courageux défricheurs des Bois-Francs. Il leur rendait au centuple. Les défrichements augmentant de jour en jour, les récoltes devenaient plus considérables et plus en rapport avec les besoins de la population.

Les premiers colons, qui avaient essuyé tant de misères, tant de souffrances, au début, ne tardèrent pas à jouir du fruit de leur travail. La pauvreté fit place à l'aisance, et à peine quelques années s'étaient-elles écou-

lées, que les vaillants défricheurs des Bois-Francs bénissaient le Seigneur de leur avoir inspiré l'idée et donné le courage de venir s'établir sur ces terres nouvelles et de leur avoir accordé sitôt la récompense.

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