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LE PREMIER MÉDECIN D'ARTHABASKA

La même année que les paroissiens de St-Christophe avaient la consolation de posséder au milieu d'eux un prêtre, le médecin des âmes, en la personne de M. l'abbé P.-H. Suzor, ils avaient aussi le bonheur de voir arriver M. le Docteur Poisson, médecin des corps. M. Edouard

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Modeste Poisson naquit à l'Assomption, près de Montréal, le 13 avril 1823. Reçu médecin, il pratiqua d'abord à Gentilly. C'est pendant qu'il résidait àGentilly qu'il épousa Demoiselle Delphine Buteau, de Québec.

En 1851, il vint se fixer à Arthabaska, où il demeura jusqu'à sa mort, arrivée le 10 août 1875. Madame Poisson est décédée à Arthabaska, le 8 mars 19 10, âgée de 87 ans.

Dans les premiers temps de la colonisation det> Bois- Francs, le curé et le médecin étaient les avant-gardes de la civilisation. Leur ministère devenait un véritable apostolat, et chacun dans sa sphère rivalisait de zèle et de dévouement pour la classe agricole. Monsieur le docteur Poisson avait à parcourir, pour exercer sa profession un vaste pays, presque tout boisé et dont les voies de communication étaient tout-à-fait primitives.

La plupart des voyages du médecin devaient donc se faire à cheval ou à pied. Or, un soir on vint chercher le docteur Poisson pour une malade qui demeurait à vingt milles. Le cas paraissait urgent, disait le messager, dont la bête haletante indiquait qu'on venait de faire une course effrénée. Le docteur immédiatement enfourcha son cheval et partit, précédé de son guide. Il faisait une nuit noire, une de ces nuits d'octobre, lorsque le ciel nuageux nous dérobe ses étoiles, une nuit rendue plus sombre encore par la haute futaie qu'il fallait traverser.

A cette époque la lumière électrique était inconnue ; et même la lampe à pétrole n'avait pas encore fait son apparition.

Aussi la bougie, ou, pour parler plus vulgairement, la chandelle de suif jouissait d'une vogue incontestée.

Pour les travaux domestiques de la ferme et pour se guider dans les courses faites pendant les nuits noires, on se servait d'un fanal de ferblanc. C'est muni de cet appareil que notre docteur, ce soir d'octobre, se dirigeait vers sa malade. Après plusieurs heures d'une course qui, gi'âce aux aspérités de la route, les avaient secoués comme des mannequins sur leur monture, ils arrivèrent à l'humble chaumière où gisait la patiente. C'était une jeune femme qui relevait difficilement d'une maladie grave et dont la langueur et l'épuisement inquiétaient la famille.

Le médecin eut vite constaté que la malade se mourait d'inanition, et alors il prescrivit un bouillon. " Préparez-le au plus tôt, dit-il, et faites-lui en prendre une tasse à thé. Deux heures plus tard, vous me réveillerez et je poun-ai en voir l'effet." Il était une heure du matin, et quoique le grabat, dissimulé dans un coin, ne l'y invitait guère, il s'y jeta et s'endormit. Les deux heures expirées, on le réveille ; il se rend auprès de la malade dont l'œil plus vif, le teint moins pâle indiquaient qu'elle n'avait pas besoin d'autres prescriptions que celle-là.

" Vous sentez-vous mieux, lui dit-il, et avez-vous pris le bouillon avec goût ? "

"Ah ! oui, répondit-elle, et je sens qu'il me fait du bien."

Alors le médecin prescrivit à la famille de continuer à la soigner ainsi, en lui faisant prendre du bouillon, toutes les deux heures. Sa présence n'étant plus nécessaire, il songea au départ et demanda son îanal. Mais cette simple question sembla les mettre dans un grand

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embari'as, et ils se regardèrent les uns les autres, s'interrogeant anxieusement sur ce qu'ils devaient répondre.

La mère de la malade, enfin, rompant ce silence qui devenait lourd à supporter, dit : "Il fait bien noir, docteur, la route est longue, vous feriez mieux d'attendre le jour qui va poindre dans trois ou quatre heures à peine."

Mais comme il insistait pour partir et qu'il réclamait son fanal, elle balbutia : " Mais votre fanal, docteur. . . . votre fanal .... ça me fait bien de la peine, mais il ne peut plus vous servir."

"Comment ne me rendrait-il pas au retour le service qu'il m'a rendu pour venir ? "

" Parce que .... parce que .... voyez-vous .... pour faire le bouillon."

"Eh! bien?"

" On a pris la chandelle ! "

Jugez de la surprise du docteur et de la pitié qui le secoua à l'aspect d'une telle misère.

Force lui fut donc de passer la nuit sous ce toit, car il eût été imprudent de s'aventurer sans lumière à travers la forêt. Il reprit donc sa place sur le grabat et au point du jour, il laissa ce pitoyable foyer, après avoir constaté que la malade était en bonne voie de guérison.

Cet épisode, qui nous dévoile une si grande pauvreté, une situation si lamentable, car, y a-t-il au monde, souffrances plus poignantes que d'être torturé par la faim? Cet épisode, dis-je, n'est pas unique, le seul à consigner dans les annales de rétablissement de nos diverses paroisses. A lui seul cependant, il suffirait à nous faire toucher du doigt l'extrême dénuement, les détresses incroyables dans lesquels les premiers colons

ont été obligés de vivre, et le courage presque surhumain dont ils ont fait preuve.

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