DEUX VICTIMES
MORT TRAGIQUE DE M. l'ABBÉ C.-E. BÉLAXGER ET DE SOX COMPAGXOX AMBROISE PEPIN.
M. Cliarles-Edouard Bélanger avait passé quatorze mois sur la terre de Somerset, de Stanfold et de Blandford, continuant la vie d'abnégation et de sacrifice qu'avait menée pendant quatre ans son prédécesseur, M. Clovis Gagnon. Il se multipliait dans l'intérêt des ouailles confiées à sa sollicitude paternelle ; il trouvait dans son large coeur les moyens de pourvoir tous les jours aux besoins nombreux de son troupeau, disséminé sur une vaste étendue de ten^ain. Ses courses, peut-être quelques fois moins longues que celles de M. Gagnon, n'en étaient pas moins pénibles.
Il lui fallait donner la mission tantôt à Stanfold, en trois endroits dififérents , tantôt à Blandford, et alors il était obligé de traverser l'affreuse savane de Stanfold, si redoutée des plus intrépides marcheurs, et oîi il devait trouver la mort. Il était donc écrit que la colonie des
Bois-Francs n'arriverait à son entier développement qu'en passant par les épreuves les plus cruelles. En effet, à peine M. C-E. Bélanger avait-il fait ses premières armes dans la nouvelle carrière ouverte à son zèle, que la Divine Providence mit fin à la vie de ce dévoué et vaillant ministre du sanctuaire.
C'était un Dimanche, le 23 novembre 1845. Un vent violent soufflait du nord-est ; une neige épaisse tombait à gros flocons, et de temps en temps elle faisait place à une pluie battante et froide, comme elles le sont presque toutes à cette époque de l'année. C'était un temps affreux, une vraie tempête, et tout faisait présager une nuit temblement désagréable et orageuse.
M. Bélanger venait de terminer dans la modeste chapelle de Somerset les vêpres qu'il avait chantées d'une voix plus harmonieuse et plus vibrante que jamais. A la distance qui nous sépare de lui, il ne nous est pas possible de ne pas nous rappeler le cygne qui jamais ne fait entendre de chant plus mélodieux et plus ravissant que lorsqu'il se sent aux approches de la mort.
Une affaire importante l'appelait à St-Louis-de- Blandford. M. Jacques Dion, un des colons de Blandford, avait concédé à un prix nominal aux Messieurs constituant la corporation scolaire de Blandford, un lopin de terre pour y construire une maison d'école. Les désignations de ce terrain avaient été données de vive voix et incorrectement, et. par conséquent, l'acte de cette cession, dressé par M. le notaire Olivier Cormier, pouvait amener quelques difficultés. M. Bélanger avait un bon cœur, un caractère doux, et était pardessus toute chose un homme d'ordre. Comme les commissaires
d'écoles de Blandford étaient sur le point de bâtir, M. Bélanger craignait que ce manque d'informations exactes des limites de ce teiTain n' entraînât plus tard quelques misères. Il voulut se faire accompagner par M. le notaire Cormier pour régler cette affaire. Après les vêpres M. Bélanger fit un baptême. Sur son chemin, il entra dans la maison d'un colon nommé Jean-Simon Marchand, où il célébra un mariage dont les parties contractantes étaient Isaïe Boulé et Marianne Marchand. Tout cela retarda M. Bélanger, qui n'arriva à Stanfold qu'à trois heures et demie de l'après-midi.
Pour traverser la savane, M. Bélanger s'était, en outre de M. le notaire Cormier, assuré des secours d'un autre compagnon en la personne de Ambroise Pépin, deux hommes robustes et courageux, habitués à ces marches pénibles, et qui avaient déjà fait plusieurs fois ce trajet difficile et périlleux. Nos trois voyageurs entrèrent dans la maison de Pierre Richard pour se reposer, et là ils trouvèrent MM. Narcisse Gaudet et Moïse Provencher, deux habitants de Somerset, qui les avaient devancés et qui se proposaient de descendre, le lendemain matin, à Gentilh^ Ils firent tout en leur possible pour les déterminer à les suivre : ce fut peine perdue.
M. Pierre Richard, M. Louis Richard et quelques autres colons présents essayèrent de détourner M. Bélanger et ses deux compagnons de leur projet. On leur représenta qu'il n'était pas prudent de s'aventurer dans la savane à une heure aussi avancée de la journée et par un temps si mauvais. Ces avis étaient assurément marqués au coin de la prudence. Rien cependant ne put arrêter le courageux missionnaire. M. C-E. Bélanger
avait quatre mariages à faire le mardi suivant, à Somerset ; il voulait être de retour chez lui le lundi soir. Nos trois voyageurs s'enfoncent donc dans la savane, en suivant avec toute la diligence possible le sentier boueux tracé par les piétons. On se flattait de pouvoir arriver avant la nuit à une maison située au milieu de la savane et tenue par M. Joseph Grondin. Ce brave homme était connu dans les Bois-Francs sous le nom de Bo7i- Iwmme Grondin. Grondin habitait une maison de 24 pieds sur 18, sur les bords de la rivière Blanche, du côté nord. Cette maison avait été construite par un nommé Joseph Héon, de St-Grégoire, qui l'habita environ un an et la vendit ensuite à Grondin, qui en avait fait, en ces temps-là, un poste pour la commodité des voyageurs. C'est là que croyaient arriver de jour M. Bélanger et ses deux compagnons ; mais ils s'étaient grandement trompés dans leur calcul.
La nuit, mais une nuit affreusement obscure, les surprit au moment oii ils atteignaient la Butte-Ro7ide. Cette Butte-Ronde, oii les voyageurs s'arrêtaient pour se remettre de leurs fatigues, était une petite élévation de terrain bordée de grosse pruches, à mi-chemin entre le village de Standfold et la demeure de Grondin. Rendus à cet endroit, nos voyageurs comprirent qu'il leur fallait une lumière pour guider leurs pas à travers ces marais où ils enfonçaient à tout instant, et d'où ils avaient mille et mille difficultés à se retirer. M. le notaire Cormier avait un paquet d'allumettes sur lui, et ils voulurent allumer la chandelle de leur fanal. Ils étaient tous trois mouillés jusqu'aux os, tous les objets qui les environnaient l'étaient aussi ; une seule allumette prit
feu et, par un nouveau surcroît de malheur, la mèche de la chandelle de leur fanal était si imprégnée d'humidité, qu'il fut impossible de la faire prendre. Tout espoir était perdu, et nos voyageurs comprirent qu'il n'y avait pour eux aucun moyen de se procurer la lumière qui les eût sauvés dans une position si critique. On tint alors conseil et on décida de continuer la marche jusqu'à la demeure de Grondin.
Nos voyageurs furent terriblement affligés de ce contre-temps fâcheux; cependant, reprenant leur courage, ils poursuivirent résolument leur course. Ils enfonçaient à tout moment dans des marais profonds, et ces chutes souvent répétées épuisaient leurs forces. Une faim dévorante les pressait et ils n'avaient rien pour se réconforter. Leurs jambes étaient meurtries et ensanglantées, et M. Bélanger se plaignait fortement des souffrances qu'il éprouvait à la jambe droite, par suite d'une blessure qu'il s'était faite quelques jours auparavant. Cependant, ils n'avaient plus que quelques arpents à franchir avant d'atteindre la maison de Grondin, quand ils se trouvèrent en face d'un marécage affreux qu'ils voulurent éviter. Les épaisses ténèbres de la nuit les enveloppaient de toutes parts, et, sans s'en douter, ils doublèrent ce marais et prirent la voie qui les ramenait au village de Stanfold.
Ils étaient épuisés de fatigue, tout mouillés, tout glacés, tout couverts de boue, et évidemment les forces physiques ne leur permettraient pas de parcourir une seconde fois et tout de suite la même longueur de chemin. Ils étaient complètement écartés, ils revenaient sur leurs pas, tout en croyant arriver à la demeure de Grondin.
Au milieu de l'obscurité de la nuit, nos voyageurs repassèrent, sans la remarquer, la Butte Ronde où ils s'étaient reposés quelque temps auparavant et où ils avaient essayé vainement de se procurer la lumière. A peine avaient-ils franchi quelques arpents en-deçà de cet endroit, que M. Ambroise Pépin, tourmenté par la faim et épuisé, tomba au pied d'un arbre, en déclarant à ses compagnons qu'il lui était impossible de marcher davantage. M. le notaire Cormier enleva les chaussures à Ambroise Pépin, assécha ses bas du mieux qu'il put et tenta de le remettre sur pied. La chose fut impossible ; Pépin était rendu au bout de ses forces et complètement découragé. Ses deux compagnons essayèrent de lui remonter le moral, en lui disant qu'ils arrivaient au poste tenu par Grondin et qu'ils lui enverraient tout de suite du secours. Ambroise Pépin, se voj^ant livré à lui-même dans une position si périlleuse, laissa échapper quelques paroles de plainte et entrecoupées de sanglots. Il avait, le pauvre malheureux, le pressentiment du triste sort qui l'at tendait.
M. Bélanger et M. le notaire Cormier, la tristesse au cœur en voyant tomber leur compagnon de route, et dans la pensée qu'un pareil malheur pouvait leur arriver, continuèrent cependant leur marche.
Ils avaient fait une quinzaine d'arpents, lorsque M. Bélanger déclara à son tour qu'il ne pouvait aller plus loin ; il s'assit au pied d'un cèdre. M. Cormier, en s' entretenant avec M. Bélanger, tourna le dos au village de Stanfold, reprit le chemin qui le menait chez Grondin, doubla une seconde fois le marais, revint sur ses pas,
passa à côté de Pépin qu'il ne vit pas et vint tomber sur M. Bélanger.
Après plusieurs heures de marche, M. Cormier se trouvait au même point qu'à son départ. iM. Bélanger pouvait encore parler, mais sa voix était bien affaiblie. M. Cormier, effrayé de la situation de ses deux compagnons, fit un effort suprême et continua sa route, convaincu qu'il arrivait chez Grondin et qu'il obtiendrait un prompt secours. Il était complètement écarté et revenait vers le village. 11 fit quelques arpents et alors il tomba dans une barbotïère^ à^oxi il ne put se retirer qu'après des efforts surhumains. Et il se laissa choir sur une petite élévation. Il perdit tout sentiment et resta dans cette position.
Cependant la mort faisait son œuvre. Ambroise Pépin, le premier, et ]\I. Bélanger, le second, lui avaient payé leur tribut. Le notaire Cormier allait bientôt tomber sous ses coups, lorsque la lumière du jour commença à paraître.
MM. Narcisse Gaudet et Moïse Provencher, qui avaient passé la nuit chez M. Pierre Richard, prirent le chemin de la savane le lendemain au matin, à la pointe du jour. Après avoir franchi une trentaine d'arpents, ils remarquèrent, un peu à côté de la voie suivie par les vo3'ageurs, quelque chose de noir qui semblait remuer un peu. Ils crurent d'abord que c'était un ours et il firent un détour pour l'éviter. Soupçonnant tout à coup qu'un malheur pouvait être arrivé aux trois voyageurs de la veille, ils résolurent de se rendre compte de la chose, et ils ne furent pas longtemps sans reconnaître le notaire Cormier, dont tous les membres étaient raidis par le froid, mais qui respirait
encore et luttait énergiquement contre la mort. Que faire ? Ils ne pouvaient lui donner aucun secours et il leur était impossible de songer à ramener à eux seuls au village ce pauvre infortuné. Narcisse Gaudet se charee de garder le notaire et Moïse Provencher court au village de Stanfold donner l'alarme. Aussitôt une quinzaine d'hommes s'organisent, se munissent de haches et de cordes et s'élancent à pas précipités vers le lieu du sinistre. Pendant ce temps, on envoie chercher en toute vitesse M. Clovis Gagnon, missionaire de St-Norbert d'Arthabaska et M. le docteur Joseph Bettez, de Somerset. Cette triste nouvelle se répand partout ; elle vole de bouche en bouche, et les colons de Stanfold et de Somerset se rendent en toute hâte au village, la consternation peinte sur la figure. Les hommes qui s'étaient enfoncés dans la savane arrivèrent bientôt auprès du notaire Cormier. Ils ébranchèrent quelques petites épinettes, les lièrent solidement à l'aide de cordes, en firent une espèce de brancard sur lequel ils placèrent M. Cormier, puis quatre hommes le ramenèrent au village et le déposèrent dans la maison de M. Pierre Richard. Grâce aux soins habiles du Dr Bettez, M. Cormier revint à la connaissance, à deux heures de l'après-midi.
Après avoir protégé du mieux possible M. Cormier, les hommes pénétrèrent plus avant dans le chemin de la savane, où ils trouvèrent M. Bélanger assis, le dos appuyé contre un cèdre, le bras droit accoudé sur une épinette renversée parle vent et qui traversait le chemin; sa tête reposait doucement dans sa main et il paraissait sommeiller. On eut une lueur d'espérance ; on crut un instant qu'il était encore vivant. Cet espoir fut de
courte durée, car en l'approchant on découvrit qu'il avait cessé de vivre depuis quelque temps. Un peu plus loin gisait Ambroise Pépin, dont tous les membres froids et raides annonçaient qu'il était mort depuis plusieurs heures. On transporta au village ces deux corps sur des brancards faits pour la circonstance. Celui de M. Bélanger fut exposé dans la maison de M. Pierre Prince et celui de M. Ambroise Pépin dans celle de M. le notaire François-Xavier Pratte.
Cette mort inattendue et si cruelle du bon et généreux missionnaire de ces Cantons fut pour les colons de Stanfold, de Blandford et de Somerset, un véritable coup de foudre. Une émotion profonde avait gagné tous les cœurs et les larmes abondantes, versées indistinctement par les hommes, les femmes et les enfants, disaient éloquemment combien on avait su apprécier les belles qualités de l'esprit et du cœur de M.Bélanger. Ce fut un deuil général pour toute la colonie.
Dans l'après-midi du même jour, les habitants de Somerset, abattus par la douleur et en proie au découragement le plus complet, ramenèrent en leur paroisse les corps de ces deux héroïques victimes. Trois jours après, les colons de Somerset, au milieu d'un grand concours de personnes venues de toute parts, déposaient dans le cimetière de leur paroisse les dépouilles mortelles de M. Charles-Edouard Bélanger et de M. Ambroise Pépin.
Extrait mortuaire de M. Bélanger et enquête authentique tenue sur son corps :
" Le vingt-sept novembre mil-huit-cent-quarante-cinq, nous missionnaire soussigné avons inhumé dans le cimetière de St-Calixte de Somerset le corps de Messire
Charles-Edouard Bélanger, missionaire de Somerset, décédé le vingt-quatre, accidentellement, comme il appert par l'acte du juré ci-joint, âgé de trente deux ans et deux mois.
(Signé) Adolphe Dupuis, Ptre.
Charles Prince, Pierre Celestin Poudrier, François Poudrier,
Clovis Gagnon, Ptre."
"Enquête authentique faite et tenue de la part de Notre-Souveraine Dame la Reine, dans le township de Somerset, dans le comté de Mégantic, dans le dit district , de Québec, le vingt-sixième jour du mois de novembre de l'année mil-huit-cent-quarante-cinq, dans la même année du règne de Sa Majesté la Reine Victoria, parla grâce de Dieu, Reine du Royaume-Uni de la Grande Bretagne et de l'Irlande, Défenseur de la foi, par devant Nous, Joseph- Louis Héon, à la vue et sur l'inspection du corps du Révérend Charles-Edouard Bélanger, prêtre et missionaire du township de Somerset et autres lieux, alors et gisant mort, sous le serment de Messieurs Charles Prince, P.-C. Bourke, Louis Richard, Victor Chabot, J.-B. Mercure, F.-B. Cormier, hommes bons et qualifiés du lieu susdit, notables dûment choisis, lesquels, ayant prêté serment, et étant chargés de s'enquérir de la part de Notre dite Souveraine Dame la Reine, quand, où, comment et de quelle manière est mort le dit Messire Charles-Edouard Bélanger, résidant dans le dit canton de Somerset, déclarent que le dit Messire Charles-Edouard Bélanger a été trouvé mort, le vingt-quatre du présent mois, dans le chemin de la savane, dans le township de Stanfold,
dans le comté de Drummond, dans le district des Trois- Rivières, où il est décédé le matin du dit jour, de bonne heure après minuit, après s'être égaré dans la dite savane, de fatigue, de froid et de lassitude, et les dits Jurés disent qu'il est mort de cette manière et non autrement. En foi de quoi le dit Joseph Louis Héon, Capitaine de Milice, a signé et a apposé à cette enquête les seings et sceaux, les jours et an susdits.
(Signé) Joseph Louis Héon,
Capitaine de Milice."
Ambroise Pépin, compagnon de route de M. Bélanger, était âgé de quarante-deux ans.
M. le notaire Olivier Cormier, trois jours api es cette catastrophe qui le mit à deux doigts de la mort, put se rendre à sa maison, située en face de l'ancienne chapelle de Somerset, à l'endroit même où est construit le couvent. Le matin de ce même jour, il vit, de la fenêtre de sa demeure, transporter à l'église les corps de MM. Charles- Edouard Bélanger et d' Ambroise Pépin. Cette vue l'affecta vivement et il fut terriblement impressionné par la pensée qu'il allait bientôt mourir.
Il tomba et demeura pendant trois mois dans une prostration affreuse, la tête fatiguée, faisant une diète sévère, croyant à tout instant entendre sonner sa dernière heure. Au bout de ce temps, voyant qu'il ne pouvait triompher de sa maladie, il changea de lui-même son régime de vie. Il se mit à vo3^ager sur sa terre et à charroyer son bois de chauffage. La fatigue de tous les jours eut pour effet de ramener chez lui le sommeil ; et la distraction se mettant de la douce partie, il redevint en
peu de semaines ce qu'il était auparavant, fort, robuste, pouvant se livrer aussi facilement aux travaux de la plume qu'à ceux des bras. On l'avouera, M. Cormier était d'une constitution fortement trempée pour avoir pu échapper à pareil désastre. C'est lui-même qui à raconté à M. l'abbé C-F. Baillargeon, dans tous leurs détails, les événements qui se sont passés en la triste nuit du 23 novembre 1845.
M. le notaire Olivier Cormier mourut à Somerset le 2 octobre 1889, âgé de 72 ans.
J'ai voulu voir de mes propres yeux, dit M. C.-F. Baillargeon, dans ses Notes, l'endroit de la savane où. est mort M. Bélanger. J'ai requis à cet effet les services de M. Jérémie Demers, reconnu habile coureur des bois, de MM. Clovis et Adrien Leclerc, et, le 12 juin 1887, après les vêpres, nous nous sommes tous quatre transportés sur les lieux. Pour y arriver, nous avons suivi le chemin entre le cordon des septième et huitième rangs jusqu'à la ten-e de M. Clovis Leclerc. Sur cette terre, nous avons parcouru cinq arpents de désert en profondeur et sur le sens des lignes, puis deux arpents de grand bois, et nous sommes alors tombés dans le chemin de la savane, que nous avons suivi environ quatre arpents avant de rencontrer l'arbre que nous cherchions.
L'arbre que nous désirions examiner est un gros cèdre dont on a équarri dans le temps une face et sur laquelle on a écrit quelques mots avec de la Sanguine. J'ai fait pratiquer une entaille sur ce cèdre et enlever la partie où se trouvaient les mots écrits, pour en faire, à l'aide d'une loupe, une étude plus minutieuse. Plusieurs de ces lettres étaient effacées, mais le temps en a respecté
assez pour me permettre de lire cette inscription comme suit : " Ambroise Pépin et iMessire Edoiiard Bélanger décédés le 23 novembre mil-huit-cent-quarante-cinq."
A la distance assez longue qui nous sépare de cet événement, dans un temps de terrible sécheresse, alors que le ciel n'avait pas donné une seule goutte d'eau à la terre depuis deux mois, malgré de grands défrichements de terre faits dans les environs de la savane, le chemin était encore en certains endroits si imprégné d'eau, qu'on sentait l'humidité à travers les plus épaisses chaussures q^ue nous avions choisies pour la circonstance, et ce fait à lui seul suffit pour nous donner une idée de ce qu'était le chemin de la savane à l'époque de la mort de M. Bélanger.
i\insi, ayant tout vu et tout examiné soigneusement de mes j^eux, je puis écrire que AI. Charles-Edouard Bélanger, missionnaire de Somerset, de Stanfold et de Blandford, est mort le 24 novembre 1845, au milieu de la nuit, dans la savane de Stanfold, sur le quinzième lot du septième rang, sur la terre défrichée par M. Louis Leclerc senior^ sur la partie occupée auj ourd'hui par M. Adrien Leclerc, à neuf arpents du chemin tracé entre les septième et huitième rangs, à dix-neuf arpents du cordon qui sépare le septième rang du sixième, et à deux arpents de la ligne qui divise le quinzième lot du quatorzième, dans le Gore.
Le 27 novembre 1845, ^^ corps de M. C-E. Bélanger fut déposé dans le cimetière de St-Calixte de Somerset, à cause de l'impossibilité de faire aucune inhumation dans la chapelle, vu l' exiguïté de son local et la disposi-
3o6 LES BOIS-FRANCS
tion des bancs et du plancher du bas qui touchait presqu'au sol.
Douze ans plus tard, le 15 octobre 1857, lorsque l'église en pierre fut terminée et livrée au culte, on exhuma du cimetière le corps de M. C-E. Bélanger et on eu fit la translation solennelle dans les voûtes du nouveau temple.
La lecture du procès-verbal de cette cérémonie funèbre, dressé et consigné dans les archives de la cure de St-Calixte, nous fera connaître en quel estime et quelle vénération on tenait ce missionnaire dévoué, généreux, tombé sur le champ de la gloire et de l'honneur, victime de son zèle apostolique.
Extrait du registre des baptêmes, mariages et sépultures de la paroisse de St-Calixte de Somerset pour l'année mil huit cent cinquante-sept :
'' Le quinze octobre mil huit cent cinquante-sept, vu la permission accordée par Sa Grandeur Monseigneur l'évêque de Tloa, le onze du mois dernier, nous curé de Sainte-Claire, soussigné, avons fait la levée du corps du Révérend Charles-Edouard Bélanger, qui avait été déposé dans le cimetière de cette paroisse le vingt-sept novembre mil-huit-cent-quaraute-cinq, et, après l'avoir solennellement transporté dans l'église au milieu d'un concours immense, et après avoir célébré un service solennel pour le repos de son âme, nous l'avons inhumé au milieu du chœur de l'église, près le mur de refend. Monsieur Bélanger était fils de sieur Pierre Bélanger, maçon, et de dame Marie Maheux, de la paroisse de Beauport. Ordonné prêtre le dix-huit décembre mil huit cent quarante-un, en même temps que nous soussigné, il fut nommé second
missionnaire de cette paroisse dans le mois d'octobre milhuit-cent-quarante-quatre. M. Bélanger était entièrement dévoué au bonheur de ses nouveaux paroissiens, et ces derniers se reposaient beaucoup sur sa capacité et son énergie pour la prospérité de leur nouvelle colonie, lorsque, appelé pour régler une affaire d'oii dépendait le bien spirituel et temporel de ses paroissiens, après les avoir édifiés par la célébration des Saints-Offices et sa prédication, le dimanche vingt-trois novembre mil-huit cent-quarante-cinq, n'écoutant que son zèle ardent, malgré un temps des plus horrible, il se mit en marche, et, épuisé de fatigues, souffrant la faim et engourdi par le froid, il trouva la mort dans la savane de Stanfold, à vingt arpents de l'église actuelle de Stanfold, dans la nuit du vingt-trois au vingt-quatre novembre mil huit cent quarante-cinq, étant âgé de trente-deux ans, deux mois et quatre jours et universellement regretté de ses bien-aimés paroissiens. Le panégyrique de Monsieur Bélanger fut prononcé avant l'absoute par le Révérend M. Jean Lange vin, curé de Beauport (i), ami et compagnon de séminaire, comme nous, du dit défunt, au milieu des pleurs de l'immense auditoire qui, malgré un temps affreux, remplissait toute l'église. Etaient présents les Révérends Jean Langevin, cnré de Beauport ; Joseph- Calixte Marquis, curé de Saint-Pierre Célestin ; Narcisse Pelletier, curé de Stanfold ; Joseph Béland, curé de Sainte-Julie ; Félix Brunet, curé de Sainte-Sophie ;
(1) Plus tard évêque de Eimouski
Joseph Matte, curé de cette paroisse, et beaucoup
d'autres qui ont signé avec nous.
Jean Langevin, ptre,
Calixte Marquis, ptre, curé de St-P. C.
Narcisse Pelletier, ptre, curé de Stanfold,
J. O. BÊLAND, ptre, curé de Ste-Julie,
F. Brlnet, ptre, curé de Ste-Sophie,
Jos. Matte, ptre, curé de St-C. de Somerset.
Jos. Bettez,