DELILLE
Euntes ibant et flebant, mittentes semina sua. Venientes autem venient cum exultatione,
portantes manipules suoï
Ils allaient et venaient en pleurant, tandis qu'ils jetaient leurs semences. Mais ils reviendront avec allégresse, chargés de leurs gerbes.
Psaume CXXV.
I «jA vie vécue par les premiers colons des Bois-Francs est une véritable épopée. On a peine à croire la réalité. Le récit semble être le produit de l'imagination, ou du domaine de la fiction. Cependant, tous les vieux sont unanimes à corroborer les relations qui ont été faites sur ces temps déjà anciens.
Nous qui jouissons de toutes les améliorations et des inventions modernes sous le rapport du logement, de Tameublement, de la nourriture, on croira peut-être difficilement que dans les Bois-Francs il fut un temps où tout cela
manquait. Cependant l'histoire, l'uniformité des traditions parvenues jusqu'à nous, nous disent, hélas ! que c'est l'exacte vérité.
Comment nos vieux pionniers étaient-ils logés? Après avoir déboisé un petit coin de terre, ils se bâtissaient une maisonnette, ou une simple cabane. Les maisonnettes étaient construites avec des pièces de bois équarries et surmontées d'un pignon. Les cabanes étaient faites avec des pièces de bois rond et recouvertes d'un toit plat que l'on garnissait de terre. Elles étaient toutes assez petites, et d'un seul compartiment. La porte, faite en madriers ou en planches, avait pour serrure une planchette en bois qu'on faisait mouvoir à volonté. Les pentures étaient des morceaux de bois troués qu'on ajustait sur des nœudc> d'épinette ou de pruche, en guise de gonds. On voyait aussi des pentures faites avec des lanières de vieux cuir ou d'écorce d'orme. Les planchers étaient faits de morceaux de bois fendus à la hache. Les cavités entre les pièces des murs étaient remplies avec de la glaise. Un, quelquefois deux châssis, à quatre petites vitres, laissaient pénétrer la lumière dans ces maisonnettes. Le poêle en usage était le poêle français à un seul pont, surmonté d'un tuyau. Ce poêle était bien commode pour faire cuire la galette de sarrazin, bien en vogue, comme on le sait, en ces temps-là.
A défaut de poêle, en attendant, on confectionnait des cheminées avec de la terre. Un gros feu allumé dans ces cheminées donnait la chaleur et la clarté. On enfouissait dans les cendres bien chaudes la pâte, les patates pour les faire cuire. Quand il s'agissait de faire de la galette de sarrazin, on allait la faire cuire chez les voisins. Les
premiers feux que Ton faisait dans ces cheminées réchauffaient la terre, et alors il sortait une sorte de criquets blancs, d'une grande voracité, la terreur et le supplice des enfants.
Quand les familles devenaient plus nombreuses, on agrandissait la maisonnette en ajoutant une allonge, un appentis qu'on réchauffait au moyen de cendres chaudes qu'on mettait dans un chaudron à sucre.
Le luminaire en usage était la chandelle de suif. Quand celle-ci faisait défaut, on avait recours au lampion. Le lampion était un vase en fer ayant une tige pour le suspendre au mur. Ce lampion était rempli d'huile à brûler (huile de morue), dans laquelle on trempait une mèche de coton à chandelles. Cette mèche, en brûlant, donnait une lumière blafarde, mais en revanche elle répandait une odeur très désagréable. Quand tout cela manquait, on se contentait de la lumière de la petite porte du poêle.
L'ameublement était à l'avenant, bien humble, bien rudimentaire. Les meubles étaient confectionnés sur place, par des ouvriers qui n'avaient souvent pour outils qu'une hache, une scie et un marteau. La mktière première pour les couchettes, les tables, les chaises, était prise dans la forêt. Les chevilles de bois remplaçaient le clou.
Venons-en maintenant à la nourriture. Il y a sur ce sujet, dans les "' Trois Souvenirs " de Monsieur l'Abbé Charles Trudelle, des pages touchantes, des pages qu'on ne peut lire sans verser des larmes. Monsieur l'Abbé Trudelle, qui fut un missionnaire des Bois-Francs, il y a près de 75 ans, a été témoin d'une partie de ces misères. Il a
conversé avec ceux mêmes qui furent les victimes de ces privations. Monseigneur L. A. Paquet, dans un ouvrage " Etudes et Appréciations ", au chapitre " Le Curé Canadien patriote ", nous parle dans les termes suivants de Monsieur TAbbé Charles Trudelle :
'' Un Ecclésiastique distingué, qui fut en même temps un dévoué missionnaire, nous a raconté par quelle série d'obstacles, de labeurs et de privations, durent passer les premiers défricheurs de ce qu'on appelait, il y a cinquante ans, les Bois-Francs. On sent dans ce récit l'âme du prêtre qui a vécu la vie de misère, d'intrépidité et d'espoir, de ceux dont il célèbre les hauts faits."
C'est une page écrite par cet ecclésiastique distingué que nous allons reproduire.
La génération actuelle pourrait-elle raisonnablement douter de l'exactitude de ce témoignage ?
Mais, que faisaient, dit Monsieur Trudelle, les mères infortunées d'une famille en proie à la plus cruelle disette, pour conserver leurs jours, pendant que leurs courageux époux allaient, au péril de leur vie, chercher un moyen de sauver leur existence ? Croyez-le, quelque invraisemblable que cela doive paraître, un certain nombre de ces familles ne vivaient que d'herbes, de feuilles, ou de racines bouillies. Elles se nourrissaient surtout d'une sorte d'ail sauvage que l'on trouvait en assez grande abondance ; nourriture insupportable, surtout à cause de l'odeur qu'elle répandait. Dans la saison des fruits, les bluets, les framboises étaient aussitôt dévorés. Il n'était pas rare d'entendre dire à quelqu'un qu'il avait passé une, deux et même trois journées sans presque rien manger. Un commis m'a raconté
lui-mérQe qu'il fut, un jour, envoyé par son bourgeois, pour faire la collecte chez les nouveaux colons, et qu'il entra dans une petite maison où la femme était seule avec ses petits enfants. Pour toute réponse à la demande d'argent qu'il lui ût, celle-ci se prit à pleurer, et, ouvrant un chaudron où cuisait à gros bouillons verts, un mélange d'herbes et de racines : " Venez voir, dit-elle, ce que nous mangeons depuis plus d'un mois, et jugez vous-même si nous pouvons vous payer."
Peut-il se trouver une plus grande pauvreté ? Où trouver des misères plus profondes ?
Il faudrait, à présent, pour achever le récit de ces grandes souffrances, entrer dans chaque chaumière, y voir une mère désolée, des enfants pâles, à demi-vêtus, pleurant et demandant à grands cris le pain qu'on ne peut leur donner. Mais pourquoi entreprendre la peinture d'un tableau qu'il n'est pas possible de retracer dans sa triste réalité ?
Il y a près de quarante ans que je vis dans les Bois- Francs, et, au cours de mes conversations avec les anciens, il m'a été donné d'entendre bien des fois de semblables récits.
En réalité, les vieux avaient bien raison de dire à leurs petits-fils : " En ces temps-là, ce n'était pas riche, ce n'était pas gai."
N'est-il pas vrai de dire que si nous jetons un regard en arrière, à trois quarts de siècle de distance, nous ne verrons, à la place des villes, des villages, des belles et riches campagnes des Bois-Francs, que de pauvres cabanes, quelques arpents de terre mis en culture.
A qui, à quoi, attribuer ce changement radical ? Cette
transformation est due aux travaux, à l'énergie de nos pères, et à l'économie, à l'habileté, à l'amour de nos mères pour les travaux domestiques. Ces femmes connaissaient, aimaient le travail du lin et de la laine. Elles aimaient leur état et le trouvaient glorieux, honorable.