UNE NOCE
Autrefois on ne voyageait pas beaucoup ; c'est à peine si on se rendait dans la paroisse voisine. De là il résultait que les familles d'une même paroisse s'alliaient entre elles, par les mariages entre les fils et les filles de ces vieux amis d'enfance.
Quelquefois cependant, un garçon, après avoir ouvert un terre dans les Bois-Francs, retournait dans sa paroisse natale pour unir sa destinée à sa première blonde, comme on le disait alors.
Les mariages se faisant la plupart du temps entre garçons et filles de la même paroisse, il n'est pas étonnant qu'à ces noces le nombre des assistants fut très grand, que le temps de la noce durât trois à quatre jours.
Il n'était pas rare d'y voir défiler trente à quarante voitures, chargées de trois à quatre personnes.
Figurez-vous, pour nourrir tout ce monde, combien il fallait de viandes de toutes sortes, pâtés, tartes, ragoûts de toutes espèces et à toutes les sauces, galettes, biscuits, beignes, etc ?
Tout cela était fait et préparé plusieurs jours à l'avance. Pour en avoir assez, disait-on, il faut en avoir de reste. La description de la noce de Jean Rivard, par Gérin-Lajoie, nous fera connaître comment généralement on faisait les noces autrefois.
" Mardi, le sepfe octobre, à sept heures du matin, une procession composée d'environ quarante calèches^ traînées chacune par un cheval fringant, brillamment enharnaché, se dirigeait de la maison de Monsieur François Routhier vers l'église paroissiale de Grandpré.
" C'était la noce de Jean Rivard.
" Dans la première voiture on voyait la marié, vêtue de blanc, accompagnée de son père ; venait ensuite une autre voiture avec le garçon et la fille d'honneur, ou, comme on dit plus généralement, le suivant et la suivante, dans la personne du frère aîné de Louise Routhier et celle de Mademoiselle Mathilde Rivard. Il eût été sans doute facile pour Mademoiselle Routhier d'avoir un plus grand nombre de filles d'honneur, mais elle se contenta volontiers d'une seule. Les parents, amis et connaissances des deux futurs venaient ensuite ; puis, enfin, dans la dernière calèche, se trouvait, vêtu de noir, le marié accompagné d'un oncle qui lui servait de père.
" En appercevant cette longue suite de voitures sur la route de Grandpré, les femmes et les enfants se précipitaient vers les portes et les fenêtres des maisons, en s'écriant : voilà la noce ! Les gens occupés aux travaux des champs s'arrêtaient un instant pour les regarder passer.
" Arrivés à l'église, le fiancé et la fiancée furent conduits par la main, par leurs pères respectifs, jusqu'au pied des balustres.
" Après la messe et la cérémonie nuptiale, toute l'assistance se rendit à la sacristie, où fut signé l'engagement irrévocable.
148 LES BOIS-FXANCS
" Sortis de la sacristie, les deux fiancés, devenus mari et femme, montèrent dans la même voiture et prirent les devants, leurs pères respectifs occupant cette fois la calèche de derrière.
" Il y avait dans le carillon des cloches, dans la propreté coquette des voitures, des chevaux et des attelages, dans les paroles, la tenue, la parure et les manières de tous les gens de la noce un air de gaîté difficile à décrire.
" Si quelque lecteur ou lectrice désirait obtenir de plus amples renseignements sur la toilette de la mariée et celle de safilled'honneur, je serais obligé de confesser mon ignorance ; toutefois, à en juger d'après ce qui se pratiquait alors en pareille circonstance dans la classe agricole, je pourrais affirmer sans crainte que l'habillement complet de Mademoiselle Routhier, qui était mise à ravir, ne coûtait pas cent francs, et celui de sa suivante encore moins. Cette question d'ailleurs, tout importante qu'elle fût à leurs yeux, (auraient-elles été femmes sans cela ?) ne les avait nullement empêchées de dormir.
" Ht les cadeaux de noces, cause d'insomnies et de palpitations de cœur chez la jeune citadine, sujet inépuisable de conversation, d'orgueil et d'admiration, à peine en fut-il question dans la famille Routhier, ce qui pourtant ne nuisit en rien, j'en suis sûr, au bonheur futur du jeune ménage.
'' De retour chez Monsieur Routhier, — car c'est là que devait se passer le premier jour des noces, — le jeune couple dut, suivant l'usage, embrasser l'un après l'autre tous les invités de la noce, à commencer par les pères, mères, frères, sœurs, et autres proches parents. Près de
deux cents baisers furent ainsi dépensés dans l'espace de quelques minutes, au milieu des rires, des éclats de voix et d'un mouvement général.
" Le repas n'étant pas encore servi, on alla faire un tour de voiture, après quoi les invités vinrent tous s'asseoir à une longue table, à peu près dans l'ordre suivant : le marié et la mariée occupaient le bout de la table, appelé la place d'honneur ; à leur droite le suivant et la suivante et à gauche les pères et mères de chacun des époux. Les autres convives se placèrent dans l'ordre qu'ils jugèrent convenable.
'' La table était dressée, cette fois, dans la grande chambre de compagnie, ce qui n'arrivait que dans les circonstances extraordinaires. Elle était littéralement chargée de mets de toutes sortes, surtout de viandes, dont les pièces énormes d'un aspect appétissant, faisaient venir l'eau à la bouche et flamboyer les yeux des convives.
" Pas n'est besoin de dire que l'on fit honneur au festin. Je ne voudrais pas même entreprendre d'énumérer les morceaux qui furent dépecés, servis et engloutis dans cette mémorable occasion.
" Pour les petites bouches, plus friandes que gourmandes, ily avait force confitures aux fraises, aux prunes, aux melons, tartes de toutes sortes, crème au sucre d'érable, mets délicieux s'il en est.
" Parmi les hommes, quelques-uns regrettèrent, sans oser toutefois s'en plaindre tout haut, l'absenee de spiritueux ; un petit verre de bon rhum, comme on en buvait autrefois, n'eût, suivant eux, rien dérangé à la fête. Mais depuis quelques années, grâce aux prédications de quelques prêtres zélés, des sociétés de tempérance s'étaient
établies dans toutes les villes et paroisses du Bas-Canada ; et, durant les chaleurs de l'été, le sirop de vinaigre, la petite bière d'épinette et, dans quelques maisons, le vin de gadelle remplaçaient invariablement les liqueurs fortes du "bon vieux temps."
"Le père Routhier, qui n'avait pourtant aucun pécbé d'ivrognerie à se reprocher, avait cru, pour donner l'exemple à ses enfants qui commençaient à grandir, devoir prendre un des premiers l'engagement de s'abstenir de boissons spiritueuses, et la croix de bois teint en noir était un des objets qui frappaient le plus les regards en entrant dans la maison.
" Malgré cela, le repas fut gai et devint même peu à peu assez bruyant. Ce qu'on appelle dans le grand monde les règles du bon ton et de la bonne tenue n'y étaient peut-être pas rigoureusement observées en tous points, mais en revanche on s'y ennuyait moins. Les femmes n'y passaient pas leur temps à s'examiner pour se critiquer réciproquement ensuite, et les hommes causaient et badinaient sans arrière-pensée. Il était facile de voir que la vanité, cette grande plaie de nos villes, n'était que pour très-peu de chose dans les apprêts de cette réunion intéressante. Le sans-gêne, la bonne humeur, l'entrain, la franche gaîté qui régnaient dans toute l'assemblée des convives formaient un des plus beaux tableaux de mœurs qui se puissent imaginer.
" Plusieurs des invités, renommés pour leurs belles voix, chantèrent pendant le repas diverses chansons populaires, chansons d'amour, chansons comiques, etc., auxquelles toute l'assistance répondait en chœur. " Vive la
Canadienne " n'y fut pas oubliée, non plus que " La Claire Fontaine " et nos autres chants nationaux.
"Les premiers violons de la paroisse avaient été retenus d'avance, et les danses commencèrent de bonne heure dans l'après-midi. Le bal fut ouvert par le marié et la mariée (Jean Rivard avait dû apprendre à danser pour la circonstance) et par le garçon et la fille d'honneur, qui dansèrent un réel à quatre ; vinrent ensuite des cotillons, des jigues, des galopades, des menuets, des danses rondes et nombre d'autres danses dont les noms nous sont à peine connus aujourd'hui et qu'on ne danse plus dans nos réunions sociales, quoiqu'elles soient de beaucoup plus intéressantes, au dire de certains connaisseurs, que la plupart des danses maintenant à la mode dans les salons canadiens.
" La mariée avait la tête ceinte d'une couronne blanche qui servait à la distinguer des autres ; sa fille d'honneur en avait une aussi, mais d'un goût plus simple et plus modeste.
" La toilette de toutes les jeunes filles du bal se distinguait par une simplicité charmante. Les blanches épaules étaient soigneusement voilées aux regards indiscrets, les robes montantes ne laissant voir que des figures où se peignaient la candeur et la joie. Point de joyaux de prix, point d'autres ornements de tête que quelques fleurs naturelles. Et tout cela n'empêchait pas la plupart d'entre elles d'être ravissantes de beauté ; non de cette beauté artificielle, effet de l'art et d'arrangements étudiés, mais de cette fraîcheur, indice d'un sang riche et d'une santé florissante."